Les grenadiers du général Oudinot étaient en face de
Friedland le matin du 14, à la pointe du jour. L'armée russe était de l'autre côté
de la rivière; elle apprend qu'il n'y a devant elle cette division de
grenadiers, et conçoit le projet d'aller à elle et de l'attaquer avec toute la
supériorité qu'elle était en mesure de lui opposer, ne se doutant pas qu'elle
serait soutenue aussi promptement. Effectivement elle passe le pont, et attaque
avec furie le maréchal Lannes; il avait les divisions d'Oudinot et de Verdier. Nous
étions dans la saison des grands jours, qui, sous cette latitude-là, n'ont
presque pas de nuit. L’empereur est presque aussitôt averti; il part de
Preuss-Eylau, pressant la marche de la garde à pied et à cheval, ainsi que
celle du maréchal Ney, du maréchal Mortier et du corps de Bernadotte, que
commandait le général Victor.
Il ne tarda guère à arriver sur le champ de bataille, où
il trouva le maréchal Lannes, qui venait de prendre une position à l’entrée
des bois qui bordent la circonférence de la plaine autour de Friedland. Il avait
soutenu, depuis la pointe du jour, avec une grande infériorité de forces, un
combat qui avait déjà coûté passablement de monde.
L'empereur, en arrivant, alla lui-même reconnaître l'armée
russe; il ne croyait pas qu’elle resterait de ce côté-ci de Friedland; il
ne concevait pas son but, puisqu'elle était inférieure en forces à ce qu’il
pouvait lui opposer: la position lui paraissait si extraordinaire, qu'il envoya
en reconnaissance tous les officiers qui étaient autour de lui. Il me donna, à
moi, l’ordre de m'en aller seul, le long du bois qui était à notre
droite, chercher un point d'où l'on pût découvrir le pont de Friedland, et,
après avoir bien observé si les Russes passaient sur notre rive; ou bien s'ils repassaient
sur la rive droite, de venir lui en rendre compte.
Je pus exécuter cet ordre avec facilité; je revins
trouver l'empereur, et lui dire que non seulement les Russes ne se retiraient
pas, maïs qu'au contraire ils passaient tous sur notre rive, et que chaque demie-heure
on voyait leurs masses grossir sensiblement; qu’ainsi il fallait s'attendre
à ce qu'ils seraient prêts dans une bonne heure.
« Hé bien ! Moi, dit l'empereur, je le suis; j'ai donc
une heure sur eux, et, puisqu’ils le veulent, je vais leur en donner ;
aussi-bien c’est aujourd'hui l’anniversaire de Marengo, c'est un
jour où la fortune est pour moi. »
Il avait fait former ses colonnes dans les immenses bois à
la lisière desquels s’était placé le maréchal Lannes ; l’artillerie
seule était sur les grands chemins, et ne sortait pas non plus du bois ; par
bonheur pour nous, il y avait dans le bois trois belles et larges percées qui
permettaient de mettre dans chacune une colonne d'infanterie et une cavalerie ou
d’artillerie.
Tout ce que l'empereur attendait était arrivé; on laissa une
demie-heure au soldat pour se reposer ; on s'assura, par les plus minutieuses
observations, si les armes étaient en bon état, si chaque soldat était
amplement pourvu de munitions. Cela fini, l'empereur, qui était sur le terrain,
fit déboucher tout à la fois : ses instructions étaient données comme pour une manœuvre
d'exercice, aussi on ne s'arrêta point. Il y avait un défilé à passer pour
joindre les Russes à la mousqueterie. L'empereur avait prévu l'embarras, et chaque
colonne le traversa par un passage différent, de sorte qu'elles se formèrent
toutes ensembles de l'autre côté. La majeure partie de la cavalerie était à notre
gauche.
L’empereur pressa l’attaque : le maréchal Ney
occupait la droite sur le champ de bataille; à sa gauche, en échelons, était le
corps du général Victor ; à la gauche de celui-ci était le maréchal Mortier,
qui avait peu de monde, et à la gauche de Mortier était le maréchal Lannes.
En deuxième ligne , au centre, était
la garde; et en deuxième ligne, à sa gauche, était la brigade de fusiliers, dont
l'empereur me fit reprendre le commandement pour cette action. Lors du commencement
de l'attaque l'armée était généralement en échelons, la droite en tête, refusant
légèrement sa gauche.
Le maréchal Ney commença, et s'engagea très vivement; ses
troupes s'emportèrent et voulurent, d’un premier élan insulter jusqu'au
pont de Friedland. La division qui l’avait entrepris fut si vertement ramenée,
qu'elle aurait entraîné infailliblement le reste de ce corps d'armée, sir la première
division du corps de Victor, commandée par le général Dupont, n'eût fait, fort
à propos, sans l'ordre de son maréchal, un changement de direction à droite, et
n'eût chargé rudement tout ce qui poursuivait le maréchal Ney.
J'ai entendu l'empereur louer, d’une manière toute particulière,
ce mouvement du général Dupont, et dire hautement qu'il avait beaucoup avancé
la bataille. Le maréchal Ney arrêta ses troupes, les reforma, et attaqua de
nouveau, si rapidement, que l'on s'aperçut à peine de son accident.
Le mouvement que venait de faire le général Dupont avait allumé
le feu d'un bout à l'autre de la ligne, et c’est à cette bataille, comme à celle d'Eylau, que l'on vit encore déployer
une artillerie effroyable : le corps de Bernadotte, entre autres, que commandait
Victor, avait réuni quarante-huit pièces de canon dans la même batterie; c'est
avec cela qu’il reçut l’attaque de la colonne russe qui venait à lui.
Le général en chef russe vit bientôt qu'il avait fait une faute; qu'il trouvait
des forces considérables où il ne croyait rencontrer qu'une division; il aurait voulu être encore être
de l’autre côté de la rivière; mais il ne pouvait entreprendre d'y repasser
sans s'exposer à perdre son armée : le gant était jeté, il aima mieux le ramasser
de bonne grâce. Nous étions déjà si près de lui, qu'il n'eut que le temps de se
former en beaucoup de carrés, qui se flanquaient réciproquement, et une fois dans
cette position, qui le privait d'une grande partie de son feu, il attendit une destruction
devenue inévitable. Ses masses étaient amoncelées en avant de Friedland; acculées
à la ville, elles formaient le centre d'un demi-cercle dont nous occupions presque
toute la circonférence.
Chaque coup de nos canons portait, et démolissait les carrés
russes l’un après l’autre. Vers six heures du soir, l'empereur les
fit aborder à la mousqueterie, ce fut leur coup de grâce : leurs masses, furent
tellement décomposées que l’on ne remarquait plus d’ordre dans
leurs dispositions, et, par suite d'un instinct naturel à l'homme, tous ceux
qui faisaient partie de ces débris, cherchèrent leur salut en fuyant vers le
pont. Ils furent obligés d'y renoncer parce que l'artillerie de notre centre, qui
tirait dans cette direction, en faisait un carnage affreux. Ils se jetèrent
alors pêle-mêle dans la rivière avant de s’être assurés qu’il y
avait un gué; beaucoup s’y noyèrent, mais d’autres trouvèrent un
gué en face de notre gauche; dès lors, rien ne put retenir le reste, qui s'enfuit
vers ce point, sans ordre et semblable à un troupeau de moutons.
Les Russes avaient á leur droite vingt-deux escadrons de cavalerie,
qui protégeaient cette retraite; nous en avions plus de quarante, par lesquels nous
aurions dû les faire charger, mais par une fatalité sans exemple, les quarante escadrons ne reçurent
aucun ordre, et ne montèrent même pas à cheval; ils restèrent, pendant toute la
bataille, pied à terre, sur un vaste terrain, en arrière de nôtre gauche. En
voyant cela, j’ai regretté sincèrement le grand-duc de Berg : s'il eût
été là, il n'eût pas manqué d'employer ces quarante escadrons et certes pas un
Russe n'échappait.
La nuit était close, et le feu éteint, notre armée coucha
dans la position où elle avait combattu. L'empereur passa aussi cette nuit au bivouac
et, le lendemain, à la pointe du jour, il était à cheval, parcourant les lignes
de ses troupes, dont les soldats dormaient encore, et étaient fort fatigués. Il
défendit qu'on les éveillât pour lui rendre des honneurs ainsi que cela était d’usage;
il passa ensuite sur le champ de bataille des Russes : c'était un spectacle hideux
à voir; on suivait l'ordre des carrés russes par la ligne des monceaux de leurs
cadavres; on jugeait de la position de leur artillerie par les chevaux morts. On
pouvait se dire avec raison qu'il fallait que les souverains eussent de bien grands intérêts à démêler
en faveur de leurs peuples pour nécessiter un semblable destruction.
On prit à Friedland beaucoup d'artillerie, et environ quinze
ou vingt mille blessés et quatre ou cinq mille prisonniers.