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juin. - On partit de grand matin, en se dirigeant à droite, vers Friedland et les
bords de l'Alle. Le canon se fit entendre de très bonne heure, et le bruit
paraissait devenir plus fort, à mesure que noue avancions. L'ordre fut donné de
mettre nos bonnets à poil et nos plumets; c'était nous annoncer qu'une grande affaire
allait avoir lieu.
Nos chapeaux,
en général, étaient en si mauvais état, il était si incommode de porter deux
coiffures et d'en avoir toujours une sur le sac, qui embarrassait plus qu'elle
ne valait, que cela fit prendre la résolution à tous les chasseurs et comme par
un mouvement spontané, de jeter leurs chapeaux. Ce fut général dans les deux régiments.
On eut beau le défendre et crier, l'autodafé se fit au milieu des cris de joie
de toute la garde à pied.
Une
fois prêts, on se remit en route; peu de temps après, on commença à rencontrer
les premiers blessés. Leur nombre devenait plus grand, d'un instant à l'autre;
ce qui noue indiquait que l'affaire était chaude et que nous approchions du
lieu où l'armée était aux prises. Enfin nous sortons du bois où nous étions
depuis presque notre départ, nous débouchons dans une assez grande plaine, et voyons
devant nous l'armée russe en bataille, qui passait l'Alle sur plusieurs ponts,
pour venir nous disputer le terrain que nous occupions, et se diriger sur Königsberg
pour le débloquer. Placée d'abord en bataille, à portée de canon de l'ennemi, à
gauche de la route de Domusse à Friedland, nous
restâmes plusieurs heures dans cette position ; mais quand, une fois
l'action fut bien engagée, vers 5 et 6 heures du soir, nous nous portâmes en
avant, pour prendre possession d'un plateau qui domine un peu la ville, et
appuyer les attaques des corps d’armée qui agissaient. A 10 heures du soir,
la bataille était gagnée, les Russes enfoncés sur tous les points, jetés dans l’Alle
et toute la rive gauche déblayée de leur présence. Leur perte fut immense, en
hommes et en matériel. Cette sanglante et éclatante défaite les terrassa complètement.
Le 17
et le 18 l'Empereur logea au village de Sgaisgirren[1], dans le château du baron.
Je me trouvais de garde auprès de sa personne. Le lendemain de son départ, je
visitai ses appartements ; ils ne méritaient pas cette attention, car ils étaient
plus que simples, mais j'y trouvai un gros paquet de journaux de Paris, d'Altona, de Francfort, de Saint-Pétersbourg, dont je
m'emparai avec joie, n'ayant pas eu l'occasion d’en lire depuis Varsovie.
Ce fut une bonne fortune, car nous ne savions rien de qui se passait à l’armée
que par les journaux de Paris.
La Garde
bivouaqua autour du village. L'Empereur partit avant nous ; le bruit courait
d'une suspension d’armes. Le piquet de garde ne quitta le poste, que
lorsque les voitures, les fourgons, les chevaux de mains et les mulets de l’Empereur et de sa suite furent prêts à
partir, escortés par la gendarmerie d’élite.
[1] Groß Skaisgirren.
Aujourd’hui Didieji Skaisgiriai, dans l’enclave de Kaliningrd. Selon Garros et Tulard, l’Empereur
coucha, le 17 au château de Drusken.