Le goût presque superstitieux de Sa Majesté l'empereur
pour les rapprochements de dates et d'anniversaires se trouva encore une fois
justifié par la victoire de Friedland, gagnée le 14 juin 1807, sept ans, jour pour
jour, après la bataille de Marengo. La rigueur de l'hiver, la difficulté des
approvisionnements (auxquels l'empereur avait néanmoins pourvu avec tout le
soin et toute l'habileté possibles) et le courage obstiné des Russes avaient
rendu cette campagne pénible même pour les vainqueurs, que l'incroyable
rapidité de leurs succès en Prusse avait accoutumés aux promptes conquêtes. Le
partage de gloire qu'il avait fallu faire à Eylau avec les Russes était quelque
chose de nouveau dans la carrière militaire de l'empereur. A Friedland, il
reprit ses avantages et son ancienne supériorité. Sa Majesté, par une feinte
retraite et en ne laissant voir à l'ennemi qu'une partie de ses forces, attira
les Russes en deçà de l'Elbe, de sorte qu'ils se trouvèrent resserrés entre ce fleuve et notre armée. La victoire fut gagnée par
les troupes de ligne et par la cavalerie; l'empereur n'eut pas besoin de faire
donner sa garde. Celle de l'empereur Alexandre fut presque entièrement détruite
en protégeant la retraite ou plutôt la fuite des Russes qui ne pouvaient
échapper à la poursuite de nos soldats que par le pont de Friedland, quelques
pontons étroits et un gué presque impraticable.
Tous les régiments de ligne de l'armée française
couvraient la plaine. L'empereur, en observation sur une hauteur d'où sa vue
pouvait embrasser tout le champ de bataille, était assis dans un fauteuil près
d'un moulin, et son état-major l'entourait. Jamais je ne l'ai vu plus gai; il
causait avec les généraux qui attendaient ses ordres, et semblait prendre
plaisir à manger du pain noir russe fait en forme de brique. Ce pain, pétri
avec de la mauvaise farine de seigle et rempli de longues pailles, était la
nourriture de tous les soldats, qui savaient que Sa Majesté en mangeait aussi
bien qu'eux.
Un temps superbe favorisait les savantes manœuvres
de l'armée, qui fit des prodiges de valeur. Les charges de cavalerie furent
exécutées avec tant de précision que l'empereur envoya complimenter les
régiments qui les avaient faites.
Vers quatre heures après midi, et au moment où les deux
armées se pressaient de toutes parts, pendant que des milliers de canons
faisaient trembler la terre, l'empereur s'écria : Si cela continue encore deux
heures, il ne restera debout dans la plaine que l'armée française. Peu d'instants
après il donna l'ordre au comte d'Orsène[1], général des grenadiers à
pied de la vieille garde, de faire tirer sur une briqueterie derrière laquelle
des masses de Russes et de Prussiens s'étaient retranchées. En un clin
d'œil, elles furent contraintes d'abandonner cette position, et des nuées
de tirailleurs se mirent à la poursuite des fuyards.
La garde ne se mit en mouvement qu'à cinq heures, et à
six heures la bataille était complètement gagnée. L'empereur dit à ceux qui
étaient près de lui, en voyant la garde se développer: « Voilà des braves qui avaleraient de bon cœur les pousse-cailloux
et les rintintins de la ligne pour leur apprendre à
charger sans les attendre; mais ils auront beau faire, la besogne a été
proprement faite sans eux. »
Sa Majesté alla complimenter plusieurs régiments qui
s'étaient battus toute la journée. Quelques paroles, un sourire, un salut de la
main, un signe de tête suffisaient pour récompenser
les braves qui venaient de vaincre.
Le nombre des morts et des prisonniers fut énorme.
Soixante-dix drapeaux et tout le matériel de l'armée
russe restèrent au pouvoir de l'armée française.