Consulat et Premier Empire

Articles

Comment le commandant Grabowski découvrit M. de Bussy et le conduisit à Napoléon

Mémoires militaires de Joseph Grabowski, officier à l'état-major impérial de Napoléon 1er 1812-1813-1814, publiés par M. Waclaw Gasiorowski, Paris, Plon, 1907, in-12,  p. 212-6.


C'était le 8 (erreur pour le 6) mars (NDLR: c'est la bataille de Craonne), dans la ferme de l'Ange-Gardien. L'Empereur apprit que M. Bussy de Belly, ancien élève de l'école de Brienne et condisciple de Napoléon, habitait dans les environs. L'Empereur déjeunait dans la ferme de l'Ange-Gardien, quand le prince Berthier me donna l'ordre d'aller voir le maire de Beaurieux, pour lui dire de se présenter immédiatement au quartier général. Le prince me donna comme escorte dix lanciers de la garde impériale.

Je partis à l'instant ; mais je ne pouvais avoir aucun renseignement sur l'endroit où se trouvait la maison de  M. Bussy, quand j'aperçus un paysan dans les champs ; je l'envoyai chercher par un de mes lanciers et c'est lui qui nous servit de guide.

Le petit village qu'habitait M. Bussy se trouvait sur une colline assez élevée, à une lieue à peu près de l'endroit où se trouvait l'Empereur. La propriété de M. Bussy se composait d'un joli château entouré d'un grand parc enclos de murs et de quelques autres bâtiments. En m'approchant, j'aperçus un homme qui accourait vers nous en nous faisant des signes avec son mouchoir. Ne comprenant pas ce que cela signifiait, je me portais en avant ; l'homme arriva et me dit que les cosaques étaient dans la ferme, mais qu'aucun d'eux ne nous avait vus, car les uns étaient dans les caves, les autres dans les chambres du château à fouiller les. armoires. Leurs chevaux étaient dans la cour. L'homme ne put me dire combien il y en avait, se bornant à me dire qu'il y en avait "tout plein". Je préparai aussitôt mes lanciers pour l'attaque, et, à la suite de mon guide, j'entrai dans une allée bordée d'arbres et conduisant directement à la ferme. Quand nous aperçûmes les chevaux des cosaques, nous prîmes le galop et nous  nous précipitâmes dans la cour. Les lances des cosaques étaient déposées debout contre les murs, leurs chevaux attachés aux arbres et aux barrières, mais aucun cosaque n'était en vue, Nous entendions pourtant du bruit et des vociférations par la porte d'accès aux caves.  Par cette porte, je tirai un coup de pistolet dans la cave. A cette détonation, les cosaques qui étaient dans le château en sortirent comme des fous ; mon escorte les sabra à son aise ; mais ceux qui étaient dans la cave ne sortaient pas. Je n'avais pas le temps de les attendre et je fis barricader la porte. Quelques-uns de mes  lanciers montèrent dans les chambres et y trouvèrent encore quelques cosaques qui se cachaient. Enfin, M. Bussy se présenta à moi vtu de sa seule chemise de nuit et tout effrayé. Je lui transmis l'ordre de l'Empereur et lui demandai de me suivre immédiatement. Il commença par s'excuser : sa maison était pleine de cosaques, son château au pillage, il ne pouvait laisser seule sa mère vieille et malade, enfin, il n'était pas habillé, et  n'avait pas de voiture, etc. Je lui montrai les cosaques blessés et prisonniers, et lui dis que je lui donnerais  un bon cheval, que je ferais sortir les cosaques de sa cave, et qu'il en serait débarrassé, mais qu'il lui fallait se mettre en route à l'instant. Je lui dit encore d'aller rassurer sa mère et de s'habiller ; quant à moi, j'allais en finir avec les cosaques. M. Bussy rentra dans sa chambre  ; je m'adressai alors en russe aux cosaques de la cave et leur ordonnait de  sortir. Aucun ne répondit et ne donna signe de vie. Comme ils étaient armés de pistolets comme leurs camarades  que nous avions pris, je ne voulus pas exposer la vie de mes lanciers. Je fis barricader les deux portes de la cave, celle qui donnait sur la cour et celle qui donnait accès dans la maison, et je recommandai aux paysans de les bien garder. Ils étaient huit ou neuf dans la cave, car le sous-officier que nous avions fait prisonnier  m'avait avoué qu'ils étaient vingt en tout.

Les paysans se jetèrent sur les prisonniers, pour leur faire rendre ce qu'ils avaient pu voler dans le château, quoiqu'ils jurassent qu'ils n'avaient rien pris. C'était vrai, car à mon coup de pistolet, ils avaient tout jeté par terre, et je m'en assurai moi-mme ; en effet, mes lanciers, voyant les paysans fouiller dans les poches des cosaques, s'interposèrent, firent eux-mmes une perquisition régulière, et ne trouvèrent rien.

Voulant que la cave fût bien gardée, j'affirmai aux paysans que les cosaques qui y étaient enfermés portaient sur eux beaucoup d'argent. Enfin M.Bussy de Belly se montra, je lui donnai un bon cheval et nous part”mes pour  le quartier général. Nous emmenâmes avec nous les chevaux des cosaques et dix prisonniers  ; deux, qui avaient  été grièvement blessés à la tête, restèrent à la ferme.

Mes lanciers étaient bien contents de leur prise, car ils trouvèrent dans les sacoches et dans le paquetage des cosaques, beaucoup d'objets de valeur, des montres, des bagues, de l'or, de l'argenterie, etc. Pour moi, je choisis un excellent cheval gris que plus tard, avant de rentrer dans ma famille, je vendis au colonel Rougeos pour cinquante napoléons d'or.

Lorsque je rentrai au quartier général, je fis mon rapport verbal au prince Berthier, qui souriait en m'écoutant, et répétait souvent : "C'est très bien, je suis content de vous". L'Empereur accueillit M. Bussy avec bonté et lui serra la main cordialement. Il le nomma colonel et son aide de camp,. avec des appointements annuels de 30.000 francs et une gratification de 20.000 francs. En outre, il fit donner sur-le-champ à M. Bussy 500 napoléons d'or pour son équipement. Il lui recommanda aussi d'envoyer sa mère et sa femme dans une place sûre, et lui permit de rentrer chez lui.


Source :LES VENDANGEOIRS du LAONNOIS par le Comte Maxime DE SARS. Écrit après la guerre de 1914-1918. (Réédition de 1986). Crédit: Alain Labruyère.