Le général Foy

Maximilien-Sébastien Foy

La bataille et la capitulation de Baylen

Général Maximilien-Sébastien Foy[1]

Notes additionnelles de la rédaction

 

Andujar, où le général Dupont s'était arrêté après avoir évacué Cordoue, est une ville si­tuée sur la rive droite et au bord du Guadalquivir, à 14lieues d'Espagne (20 de France) du Puerto del Rey, laissant en arrière plu­sieurs chemins de voiture qui débouchent de ce passage principal de la Sierra-Morena, et particulièrement la route royale de Madrid à Grenade. La position d'Andujar est par elle-même d'une mauvaise défense dans la saison où le Guadalquivir a des gués et où les points de défense se multiplient d'une manière indé­terminée. Le général en chef entreprit de la rendre meilleure par des ouvrages d'art.

On disposa une tour qui ferma le pont de manière à y mettre de l'infanterie, et on construisit à la rive gauche un ouvrage à corne pour servir de tête de pont. La montagne était trop près pour pouvoir défiler cet ouvrage, il ne rem­plissait aucun but. Jusqu'aux conscrits, tous étaient persuadés que si l'ennemi les atta­quait ce ne serait pas par le pont qu'il arriverait.

Aucune considération ne justifiait le choix d'une semblable position, surtout depuis que, par l'arrivée de Vedel, on savait qu'il avait été décidé que le corps d'observation de la Gironde resterait sur la défensive, jus­qu'après la prise de Saragosse et de Valence. La raison militaire prescrivait de s'en tenir à la défense de la Sierra-Morena, en fortifiant les passages, occupant en force le Despena-Perros et tenant à Santa-Elena des colonnes mobiles. Diams cette position, on aurait do­miné les principales communications et vu venir l'ennemi. La communication avec Ma­drid aurait été plus facile, et on aurait reçu plus vite les renforts lorsqu'il aurait été be­soin de reprendre l'offensive. L'armée aurait tiré ses vivres de la Manche, qui produit du blé et surtout du seigle en abondance. En attendant qu'on en formât des magasins avec les ressources du plat pays, les troupes sta­tionnées dans la montagne auraient consommé la provision de biscuit amoncelée à Santa-Cruz de Mudela. Le soldat se serait refait le cœur et le corps, en buvant les excellents vins de Val de Penas et de Manzanarès.

Le général Dupont resta à Andujar avec les divisions Barbou et Frésia. Il mit Vedel à Baylen, à sept lieues derrière lui, et le chargea de tenir le Puerto del Rey et la communication dans la Manche. Les bords du Haut-Guadalquivir sont malsains, au point qu'un voyageur l'a appelé le séjour éternel des fièvres putrides. On était au plus fort de l'été. Outre les ardeurs du so­leil, les soldats éprouvaient encore les tourments de la faim. Ils n'avaient ni vin, ni vinai­gre, ni eau-de-vie, et la plupart du temps on ne leur donnait que demi ration de pain, et quelquefois le quart; du vin seulement aux hôpitaux. La ville d'Andujar, qui a quatorze mille âmes de population, était, comme le reste du pays, abandonnée parles habitants. Il fallait que les soldats fissent la moisson eux-mêmes, battissent le blé,  fissent aller le moulin et fabriquassent leur pain. Depuis, tout cela a été jeu d'enfant pour les soldats de l'armée d'Es­pagne; en 1808, on n'y était pas accoutumé: les maladies se mirent parmi les conscrits; en moins de quinze jours, il en entra six cents à l'hôpital. Ceux qui ne tombèrent pas malades éprouvèrent une diminution de forces physi­ques et perdirent l'instruction, la discipline et l'ensemble qu'ils avaient acquis pendant le repos de l'hiver précédent.

La nécessité de couvrir les flancs de l'armée, d'en imposer à l'ennemi, de le tenir en échec en attendant qu'on rouvrît la campagne of­fensive, et de faire des vivres, conduisit une seconde fois les Français à Jaén. Le général de brigade Cassagne[2], de la division Vedel, s'y porta de Baylen avec quatre bataillons. Il passa le Guadalquivir dans la barque et au gué de Mengibar, et il arriva le 1er juillet à midi de­vant la ville. Les insurgés, plus nombreux que la première fois, et mêlés à des détachements de troupes de ligne, furent rejetés de l'autre coté de Jaén. Les habitants avaient fui de leurs maisons. Le 2, le maréchal de camp don Théo­dore de Reding arriva de Jaén avec le régi­ment suisse n° 3 du même nom, et un esca­dron de carabiniers royaux, et attaqua les Français : il fut repoussé. Le 3, il attaqua encore, et il n'eut pas plus de succès. Les trois journées coûtèrent plus de quinze cents hom­mes aux Espagnols. Les Français eurent deux cents hommes tués ou blessés. Le chef de ba­taillon Magnesse, de la 1ere légion, fut au nom­bre des derniers. Une brigade à quatre lieues au delà du Guadalquivir était aventurée; Du­pont la rappela. Le général Cassagne rentra le 4 à Baylen. On laissa quelques compa­gnies pour garder la barque de Mengibar. Un  ingénieur fut chargé de reconnaître avec soin les gués de la rivière, et d'élever quelques re­dans pour servir à en défendre le passage.

Cependant, lorsque le général Frère[3] s'était porté à San-Clemente, par les ordres de l'Em­pereur, on avait senti à Madrid la nécessité de  garder en force le point de Madrilejos, et d'occuper la Manche. Le général de brigade Lefranc[4] s'y porta avec le 6e régiment provisoire qui faisait partie de la deuxième division du corps d'observation des côtes de l'Océan. Le général Gobert[5], commandant de cette divi­sion, suivit Lefranc avec sa seconde brigade, composée de deux régiments provisoires d'infanterie légère, die deux escadrons de cuiras­siers, et de quatre pièces d'artillerie légère. Il poussa Lefranc devant lui, laissa un bataillon à Madrilejos, un autre avec du canon à Manzanarès, un troisième aux environs de Puerto del Rey, et, d'après les ordres de Dupont, descendit en Andalousie avec ce qui lui restait. C'était peu nombreux, mais Dupont, se sen­tant faible et compromis, appelait tout à lui. Il demandait sans cesse des renforts à Madrid ; il écrivait à Frère de venir le joindre, s'il n'avait pas d'ennemis à San-Clémente. Il représentait au duc de Rovigo que les diversions et la venue très incertaine du maréchal Moncey à Grenade, n'équivalaient pas au surcroît de force que deux bataillons envoyés directement donneraient au corps d'observation de la Gironde.

Ce n'était pas une terreur sans motifs que celle éprouvée par Dupont. L'inaction dou­blait, quadruplait les forces de l'ennemi, en même temps qu'elle diminuait les nôtres. Cha­que jour de délai augmentait sa confiance et ses moyens. Des forces considérables et de plus d'un genre s'amassaient devant lui. La Junte de Séville commandait avec la véhémence d'un gouvernement éclos de la veille au milieu de la tempête populaire. Elle était obéie comme un monarque régulier dont la race eût été as­sise sur le trône depuis des siècles. Les trois autres royaumes d'Andalousie et d'Estramadure suspendant les rivalités de provinces, se groupèrent autour d'elle, et, en attendant que les Indes se déclarassent, les Iles Canaries la reconnurent. A la voix des magistrats que Séville avait nommés, on vit se renouveler dans l'Andalousie les sacrifices de patriotisme et de vertu qui honoreront à jamais les Fran­çais républicains de 1792. La jeunesse courut aux armes; le vieillard offrit ses enfants, ses enfants plus heureux que lui, puisqu'ils pour­raient verser leur sang pour la patrie. Les dons des citoyens remplirent le trésor public; l'at­titude tranquille, mais sombre et terrible du peuple, imposa silence aux vils calculs de l'avarice et de l'égoïsme. On vit accourir sous les drapeaux le riche et le pauvre, le noble et le plébéien. Les anciens cadres furent complétés, et il s'en forma de nouveaux. En moins d'un mois la Junte put opposer aux Français une armée régulière de trente-neuf bataillons et de vingt-et-un escadrons, pourvue d'une artillerie bien organisée. La plus grande partie s'était formée à Séville, le reste à Malaga et à Grenade, par les soins de Théodore de Reding[6], destiné à rendre célèbre dans les annales de l'Espagne un nom dès longtemps honoré en Suisse par les vertus démocratiques hérédi­taires dans sa famille. Il y avait dans le nom­bre beaucoup de recrues non habillées, mais toutes étaient armées. Ces soldats puisaient dans la population une énergie nouvelle, et ils ajoutaient à cette énergie par l'envie qu'eux-mêmes avaient de se distinguer. Le corps an­glais du général Spencer[7], débarqué près de Cadix, se montrait de loin aux amis et aux ennemis, comme un renfort pour les Espagnols, ou tout au moins comme une réserve destinée à les appuyer en cas d'échec.

Don Francisco Xavier de Castaños, lieute­nant-général, commandait en chef l'armée. Il avait vieilli dans le métier des armes, ai­mé des officiers et des soldats pour sa dou­ceur et ses bonnes manières. Il possédait plutôt la finesse qui sait profiter de la gloire des autres, que les qualités supérieures qui font qu'on en acquiert pour son propre compte. La Junte de Séville se défiait du ca­ractère de Castaños. Elle le fit accompagner par un de ses membres le plus audacieux, le plus exalté, le plus entraînant. Le comte de Tilli, chargé de dettes, poursuivi à Madrid pour un procès en matière de faux, s'était jeté dans la révolution, à la manière des Catilina. Castaños ne pouvait rien faire sans lui. Il ne se fût pas permis de recevoir un parlementaire autrement qu'en sa présence.

Les troupes d'Andalousie se pelotonnèrent successivement sur Cordoue et sur Jaén. Elles formaient quatre divisions. La première, aux ordres de Reding, tenait la droite. Elle était forte de dix mille hommes et on y comp­tait les meilleures troupes. La deuxième était de six mille hommes et commandée par le marquis de Coupigni, d'une famille originaire du Cambrésis, ancien officier aux gardes-wallones. La Junte venait de le nommer maréchal de camp. Un vieil Irlandais, le brigadier don Félix Jones, commandait la troisième divi­sion qui, jointe à la réserve aux ordres du lieutenant-général don Juan-Manuel de la Pena[8], donnait une force de huit à dix mille hommes. Il y avait en outre des corps de flanqueurs aux ordres du lieutenant-colonel don Juan de la Cruz et du colonel Valdecanos. Le 1er juil­let, Castaños envoya au général français la dé­claration de guerre de la Junte de Séville à la France. Celui-ci fit remettre en échange au général espagnol le décret impérial qui proclamait Joseph Napoléon  roi  d'Espagne et des Indes. On voulut entamer avec lui des négociations que la volonté et la présence du comte de Tilli firent échouer. Le 9 juillet, le quartier général espagnol était à Arjonilla, à une lieue et demie d'Andujar. On put dès lors se considérer dans les deux armées comme étant en pleine opération.

Dupont était sur ses gardes. Comme les Espagnols étendaient leur gauche jusqu'à Aldeâ del Rio, un officier du génie se porta le 10 avec un bataillon par la rive droite du Guadalquivir au pont de Marmolejo, et détruisit deux arches, malgré quelques coups de fusil tirés par les Espagnols pour s'y opposer. Il fut réglé que des colonnes mobiles partiraient chaque matin d'Andujar et de Baylen pour se rencontrer au pont de la Rumblar. Le général Vedel fut chargé d'observer le cours du Guadalquivir, et d'envoyer des reconnaissances journalières au bas d'Espelui devant Villa-Nueva de la Reyna, et jusqu'à un moulin qui se trouve à une lieue au-dessus d'Andujar.

On établit au passage de Mengibar un corps de quinze cents hommes commandés par un offi­cier général, Liger-Belair[9]. Le corps tenait une grand'garde de cavalerie à la rive gauche du fleuve.

La grand'garde fut enlevée presqu'en entier dans la journée du 13, et les Espagnols s'éta­blirent en force dans le village de Mengibar. Le 14, les Espagnols se montrèrent en force sur les hauteurs d'Ârjona et de Villa-Nueva. Il y eut des coups de fusil et des coups de canon tirés d'une rive à l'autre depuis Andujar jusqu'à Mengibar. Le 15, les Français virent un corps nombreux se masser sur les hauteurs entre Arjonilla et Andujar. C'était la troisième division et la réserve de Castaños. Les Espagnols se mi­rent à canonner la tête de pont avec du 12 et du 16. Le général Dupont garnit les ouvrages et forma ses troupes en arrière de la ville pour recevoir l'attaque.

Le danger n'était pas  là.  Castaños  avait aperçu confusément les vices de la position d'Andujar, et l'éparpillement des troupes fran­çaises. Depuis deux jours, un peu par instinct, un peu en raison du point de départ des troupes, il manœuvrait de manière à les occu­per avec sa gauche, tandis que, par sa droite, il cherchait à couper leur ligne d'opération. Pendant la démonstration sur Andujar, la deuxième division commandée par le marquis de Coupigni, se montrait vers Villa-Nueva de la Reyna, prête à se joindre par sa droite avec la première division. Reding fit attaquer Liger-Belair par une avant-garde qui se hâta de re­passer le Guadalquivir à l'approche du général Vedel qui marcha de Baylen contre elle avec sa division.

Ce jour-là le général Gobert arriva à Baylen ; il détacha à Linares, petite ville à trois lieues de la route, un bataillon et un régiment de cui­rassiers, et il envoya l’autre régiment de cui­rassiers au général Dupont, de sorte qu'il ne lui restait plus que cinq ou six cents hommes d'infanterie, deux cents chevaux et trois pièces de canon. Le général Lefranc, qui, pendant la route, l'avait précédé d'une marche, arriva à Andujar avec le sixième provisoire et plusieurs détachements des divisions Barbou[10] et Frésia[11]. Ainsi lorsque le mouvement des Espagnols se faisait de la gauche à la droite, les Français n'apercevaient pas le piège et serraient aussi leur gauche sur leur droite.

Dans ce système et dans la supposition cons­tante qu'Andujar allait être attaqué, ignorant ce qui s'était passé devant Mengibar, Dupont demanda à Vedel de lui envoyer un bataillon de renfort et même une brigade dans le cas où l'ennemi ne présenterait pas de forces supé­rieures devant Vedel. Vedel n'avait pas vu que l'ennemi eût déployé des forces considérables dans l'attaque de la journée ; l'arrivée de Gobert semblait le dispenser du soin particulier de garder Baylen. Par ces motifs, et un peu par la répugnance que les officiers généraux ont à morceler les troupes de leur commandement, il partit le 15 au soir pour Andujar avec sa division, moins douze cents hommes d'infan­terie, cent dragons et deux pièces de canon qu'il laissa au général Liger-Belair pour la garde du passage de Mengibar. Le général Gobert fit aussitôt revenir de Linares les cuirassiers ; ce n'est pas qu'il ne les crût utiles sur ce point, car il prévint le général en chef que l'ennemi était en force à Baeza et en mesure de se porter sur la Caroline; mais Gobert rappela les cui­rassiers pour les placer à Baylen dégarni, et soutenir Liger-Belair. La division Vedel fit pendant la nuit une marche pénible parce qu'elle se porta par un chemin plus rapproché du Guadalquivir que ne l'est la grande route. Le 16 au matin, en approchant d'Andujar, elle entendit un grand feu d'artillerie. C'était Castaños qui recommençait les démonstrations d'attaque de la veille. Cette fois, il y eut des colonnes formées, comme pour exécuter un passage de vive force au-dessus du pont. Elles se retirèrent au moment où la division Vedel couronna les hauteurs qui dominent la ville d'Andujar.

L'action fut engagée sur toute la ligne. À la droite des Français, le lieutenant-colonel don Juan de la Cruz passa avec dix-huit cents Es­pagnols le Guadalquivir sur le pont de Marmolejo, qui avait été réparé, et gagna les mon­tagnes de la Sementera à la droite et un peu en arrière de la position du général Dupont. Le général de brigade Lefranc y accourut avec le sixième provisoire, força le corps des flanqueurs à se replier, et rentra à Andujar.

On crut que le marquis de Coupigni voulait passer le Guadalquivir en bas de Villa-Nueva de la Reyna. Deux bataillons de la 4e légion étaient chargés de défendre ce point. Ils ré­pondirent au feu des Espagnols, et, quoique ceux-ci eussent amené du canon, chacun resta dans sa position.

A Mengibar, le combat fut plus sérieux. Le général Reding présenta devant les barques des tirailleurs destinés à occuper l'attention de l'ennemi. Pendant ce temps, le gros de sa division passa le Guadalquivir au gué du Rincon, à une demi-lieue au-dessus. Les Espagnols, attaquant à huit contre un, firent des progrès rapides. Gobert qui, au premier avis de l'attaque, s'é­tait mis en marche pour soutenir Liger-Belair, joignit, à moitié chemin de Baylen à Mengibar, les troupes de ce général, et ce ne fut pas sans de grands efforts qu'il parvint à les rallier. L'ennemi ralentit sa marche, quoique gagnant toujours du terrain. Pendant que Gobert faisait combattre ses troupes, il fut frappé, à la tête, d’une balle dont il mourut le lendemain[12]. Le général de brigade Dufour[13] prit le commandement. On était pressé : il ordonna aux cuirassiers de charger. Cette belle troupe en imposa aux Es­pagnols par sa vigueur.

Ils firent halte : avant onze heures du matin le feu avait cessé. Les Français rentrèrent à Baylen. La perte qu'ils avaient éprouvée n'était pas considérable. Non seulement les Espagnols ne poursuivirent pas, mais ils repassèrent le Guadalquivir. Les uns ont dit qu'ils manquaient de vivres ; les au­tres ont pensé, avec plus de raison, que Reding ne se croyait pas en sûreté à la rive droite avec une seule division. Quoi qu'il en soit, le mou­vement rétrograde était de nature à prolonger l'incertitude du chef de l'armée française.

Il n'y avait pas dans l'Empire un général de division classé plus haut que Dupont. L'opinion de l'armée, d'accord avec la bienveillance du souverain, le portait au premier grade de la milice; et quand il partit pour l'Andalousie, on ne doutait pas qu'il ne trouvât à Cadix son bâton de maréchal. En 1801, sous Brune, il changea, dans la journée du 4 nivôse, l'opéra­tion secondaire dont il était chargé, en une attaque principale, et l'obstination qu'il dé­ploya contre l'ennemi, malgré le chef de l'ar­mée qui lui envoyait l'ordre de se   retirer, valut à Dupont le renom d'un général audacieux. Ce renom, il le soutint et le grandit dans les campagnes d'Allemagne. Toutefois, parmi ceux qui le voyaient de près, quelques-uns lui refusaient la force de volonté et l'inspiration dû moment, mais tous étaient d'accord pour reconnaître en lui un courage brillant et un esprit distingué.

Le général Dupont reçut le 16 après-midi la nouvelle de ce qui s'était passé à sa gauche. Rien n'était encore perdu. L'arrivée de la division Vedel à Andujar pouvait tourner a bien. C'était as­sez de douze mille Français rassemblés sur ce point, pour battre quarante mille Espagnols sans instruction et sans discipline. Il ne fallait que savoir les employer, soit au delà du Guadalquivir, à écraser les soldats et les paysans de Castaños, soit dans la Sierra-Morena, à garder les passages.

De ces deux partis, le premier était plus dans le caractère français ; le second s'accor­dait davantage avec l'état général des affaires dans la Péninsule. Il n'y avait plus hâte d'ar­river à Cadix, depuis, que la flotte française était tombée au pouvoir de l'ennemi[14]. Le duc de Rovigo, succédant à Murat, avait exprimé le désir que Dupont pût rester en présence de l'ennemi jusqu'aux premières nouvelles de Valence, et maintenant on savait, depuis quatre jours, au quartier-général de Dupont, la non-réussite de Moncey[15]. Mais, d'un autre côté, le fond de la correspondance était que l'expédition de l'Andalousie n'était pas abandonnée et qu'on enverrait des renforts dès qu'on serait débarrassé ailleurs; et l'on a su, depuis, que l'Empereur, regardant la position d'Andujar comme la clef de l'Andalousie, et ne pouvant la juger sous le rapport de son mérite intrin­sèque, blâma Savary d'avoir admis la possi­bilité de l'évacuer, tant il avait d'aversion pour un pas rétrograde.

Dupont donna l'ordre à Vedel de ramener de suite à Baylen sa division et le sixième provisoire qui appartenait à la division du corps d'observation de l'Océan, de rallier les troupes qui avaient combattu au passage de Meogibar et de rejeter l'ennemi de l'autre coté de la ri­vière. Pour lui, il resta de sa personne à Andujar qu'il persistait à considérer comme le poste le plus périlleux. En désunissant les troupes et en se plaçant au point le moins cen­tral, il courait la chance des accidents que pou­vaient produire la fausse direction, les fau­tes, les manquements des subordonnés, d'après les impressions partielles qu'ils éprouve­raient.

Pendant qu'on prenait ces dispositions à Andujar, et que Vedel se disposait à les exé­cuter, les généraux Dufour et Liger-Belair étaient loin d'être tranquilles à Baylen. Des paysans armés et quelques soldats avaient été vus longeant leur gauche par les montagnes, et cherchant à la déborder. Vers sept heures du soir, le bataillon qui occupait Linares fut attaqué par les flanqueurs du colonel Valdecanos, venu de Baeza, et se retira vers la grande route. Dufour jugea que l'ennemi voulait s'emparer de Puerto del  Rey. Le général Gobert, son prédécesseur, avait eu déjà la même opinion. La division qu'il commandait avait pour destination spéciale, non de guer­royer en Andalousie, mais de conserver les passages de la montagne. Il se porta avec toutes ses troupes à Guarroman, trois lieues de Baylen sur la grande route.

Cependant Vedel a marché toute la nuit. Il arrive à Baylen et n'y trouve ni amis ni enne­mis. On lui dit que Linares a été évacuée la veille, que Dufour est parti précipitamment pour Guarroman, afin d'y arriver avant les Espagnols, que ceux-ci sont déjà à la Caroline. Des reconnaissances, qu'il envoie sur le Guadalquivir et qui rentrent sans avoir rencontré l’ennemi, semblent confirmer cette opinion. Puis­que Reding n'est pas là, c'est probablement qu'il manœuvre ailleurs. Le général de division Vedel, arrivé promptement à ce grade élevé pour avoir autrefois déployé, sous les jeux du général Bonaparte, en Italie, une bravoure re­marquable, et pour avoir ensuite donné la meilleure et la plus brillante réputation à un régiment d'infanterie légère, devenu le mo­dèle de l'armée, Vedel n'avait à cœur que de servir avec zèle et de se rendre digne des fa­veurs nouvelles que l'Empereur lui avait accor­dées récemment en le nommant comte de l'Em­pire. Il se persuade que l'ennemi veut arriver avant lui au passage de la Sierra -Morena qui était tout dans la position. Dufour le confirme encore dans cette idée en lui écrivant, de Guarroman, qu'un corps de dix mille Espagnols mar­che dans les gorges. Vedel ne juge pas Dufour assez fort. Il va à Guarroman, s'y joint aux trou­pes du général Dufour, et le pousse jusqu'à Santa-Elena, presque au haut de la Sierra; et lui-même, après avoir à peine pris le temps de laisser reposer sa division fatiguée de mar­ches continuelles de nuit et de jour, il la conduit à la Caroline, où elle arrive le 18 au matin.   

En s'éloignant de son chef, Vedel l'instruisit de ce qu'il allait faire. Il fit partir de Baylen le rapport du général Dufour. Il en envoya un second à son arrivée à Guarroman. Le général de brigade Cavrois[16] resta avec un bataillon et une pièce de canon à Baylen pendant toute la journée du 17, et n'en partit qu'à minuit pour venir s'établir à Guarroman, en observation du débouché de Linares.

Dupont approuva les efforts qu'avait faits Dufour pour gagner les Espagnols de vitesse.

« Marchez à eux, écrivit-il à Vedel, rejetez-les sur Baeza et Ubeda ; mettez le poste de Baylen en sûreté, et venez ensuite me rejoindre... Je ne tiens pas à occuper Andujar. Cette position ne signifie rien. L'essentiel est de battre l'ennemi et de profiter de sa dispersion en petits corps pour l'écraser. »

Ainsi la malheureuse illusion qui l'avait porté à occuper, garder et fortifier une position si excentrique pour la défensive, commençait à se dissiper. Elle se dissipa tout-à-fait à la lecture du second rapport de Vedel qui arrive le 18 avant midi. L'abandon par Vedel du poste im­portant de Baylen, l'énorme lacune entre Barbou et le reste de l'armée, l'inaction même des troupes espagnoles restées avec Castaños sur les hauteurs d'Arjonilla, tout disait com­bien le temps était précieux. Mais Dupont avait avec les troupes un grand nombre de voitures (impedimenta). Il jugea indispensable de dé­rober sa marche à Castaños. Les dispositions furent faites pour mettre les troupes en mou­vement à la tombée de la nuit. Il était trop tard.

Pas un mouvement de l'armée française, pas un projet, pas une pensée de son général n'échappaient aux Espagnols. Depuis le 15 ils interceptaient toutes les lettres que Dupont faisait partir pour Madrid. Sa correspondance leur présenta avec l'expression d'un vif désir de tenir à Andujar et de reprendre au plus tôt l'offensive, la méfiance fondée sur l'exiguïté de ses moyens et une vague inquiétude de l'avenir. Les généraux espagnols furent frappés surtout de la détresse affreuse où étaient les soldats français, détresse dont les détails formaient comme le fond du tableau que Dupont ne ces­sait de faire de sa position. Ils se déterminèrent à prononcer le mouvement qui n'avait été que désigné jusqu'alors.

Le 17 au soir, la division du général Reding passa le Guadalquivir. Celle que commandait le marquis de Coupigni la joignit le 10 au ma­tin Les deux divisions réunies se portèrent à Baylen. Elles avaient l'ordre de se porter le lendemain sur Andujar pour ensuite prendre cette position à dos, pendant que Castaños l'attaquerait de front et que le petit corps du lieutenant-colonel don Juan de la Cruz paraî­trait sur le flanc.

On compte sept lieues d'Andujar à Baylen. La route traverse un pays montagneux et boisé, et laisse à une grande distance sur la gauche les hautes montagnes de la Sierra-Morena qu'on a presque toujours en vue, et sur la droite le Guadalquivir dont on ne voit pas le cours. À quatre lieues et demie d'Andujar, on passe sur un pont de pierre la Rumblar, rivière tor­tueuse, dont les bords sont escarpés et le lit rempli de rochers. Au delà s'élève un plateau couvert d'oliviers que le vallon de la Rumblar contourne du côté du nord-ouest et qui s'abaisse vers Baylen. Après qu'on a dépassé la lisière des oliviers et lorsqu'on n'est plus qu'à une demi-lieue de la ville, on passe sur un pont un ruisseau affluent du Guadiel.

Ces détails sont nécessaires pour faire com­prendre au lecteur l'événement inouï que nous allons raconter. Le général Dupont partit d'Andujar le 18 à neuf heures du soir, après avoir détruit le pont du Guadalquivir et l'ouvrage de la rive gauche. Il fit ouvrir sa marche par une avant-garde aux ordres du général de brigade Chabert, composée des compagnies d'élite et du premier bataillon de la quatrième légion, d'un escadron de chasseurs et de deux pièces de 4. A demi-lieue d'intervalle marchaient le reste de la légion et quatre pièces d'artillerie appartenant à la brigade de chasseurs à cheval du général Dupré[17]. Puis venaient une longue file de plus de cinq cents voitures d'artillerie et de bagage, qu'escortaient silencieusement les soldats du second bataillon du quatrième ré­giment suisse ; ensuite la brigade des Suisses ci-devant au service d'Espagne, la brigade d'in­fanterie du général Pannetier[18], les dragons, les cuirassiers et le bataillon des marins de la garde impériale. La marche était fermée par une arrière-garde de six compagnies d'élite, de cinquante dragons et de deux pièces de 4. Le général en chef Dupont dirigeait les deux mille six cents combattants qui précédaient les bagages. Le général de division Barbou mar­chait avec la portion de la colonne qui venait derrière.

Le 19, à trois heures et demie du matin, l'avant-garde traversait le plateau qui est au delà de la Rumblar. Alors même don Théodore de Reding formait ses colonnes sur le versant du plateau pour les conduire à Andujar. Les vol­tigeurs français heurtent dans l'obscurité quel­ques soldats espagnols. Des coups de fusil sont tirés de part et d'autre ; aussitôt l'avant-garde se range en bataille dans la plantation d'oli­viers. Les Espagnols, se déploient, la division Coupigni au nord, la division Reding au midi de la route. Un bataillon de gardes wal­lonnes, sur lequel ils comptent beaucoup, se coupe en deux pour appuyer les deux ailes. Deux batteries d'artillerie, dont une servie par des canonniers à cheval, étaient attelées et en marche. Elles se mettent à l'instant en bat­terie.

Dupont voit qu'il faut à tout prix forcer le passage de Baylen, et que la plus grande viva­cité d'attaque est nécessaire pour ne pas laisser à Castaños le temps d'atteindre l'arrière-garde. Il appelle à lui des renforts ; la queue de la co­lonne était à près de trois lieues de la tête. Ces troupes se serrent ; les bagages se pressent et doublent leurs files sur le plateau. Barbou fait des dispositions pour défendre le pont et la rive gauche contre l'ennemi qui viendrait d'Andujar.

En attendant qu'elle soit secourue, l’avant-garde soutient avec énergie un combat inégal. Elle ne perd pas de terrain, mais elle souffre beaucoup du feu de l'ennemi, et ses deux pièces de 4 sont démontées; le reste de la brigade Chabert, les chasseurs à cheval du gé­néral Dupré, les dragons, les cuirassiers du général Privé et la brigade suisse du général Schramm[19], arrivent sur le champ de bataille. Aussitôt arrivées, aussitôt elles sont engagées sans attendre qu'une plus grande réunion de forces augmente les chances de succès.

Chabert et Dupré combattent sur la route et à gauche. Ce dernier, vieux guerrier recommandable par l'assemblage des vertus guerriè­res, est frappé mortellement en combattant contre les gardes wallonnes, le régiment de las Ordenes militares et d'autres troupes que com­mande le brigadier don Francisco de Saavedra. Mais c'est à droite de la route que se porte le plus grand effort. Là, le brave Reding animait de sa voix et de son exemple le courage de ses soldats novices. Les Suisses se battent contre les Suisses; Schramm est blessé à la tête de ceux qui marchent sous le drapeau français. Les cuirassiers abîment un régiment d'infanterie espagnole et sabrent les canonniers sur leurs pièces. La quatrième légion, commandée par le major Teulet, s'avance au delà du ruisseau ; mais les Espagnols plus nombreux continuent à déborder les ailes de l'ennemi. Les troupes françaises du centre sont forcées de rétrogra­der et d'abandonner non seulement le canon qu'elles ont pris, mais même les deux pièces de 4 de l'avant-garde qui ont été démontées au commencement de la journée.

Vers dix heures du matin, la brigade Pannetier se présenta en bataille: Ces soldats accourus de la queue de la colonne, à tra­vers les oliviers, les charrettes, et enveloppée dans un nuage de poussière, étaient fatiguées avant d’en venir aux mains. L'artillerie, épar­pillée dans la colonne, arrivait par fragment; ce qui fit que les Français n'eurent jamais plus de six pièces en batterie à la fois, et furent, malgré la supériorité ordinaire de cette arme, presque aussitôt écrasés par là supériorité du feu des Espagnols. Sous ces auspices défavorables, les Français recommencèrent à attaquer l’en­nemi. Bientôt arriva leur dernière réserve, le bataillon des marins de la garde impériale du ca­pitaine de vaisseau d'Augier. Ils n'étaient que trois cents, mais trois cents hommes que la crainte ne pouvait faire broncher. Ils firent les efforts qu'on pouvait attendre de leur courage. La cavalerie rentra de nouveau en action.

Plusieurs fois la première ligne des Espagnols fut enfoncée. Leurs réserves, toujours en présence, arrivaient toujours à temps pour s'opposer à des efforts successifs, et tout ce que purent faire les Français, fut de conserver la posi­tion où les troupes s'étaient rencontrées le matin.

Il était passé midi. Les Espagnols n'avaient eu, dans les différentes attaques, que deux cent quarante-trois hommes tués et sept cent trente-cinq blessés. Du côté des Français, près de deux mille hommes étaient hors de combat. On comptait dans le nombre beaucoup d'offi­ciers supérieurs ; le général en chef lui-même avait été touché. Les malheureux soldats étaient exténués par quinze heures de marche et huit heures de combat. La plupart voyaient pour la première fois un engagement sérieux. Leur corps était débilité par les souffrances endurées à Andujar. Le soleil d'Andalousie, dardait sur eux ses rayons piquants (rayospicantes de Andalucia) au jour de la canicule. La soif les dévorait, et il fallait aller chercher l'eau à un quart de lieue. Une transpiration abondante achevait de les affaiblir, au point qu'ils n'étaient plus en état ni de marcher, ni de tenir leurs armes. Alors la désertion se mit dans les deux régiments suisses[20] de Reding n° 2 et de Prœux, qui s'étaient si bien battus à la droite ; il ne resta dans les rangs français que les deux colonels, un petit nombre d'officiers et quatre-vingts soldats. Le général Dupont, désespérant de pouvoir conduire ses soldats à l'attaque, et ignorant ce que faisaient Vedel et Dufour, pro­posa au général Reding une suspension d'armes. Elle fut acceptée sans discussion.

Pendant qu'on parlementait, les troupes es­pagnoles garnirent les hauteurs de la rive droite de la Rumblar, à partir de la grande route et jusqu'au-dessus du couvent de San-Vicente. Dupont avait réussi dans l'objet de dérober sa marche à Castaños. Celui-ci n'avait été instruit que le 19, à la pointe du jour, du mouvement de Dupont. Il resta de sa personne à Andujar avec la troisième division, et fit mar­cher Lapeña. Celui-ci arriva trop tard pour prendre part à l'action. Il fit tirer douze coups de canon, afin que Reding fut averti de son arrivée. Les autres troupes, que les Français virent arriver au bord de la Rurahlar, étaient celles de don Juan de la Cruz. Les deux mille hommes que commandait cet officier supérieur, rejetés le 16 des hauteurs de la Sementera, s'étant repliés sur Peñas del Moral, rentrèrent en action le 19 à la pointe du jour, dès qu'ils entendirent le feu sur Baylen. Don Juan prit par la montagne le chemin de Baños pour se mettre en communication avec le corps de Reding ; et, jugeant que le combat se livrait dans les oliviers, il fit descendre un bon nombre de tirailleurs qui s'embusquèrent dans les ro­chers de la Bumblar, sur le flanc gauche des Français, à deux portées de fusil.

Lorsque tous les corps de l'armée espagnole agissaient concentriquement sur les huit mille hommes commandés immédiatement par Dupont, où étaient les autres troupes du commandement de ce général ? Nous avons laissé Vedel à la Caroline le 18 au matin. Il envoya des reconnaissances dans les montagnes et sur tous les débouchés, on en fit autant de Santa-Elena. Les reconnaissances rentrèrent sans avoir rien aperçu, sans avoir rien appris. Le corps espagnol qu'on avait vu ou cru voir la veille, marchant dans les gorges parallèlement à la grande route, avait disparu ; puisque l’armée espagnole n'occupait point la Sierra, il était évident qu'elle opérait sur un autre point. Vedel passa à la Caroline la journée du 18 pour donner du repos à sa division, et réparer son artillerie, mais il rappela à lui le général Dufour, en lui prescrivant de laisser deux batail­lons à Santa-Elena, et quatre compagnies au Despeña-Perros.

Le 19 à la pointe du jour, lorsqu'on entendit le canon du côté de Baylen, on en était à six lieues. Vedel, ayant sous ses ordres des soldats novices, voulut les conduire serrés et les tenir prêts à combattre. La marche fut lente. A neuf heures du matin seulement il arriva à Guarroman. Bien que le canon continuât à gronder, le général permit aux soldats de s'arrêter; il ne pouvait pas refuser après trois jours et trois nuits de marches continuelles.

Les soldats, accablés par l'excessive chaleur et étouffés par le nuage de poussière dans le­quel ils marchent enveloppés, courent en foule au ruisseau pour étancher leur soif. Un troupeau de chèvres traverse en ce moment la route. Les soldats, auxquels, on ne pouvait pas dans les marches et contremarches éternelles faire des distributions régulières de vivres, se jettent sur les chèvres, les dépècent et font la soupe. La halte ne devait durer que le temps nécessaire pour reprendre haleine; Vedel a la faiblesse de l'accorder pour une heure; elle se prolonge beaucoup davantage. Vers midi, la canonnade cesse; Vedel en conclut que le danger est passé. Lorsqu'il se remet en marche pour Baylen avec sa division, il laisse à Guarroman celle du général Dufour et la brigade de cuirassiers du général Lagrange, tant était grande sa préoccupation !

Vers midi, la colonne se met en mouvement. En approchant de Baylen, on aperçut des troupes ; Vedel ne douta pas que ce ne fussent celles du général Dupont revenues d'Andujar. Bientôt on reconnut les Espagnols. Le général Vedel se hâta de rappeler à lui les cuirassiers du général Lagrange et la première brigade de la division Dufour aux ordres du général Lefranc; il commença des dispositions d'attaque. Les soldats espagnols, accablés de chaleur et de fatigue, faisaient la méridienne. Aussitôt que, des avant-postes placés sur la route de Guarroman, on aperçoit les Français, Reding porte de ce côté la division Coupigni sans la faire entrer dans Baylen ; un bataillon du ré­giment d'Irlande et deux pièces de canon sont établis sur un mamelon à la droite de la route, faisant face à la Sierra. L'autre ba­taillon d'Irlande et le régiment de las Ordenes Militares prennent poste à l'ermitage de San-Cristoval qui est à gauche; le reste se masse derrière. Tout en se disposant à rece­voir les Français, Reding envoie deux parlementaires leur annoncer qu'on est convenu d’une suspension d'armes avec le général Dupont. « Allez dire à votre général que je m'en soucie peu et que je vais l'attaquer  » ce fut  la réponse de Vedel. Les parlementaires insistent, jurent sur l’honneur qu'un officier de l'état-major français est en ce moment à leur quartier-général. Revenant alors d'un premier mouvement, qui chez les braves est toujours le meilleur, le général français se laisse aller à envoyer son aide de camp au quartier-général ennemi pour vérifier le fait, en lui enjoignant de revenir sous un quart d’heure.        

Une demi-heure se passe, l'aide de camp ne rentre pas; Vedel lance ses troupes sur l'en­nemi; le général de brigade Cassagne, avec la première légion, marche droit au mamelon, la droite des ennemis, pendant que le général Boussard[21] conduit le sixième régiment provisoire de dragons sur leur flanc et sur leurs derrières. Le premier bataillon d'Irlande met bas les armes; les canons sont pris, une portion d'un ré­giment de milices qui les soutient est sabrée par les dragons. En même temps, le chef de batail­lon Roche, de la cinquième légion, attaque en colonne la position de l'ermitage; c'était pour les Espagnols le point capital, puisque c'était par là que les troupes attaquantes pouvaient joindre celles du général Dupont qui n'en étaient qu'à une lieue. La position est défendue avec opiniâtreté par le colonel don Francisco de Paula Soler, à la tête du régiment de las  Ordes militares. A la résistance de l'ennemi, Vedel entrevoit la situation déplorable où doit se trouver Dupont; un vif regret de sa lenteur du matin saisit son âme; n'étant pas arrivé à temps pour prendre part au combat, il ne lui restait qu'à le renouveler. Son artillerie canonne l'ermitage, et lui-même va marcher à la tête de la brigade Poinsot[22], dont il a formé les ba­taillons en colonne d'attaque, lorsqu'un aide de camp du général en chef Dupont, accom­pagné de deux officiers espagnols, lui remet, au milieu du feu, l’ordre écrit de ne rien entrepren­dre, parce qu'on traite d'un armistice dont les conditions seront notifiées.

Comme tout passait par les mains des Espa­gnols, le général Dupont n'entrait dans aucun détail sur les circonstances qui avaient précédé la suspension d'armes. L'aide de camp n'en dit  pas davantage, les officiers parlementaires portaient des paroles de conciliation et de paix. On ignora, dans le corps de Vedel, qui, des Espagnols ou des Français, avait proposé un arrangement. Bien plus, l'idée étrange vint à plusieurs, et au général lui-même, qu'une né­gociation venait de s'entamer sur des bases politiques, et qu'il ne s'agissait de rien moins que de réconcilier les prétentions des Juntes insurrectionnelles avec les intérêts et les droits de Joseph Napoléon, et de pacifier les Espagnes. Il n'en fallut pas tant pour déterminer Vedel à obéir; il fit cesser le feu, et conserva la position, les prisonniers, les drapeaux et les canons que ses troupes avaient enlevés.

Ici finissent les opérations de la guerre, de la guerre où le courage des soldats répare quelque­fois les fautes du général, et où il est rare que l'é­clat de hauts faits d'armes ne tempère pas l'amer­tume de nobles douleurs. Il nous reste à raconter les particularités d’une négociation désastreuse.

Dupont, ne pouvant plus, combattre, considéra les troupes qu’il avait avec lui comme une garnison assiégée, qui est aux abois faute de vivres, et qui, bientôt, manquera de mu­nitions. Il chargea le capitaine Villoutreys, écuyer de l'Empereur, employé à l'état-major du général du corps d'observation de la Gi­ronde, de demander au général Reding la permission, pour les troupes, de passer par Baylen, pour se retirer sur Madrid. Reding accorda la suspension d'hostilité, ainsi que nous l'avons déjà dit, et, pour le reste, il renvoya le parlementaire au général en chef Castaños à Andujar. Celui-ci n'avait jamais deviné rien de semblable à ce qui se passait à Baylen. Il osait à peine croire au succès. La portion de son armée qui avait combattu n'avait plus que dix cartouches par homme. Vedel et Dufour pouvaient, d'un instant à l'autre, descendre de la Sierra-Morena et changer la face des affaires. Le prudent Castaño  déclara  au capitaine Villoutreys, qu'il était prêt à traiter à des conditions honorables pour les troupes françaises.

Sur cette déclaration transmise au chef des Français, le général de brigade Chabert[23], ancien député aux assemblées nationales, et accoutumé au maniement d'intérêts publics, partit pour Andujar avec des pleins pouvoirs pour négocier et signer une convention. Les rapports de Chabert ne furent pas seulement avec le général Castaños; il avait encore à convaincre le commissaire de la Junte de Séville, le comte de Tilli, homme délié, mais acerbe, qui à l'austérité près des vertus républicaines, jouait dans cette armée le per­sonnage que les représentants du peuple fai­saient en 1794 dans les armées françaises. Bientôt la facilité qu'avaient montrée d'abord les Espagnols fit place à dès prétentions hautai­nes. On apprit à Andujar que Vedel, après avoir attaqué Reding, s'était arrêté dans la victoire. On intercepta une lettre par laquelle le duc de Rovigo ordonnait à Dupont de ramener en hâte son armée à Madrid, pour faire face aux troupes qui arrivaient de Galice et de Vieille Castille, sous les ordres de Blake et de Guesta. Des prétentions hautaines, les Espa­gnols passèrent à l'outrage. Ils reprochèrent avec amertume les excès commis par les Fran­çais en Andalousie, et, reportant sur le général le poids entier du blâme qu'avait encouru l'ar­mée, ils en vinrent à refuser de traiter avec celui dont les premières propositions de cesser les hostilités avaient été reçues avec tant d'em­pressement.

Il se trouvait dans le camp français un per­sonnage illustre que sa mauvaise étoile avait conduit sur ce théâtre de malheur. Le général Marescot[24], premier inspecteur général du gé­nie et en cette qualité grand-officier de l'Em­pire, avait été envoyé en Andalousie pour fortifier Cadix, et préparer les moyens de prendre Gibraltar. Il était parvenu à travers mille dangers à rejoindre le corps d'observation de la Gironde, et ne s'en était pas séparé parce que la marche sur Cadix ne paraissait qu'ajournée, et surtout parce qu'on se permet­tait rarement, sous le règne de l'empereur Na­poléon, de quitter sans son ordre le poste qu'il avait assigné. La réputation de Marescot était grande en Espagne, d'abord en raison de son mérite réel, et aussi parce qu'après la paix de Baie, en 1795, c'était lui qui avait été chargé par le gouvernement français de remet­tre à l'Espagne les places, l'artillerie et tous les objets de conquête qu'on leur restituait. Don Francisco-Xavier de Castaños, alors maréchal de camp, fut nommé par le roi catholique pour les recevoir. La libéralité avec laquelle le com­missaire français s'acquitta de cette mission, laissa à ce sujet entre les deux commissaires des rapports d'estime et de bienveillance récipro­ques. Le moment d'en profiter était venu. Du­pont supplia Marescot de diriger la négociation. L'intérêt de l'armée et le danger imminent et in­dividuel que couraient les soldats, vainquirent sa répugnance.

Il se rendit à Andujar. En sa considération, Castaños consentit à renouer la négociation par égard pour le nouveau négo­ciateur.

Ces retards prolongeaient et aggravaient les souffrances des Français. Les malheureux étaient entassés au nombre de huit mille hom­mes au milieu de cinq cents voitures et de trois mille chevaux, sur un espace de douze cents toises carrées infecté par l'odeur des cadavres d’hommes et de chevaux en dissolution et qu'on ne pouvait enterrer dans la terre durcie par la sécheresse. L'armée espagnole se grossissait au­tour d'eux les traquait et les resserrait toujours davantage, de manière qu'ils ne pouvaient plus se mouvoir ni en avant ni en arrière. La divi­sion qui était devant Baylen les empêchait de puiser de l'eau à la seule fontaine qu'il y eût sur le terrain. Ils étaient obligés pour boire de descendre dans le vallon de la Rumblar sous la fusillade des paysans qui s'étaient joints aux flanqueurs de don Juan de la Cruz; hommes et chevaux tombaient d'inanition. Bien qu'en accordant la suspension d'armes,  Reding et Castaños se fussent engagés à nourrir les Français, ceux-ci ne reçurent qu'une seule fois une faible provision de biscuit et de légumes. Le soleil dardait d'aplomb sur les soldats étendus à terre auprès des oliviers flétris. La chaleur était si grande que le feu prenait aux herbes sèches, et on était obligé à chaque instant de déplacer les caissons d'artillerie pour prévenir les accidents.

Cependant l'aide de camp Meunier, envoyé le 19 par Vedel au quartier-général de Reding et n'y trouvant plus le capitaine Villoutreys déjà parti pour Andujar, était parvenu jusqu’au général Dupont. C’était un officier d'un coup-d'œil pénétrant et d'une conception vigoureuse. Il rentra le 20 au matin, apportant l’ordre  au général en chef pour rendre aux Espagnol les soldats, les canons et les drapeaux qu'on leur avait pris, et conseillait de ne pas l'exécuter,

« J'ai vu nos camarades, disait-il tout haut dans le camp ; ils sont démoralisés, pétrifiés, anéantis. Nous sommes perdus,  si le général ne se déclare pas indépendant. »

II y a loin des qualités essentielles pour exécuter, dans des circonstances ordinaires, des dispositions qu'un autre a arrêtées, à la portée d'esprit nécessaire pour, dans un cas imprévu, ne pren­dre conseil que de soi-même, et discerner d'inspiration ce qui est juste et bon au milieu de l'extraordinaire et de l’irrégulier. Déjà Vedel avait par obéissance arrêté l’élan de ses soldats prêts à vaincre ; maintenant il les dépouille des trophées de leur valeur, en vertu d'un ordre écrit sous la dictée du général espagnol et transmis à travers les rangs ennemis.

La subordination intempestive de Vedel ne le rassurait pas. La lenteur avec laquelle la négociation était conduite le rassurait encore moins. II se répandit le bruit parmi les soldats que les Espagnols se mettaient en mouvement pour les envelopper et des nuages de poussière qu'on voyait au loin sur la droite et sur la gauche paraissaient donner de la consistance à ce bruit. Vedel envoya au général Dupont un officier supérieur attaché à sa division, le capitaine de frégate Baste, pour proposer une attaque combinée contre les troupes de Reding; ou au moins, si le général en chef ne voulait pas courir la chance d'un combat, pour prendre part aux conférences dans l'intérêt des troupes du général VedeL

Dupont voulait combattre encore. Ce que l'aide de camp Meunier lui avait dit des bonnes dispositions des troupes de Vedel, ce que le capitaine Baste venait de proposer, et plus que tout cela les souvenirs de sa gloire acquise sur les bords du Mincio, du Danube et del!Elbe., l'émouvaient vivement. Plusieurs officiers géné­raux proposaient de sacrifier l'artillerie et les bagages et de marcher tête baissée sur Baylen. Les ingénieurs disaient qu'on pourrait, en for­çant le faible cordon formé par les flanqueurs de don Juan de la Cruz, gagner les montagnes et rejoindre Vedel ; mais pour exécuter des résolutions plus ou moins vigoureuses, il fallait avoir des soldats à conduire. Or, les infortunés n'étaient plus soldats; c'était un troupeau dominé par les besoins physiques, sur lequel les influences morales n'avaient plus de prise. La souffrance avait achevé d'énerver les courages. Aucune étincelle, aucune saillie énergique n'ap­parut dans les officiers des régiments, parce que d'après leurs premières formations ils avaient été mal composés. On assure aussi que des vœux pervers partis de plus haut el le désir de con­server un butin infâme contrarièrent les vues généreuses du général en chef et d'une foule de braves. Le pillage de Cordoue et une longue indiscipline avaient détrempé les âmes, et les avaient préparées à recevoir sans horreur la pro­position démettre bas les armée.

On refusa d'admettre le capitaine de frégate Baste aux conférences d'Andujar. Dupont, se sentant emporté par l'ascendant que donnait aux Espagnols son extrême détresse, donna plusieurs fois dans la journée du 20 des ordres contradictoires. Tantôt il prescrivait à Vedel de ne pas abandonner sa position, tantôt il lui faisait dire de se regarder comme libre, et de profiter de la nuit pour se retirer sur la Sierra* Morena et couvrir Madrid. Le général Vedel regarda ce dernier ordre comme le meilleur à exécuter. Laissant dans sa position seulement un escadron de dragons et quatre compagnies de voltigeurs pour en imposer à l'ennemi, il marcha toute la nuit avec le reste. Le 21, à dix heures du matin, il arriva à Santa-Elena; et quoiqu'il eût laissé en arrière plusieurs cen­taines de traîneurs, il se disposa à continuer sa route aussitôt que les soldats auraient pris quelque repos. En attendant, il poussa les ba­gages et deux bataillons sur el Viso. Un officier d'artillerie fut envoyé avec de la poudre pour préparer des mines dans les rochers de Des-pena-Perros, et rendre ce défilé impraticable après que les troupes françaises y auraient passé.

Aussitôt que les Espagnols virent le mouve­ment, ils crièrent à la déloyauté. Us signifiè­rent à Dupont que la négociation serait rom­pue si Vedel ne s'arrêtait point. Ils étaient donc bien grandis, et les Français bien rape­tisses de se plaindre de ce qui faisait leur salut! Dupont envoya en grande hâte un officier à Vedel pour lui prescrire de s'arrêter. Celui-ci ne tint aucun compte de cette transmission ver­bale : peu après arrivèrent à Santa-Elena, d'a­bord le sous-chef de l’état-major général, Mar­tial Thomas, et ensuite le capitaine de frégate, Baste, porteurs tous deux d'ordres formels et écrits. Le général en chef ordonnait à Vedel de s'arrêter partout où on le trouverait, attendu que ses troupes étaient comprises dans un traité qui venait d'être conclu à Andujar.

Bien que l'on ne connut pas encore les con­ditions de ce traité, l'indignation éclata de toutes parts. Ce fut un tumulte: Les soldats ne voulaient pas entendre parler de se rendre aux Espagnols. Plusieurs chefs pressèrent Vedel de ne pas acquiescer à des conditions honteuses ; ils lui représentèrent que Dupont, ne jouis­sant pas de sa liberté, avait perdu le droit de les commander'; qu'on était maître des gorgés, et qu'on avait douze heures d'avance sur l'en­nemi. Fidèle aux règles de la subordination qu'il s'était imposées, Vedel prescrivit aux of­ficiers supérieurs de calmer l'effervescence des soldats, et d'attendre avec résignation les or­dres ultérieurs qui seraient donnes. Ces ordres ne se firent pas longtemps attendre. Vedel reçut dans la nuit la convention qui ne fut signée et ratifiée que le lendemain. Par cette convention, les troupes sous les ordres immé­diats du général Dupont étaient prisonnières de guerre. Les divisions de Vedel et de Dufour ne devaient qu'évacuer l'Andalousie; mais l’évacuation devait se faire par mer, et provisoire­ment on désarmerait les prisonniers, comme ceux qui ne l'étaient pas, sauf à rendre aux derniers l'artillerie et les ormes au moment de leur embarquement.

Quand cette notification fut faite aux trou­pes, les officiers avaient réussi et au-delà à cal­mer l'effervescence des Soldats. Il s'était ré­pandu dans le camp des bruits alarmants sur des colonnes espagnoles, passant pair derrière, envahissant la Manche. Ceux qui étaient ve­nus du quartier-général de Dupont disaient aux soldats que la vie de huit mille de leurs cama­rades dépendait de leur résignation à un sort qui, après tout, n'avait rien de bien rigoureux, puisqu'ils devaient être ramenés en France avec leurs armes et sans avoir perdu l'honneur. Ces paroles firent impression sur la multitude. Vedel ayant rassemblé un conseil de guerre pour aviser au parti à prendre, sur vingt-trois officiers généraux ou supérieurs, quatre persistèrent dans l'opinion de la veille de continuer leur marche sur Madrid. Tous les autres opi­nèrent à obéir passivement et aveuglément aux ordres du général en chef. Cet avis l'empor­tant à une si grande majorité, le général Vedel s'y conforma.

Bien plus, la chaîne acceptée à Andujar servit à lier de braves gens qui ne savaient même pas qu'on eût combattu et auxquels, puis* qu'ils étaient hors de l'Andalousie, aucun article de la convention n'était applicable même dans le sens le plus étendu. Le capitaine Villoutreys, le même qui avait entamé près de Reding cette convention déplorable, partit sous l'escorte d'un détachement de cavalerie espagnole pour la porter à Madrid. Il dirigea sur Baylen les détachements de troupes françaises qui gardaient les bagages et les magasins de vivres à el Viso et Santa-Cruz de Mudela. A la vue des or­dres dont cet officier était porteur, le com­mandant de Manzanarès eut la faiblesse d'a­mener aussi son bataillon à ce rendez-vous de malheur, quoiqu'il en fût à plus de vingt-cinq lieues. Avec la doctrine qu'on s'était formée au corps d'observation de la Gironde sur les droits au commandement et la sainteté des obliga­tions, les garnisons de Pampelune et de Saint-Sébastien, si elles eussent été formées de trou­pes aux ordres de Dupont, eussent été comme les autres obligées de venir se faire décimer. Le chef de bataillon Saint-Église de la divi­sion Dufour, qui commandait un bataillon de la communication à Madrilejos, fut le premier qui ne se regarda pas comme obligé par la convention d'Andujar.

Le 23, les troupes de Dupont, après avoir défilé devant Castaños et Lapeña, généraux qui ne les avaient pas combattues, mirent bas les armes, et se constituèrent prisonnières au nombre de huit mille deux cent quarante-deux hommes. Vedel en avait neuf mille trois cent quatre-vingt-treize. Ils remirent le 24, à Baylen, leur artillerie et leurs fusils réunis en faisceaux sur le front de bandière à des com­missaires espagnols qui en dressèrent un in­ventaire. Il avait été convenu que les fusils seraient transportés sur des voitures à la suite de la colonne, et rendus ainsi que les canons au moment de rembarquement. On n'en fit rien; et les victimes de l'obéissance, de l'obéissance passive furent confondues dans le même traitement avec les vaincus. Ni les uns ni les autres ne devaient plus revoir leur patrie. Le cruel pressentiment qu'ils en eurent, ajouta à la confusion qu'ils éprouvaient d'avoir mis bas les armes devant un ramassis de sol­dats à demi-vêtus, mal armés, mal ordonnés. Bientôt accoururent de plusieurs lieues à la ronde, sur le passage des prisonniers, les pay­sans exaspérés par les maux qu'ils avaient soufferts. Les prisonniers furent accablés d'ou­trages. On leur réclamait avec menaces et in­jures les vases sacrés des églises de Cordoue et de Jaén. Pour empêcher le sang de couler, les colonnes ne passèrent pas dans les villes, Castaños adressa des proclamations de paix à ses concitoyens; plusieurs fois, les soldats espa­gnols de l'escorte furent obligés d'employer la force pour contenir le peuple et pour sauver la vie à ceux qu'ils étaient chargés d'escorter, mus par cet intérêt qui conduit les hommes de guerre à protéger un malheur où ils peu­vent tomber d'un jour à l'autre. A Puerto de Santa-Maria il y eut, contre les Français, une descente de quatre à cinq mille paysans qui, réunis au peuple de la ville, voulurent les massacrer. On eut peine à faire échap­per les officiers généraux sur des chalou­pes qui les conduisirent au fort de Saint-Sébastien à Cadix. Les officiers généraux et d'état-major furent les seuls qu'on envoya en France. La troupe, officiers et soldats, après avoir passé quelque temps dans des villages autour de Cadix, fut entassée sur des pontons dans la rade de Cadix, et on ne les en tira que longtemps après pour leur faire endurer une captivité plus rude, en les mettant à la merci du haineux gouvernement d'Angleterre. A l'exception d'un petit nombre de soldats qui, ayant pris service dans les troupes espagnoles, repassèrent ensuite sous leurs anciens dra­peaux, et d'autres qui parvinrent à s'échapper de la rade de Cadix, tout ce corps d'armée fut perdu pour la France.


Quand Napoléon apprit le désastre de Baylen, il ne frappa point de sa tête les murs de son palais; il ne s'écria point : «Varus,  Varus, rends-moi mes légions. » La perte de dix-sept mille soldats novices était facile à réparer pour celui qui disposait de la vie de quarante millions d'hommes. Mais il versa des larmes de sang sur ses aigles humiliées, sur l'honneur des armes françaises outragées. Cette virginité de gloire qu'il jugeait inséparable du drapeau tricolore était perdue pour jamais, le charme était rompu, les invincibles avaient été vaincus, rangés sous le joug, et par qui ?... par ceux que, dans la politique de Napoléon, il importait de considérer et de traiter comme un ramassis de prolétaires révoltés. Son d'œil juste et rapide perça dans l'avenir. Par la capitulation d'Andujar[25], la Junte, qui n'était auparavant qu'un comité d'insurgés, devenait un gouvernement régulier, une puissance. L'Espagne dut tout-à-coup apparaître à ses yeux fière, noble, passionnée, puissante, telle qu'elle avait été aux jours de son âge héroïque.


L'imagination effaçait des pages, de l'histoire les souvenirs décolorés des derniers rois autrichiens et de la dynastie des Bourbons, rap­prochait et confondait ensemble les triomphes de Pavie et les palmes de Baylen. Quel emploi de forces et de puissance allait devenir né­cessaire pour dompter une nation qui venait de sentir sa force, et qui même se l'exagérait ! Et quel effet sur les autres nations ! L'Angle­terre délira de joie;   l'Europe opprimée se tourna vers l'Espagne, et tous les peuples portèrent les yeux sur le point d'où jaillissait d'une façon si imprévue une lumière qui de­vait éclairer le monde.

 

 



[1] Maximilien-Sébastien Foy (1775 – 1825), l’un des meilleurs divisionnaires de Napoléon. Il a écrit une « Histoire de la Guerre de la Péninsule sous Napoléon » Paris, 1827.

[2] Louis-Victorin Cassagne (1774 – 1841)

[3] Bernard-Georges-François Frère (1764 – 1826), commandant la 3e division du corps d’armée de Dupont.

[4] Jacques Lefranc (1750 – 1809).Il s’était emparé de l’arsenal de Madrid, le 2 mai. Il mourra le 10 novembre, des suites des mauvais traitements reçus dans la prison de Malaga.

[5] Jacques-Nicolas Gobert (1760 – 1808). Sera blessé mortellement à Guarroman.

[6] Theodor von Reding (1755 – 1809)

[7] General Sir Brent Spencer (1760-1828), adjoint de Wellington.

[8] Manuel la Peña – ou Lapeña (1808–1811)

[9] Louis Liger-Belair (1762 – 1835).

[10] Gabriel Barbou d’Escourières (1761 – 1827).

[11] Maurice-Igance Fresia (1746 – 1826), général de cavalerie.

[12] Gobert, ancien ami de Dupont, son chef d'état-major en Toscane, voulut servir avec lui. Sa division, primitivement du corps de Moncey, fut échangée contre la division Frère.

[13] François-Bertrand Dufour (1763 – 1832).

[14] L’amiral Rosily-Mesros a capitulé le 14 juin.

[15] Le 28 juin.

[16] Louis-Joseph Cavrois (1756-1833)

[17] Claude-François Dupres (1755 – 1808), général de cavalerie. Il mourra le 21 juillet des suites de ses blessures reçues à Baylen.

[18] Claude Marie-Joseph Pannetier (1769 – 1843), commandant la 1e brigade de la division Barbou.

[19] Jean-Adam Schramm (1760 – 1826), commandant d’une brigade Suisse de la division Rouyer.  Il sera blessé d’une balle au menton.

[20] Dans-les régiments suisses au service d'Espagne, les officiers seuls et un petit nombre de sous-officiers et de soldats étaient Suisses. Le recrutement était fait par les soins des familles auxquelles appartenaient les régiments et les   compagnies. C'était plutôt un embauchage qu'un enrôlement. On y recevait des Allemands, des Italiens, des déserteurs de toute nation. Après la paix de Lunéville, ils se remplirent de prisonniers au­trichiens que la France leur céda. L'administration de ces régiments était aussi mauvaise que leur recrutement était vicieux.

[21] André-Joseph Boussart (1758 – 1813), commandant la cavalerie du corps de Dupont.

[22] Pierre Poinsot (1764 – 1833), commandant la 1e brigade de la division Vedel.

[23] Théodore Chabert (1758 – 1845)

[24] Armand-Samuel Marescot (1758 – 1832)

[25] En Angleterre et dans tout pays libre et régu­lièrement gouverné, la convention d'Andujar eût été l'objet d'une enquête solennelle. Les Français n'en eurent même pas connaissance. Les caprices du des­potisme ne sont pas toujours d*accord avec ses propres intérêts. Que devait faire Napoléon ? Que lui indi­quaient même les calculs d'utilité ? Il eût fallu donner la plus grande publicité à cette affaire, appeler de l'Es­pagne enorgueillie par un succès inespéré à la raison froide et éclairée des parties non intéressées. Il aurait été démontré, par une enquête judiciaire et impar­tiale, que la puissance française n'était pas entamée ; que la gloire était à peine atteinte ; que le vainqueur avait profité inopinément et presque à son insu d'un enchaînement et d'une complication de fautes et de malheurs, tels que ces mêmes données, combinées ensemble de mille manières différentes avec les mêmes hommes et dans les mêmes circonstances, n'auraient pu donner deux fois le même résultat. Si les juges eussent trouvé des coupables, le souverain avait le droit de pardonner des erreurs à un mérite reconnu, à d'anciens et signalés services. Il se serait ainsi réservé le bonheur de la clémence, sans avoir perdu le profit de l'exemple. Au lieu de cela, un voile épais couvrit les événements désastreux de Baylen. Il n'en transpira que ce qu'il était impossible de soustraire à la curiosité publique. On sut que les officiers généraux qui avaient eu part à ces événements, étaient arrêtés et enveloppés dans le même sort, quelle que fût la différence de leur situation et même de leurs opinions.

En 1809, l'Empereur aperçut sur la place de Valladolid le général de brigade Legendre, chef d'état-major du général Dupont, et qui, en cette qualité, avait ap­posé des signatures officielles aux copies du traité d'Andujar. Une crispation nerveuse parut le saisir, et il adressa au général Legendre ces dures paroles : « Com­ment, général, votre main ne s'est pas séchée, quand vous avez signé cette infâme capitulation ? » Dans la suite, -ceux qui voyaient Napoléon de près ne l'enten­dirent jamais parler de Baylen, sans lui voir éprou­ver une indignation, que les suites déjà patentes du malheureux événement ne justifiaient que trop.

Le bruit courut en Europe, et les journaux anglais le propagèrent ou le répétèrent, que le général Dupont avait été mis à mort dans un donjon. La pitié s'attacha à un homme estimé, qu'on considérait comme victime du despotisme. Un plus vif intérêt encore s'attacha au général Marescot, qui, fort de son innocence et de la pureté de ses intentions, demanda un jugement avec éclat. Il avait voulu être utile à ses compatriotes ; il était déjà assez malheureux pour voir, sans y avoir été contraint, son nom illustre associé à des événements désastreux auxquels il était étranger. On se deman­dait comment on pouvait regarder comme coupables, un général subordonné, dont le sort avait été un excès de subordination et d'obéissance; un autre, qui, chargé de discuter la capitulation sous les yeux du général en chef, n'avait été que le rédacteur ; enfin, le chef d'é­tat-major, qui, n'ayant d'autres fonctions que d'enre­gistrer et transmettre les volontés de son chef, n'avait pas même le droit de contrôle.

Quatre ans après, quand d'autres événements avaient fait oublier ceux de Baylen, Napoléon, qui allait recommencer la guerre dans le Nord, voulut, au sujet de l'affaire de Baylen, fixer la législation militaire sur des cas semblables. Un conseil d'enquête, formé d'une commission de la haute Cour impériale, s'assembla à huis clos, interrogea les prévenus. Leurs moyens de défense et même l'opinion de la haute Cour sont restés ignorés. Un décret impérial  frappa le général Dupont et tous les autres. L'opinion publique regarda tout cela comme l'œuvre du despotisme, mais fut bientôt après distraite par d'autres catastrophes. Peu de temps après parut un décret impérial ( décret impérial du 1er mai 1812), par lequel il était défendu à tout général, à tout commandant d'une troupe ar­mée, quel que soit son grade, de traiter en rase cam­pagne d'aucune capitulation par écrit ou verbale, et qui déclare déshonorante et criminelle, et, comme telle, punissable de mort, toute capitulation de ce genre, dont le résultat serait de faire poser les armes.