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Campagnes

La bataille de Craonne (7 mars 1814)

Eric LABAYLE


Ordre de bataille des Français - Ordre de bataille des Alliés

Si le nom de Craonne est surtout connu depuis la Grande Guerre comme le lieu symbolique du sacrifice des poilus de 1917, il doit également être associé à un épisode tragique de la campagne de France de 1814. A cette époque, Napoléon 1er tentait de faire échec à la marche sur Paris de trois armées coalisées (Winzigerode - puis Bernadotte -, Schwartzenberg et Blücher), avec sous ses ordres une armée trop peu nombreuse pour pouvoir emporter le moindre succès décisif. En outre, ses troupes étaient bien souvent inexpérimentées car surtout composées de Marie-Louises, jeunes recrues de 1813 et des premières semaines de 1814. Après une brillante campagne de février marquée par les victoires de Champaubert, Montmirail, Château-Thierry ou Montereau, l’Empereur choisissait de laisser au sud l’armée de Schwarzenberg, provisoirement neutralisée dans la vallée de la Seine, pour marcher vers le nord à la poursuite de celle du feld-maréchal Blücher. Le 2 mars il franchissait la Marne à la Ferté-sous-Jouarre et pressait l’ennemi en direction de l’Aisne.

Alors que Napoléon accablait l’armée de Silésie dans la région de l’Ourcq et la forçait à remonter vers l’Aisne (sur les rives de laquelle il comptait bien l’acculer et remporter ainsi une victoire décisive), la ville de Soissons capitulait prématurément le 3 mars, face aux Russes de Winzigerode et aux Allemands de Bülow. Cet événement contrariait singulièrement les projets de l’Empereur, car il permettait aux troupes des coalisés de traverser l’Aisne sans encombre par le pont de Soissons et d’opérer leur jonction (Blücher venant du sud et Winzigerode du nord). Elles échappaient ainsi à l’écrasement que les maréchaux Marmont et Mortier avaient mission de réaliser au sud de la rivière. A cette date, la disproportion des forces en présence est spectaculaire : alors que Blücher alignait quelques 100.000 hommes sur la rive nord de l’Aisne, les troupes françaises ne comportaient que 16.000 hommes pour l’armée de Mortier et Marmont, et 30.000 pour celle de l’Empereur. Celui-ci était à Fismes lorsqu’il apprit la fâcheuse nouvelle de la perte de Soissons. Ne pouvant plus emporter la décision sur les troupes de Blücher au sud de l’Aisne, c’est donc au nord de celle-ci qu’il devait désormais chercher l’affrontement.

Pour traverser l’Aisne, il lui fallait d’abord trouver un pont. Les forces coalisées tenant fermement tous les passages entre Soissons et Vailly-sur-Aisne, Napoléon orienta la marche de ses forces vers l’est, où le pont de Berry-au-Bac n’était gardé que par quelques régiments de cosaques, un peu d’infanterie et deux canons. Le 5 mars, les cavaliers de Nansouty s’emparaient d’un seul élan de cette position et mettaient en déroute les troupes russes, faisant 200 prisonniers dont un prince (le prince Gagarine, dont la capture valut la Croix d’Honneur au dragon qui en fut l’auteur). Sans plus attendre, les divisions de Ney et la Vieille Garde passèrent l’Aisne pour s’établir le soir entre Berry au Bac et Corbeny. L’Empereur comptait les faire marcher sur Laon par la grand-route de Reims. Il se ravisa en constatant que les forces de Blücher venant de Soissons pourraient alors menacer son flanc gauche. Infléchissant donc la marche de ses troupes vers l’ouest, il choisit alors de faire face et de livrer bataille sur le plateau dominant le village de Craonne. De son côté, Blücher savait qu’il pourrait tirer parti de la remarquable position qui s’offrait à lui sur ce que l’on appelait alors « le Petit Plateau de Craonne ». Qui tient les hauts, tient les bas... Confiant la responsabilité du secteur au général Woronzoff, il n’y affecta qu’une trentaine de milliers d’hommes (dont 2.200 cavaliers et 96 canons), avec comme mission d’interdire le passage de la « route des Dames » à hauteur de la ferme d’Huterbise (le plateau y est resserré et propice à une action défensive). Pendant ce temps, le feld-maréchal chargeait le général Winzigerode d’opérer avec sa cavalerie un vaste mouvement tournant sur la droite et les arrières de l’armée française.

Le 6 mars, la Garde Impériale se rendait maîtresse du village de Craonne, mais ne pouvait pas prendre pied sur le sommet du plateau en raison d’une vive résistance russe. Plus au nord, dans la vallée de l’Ailette, le maréchal Ney, à la tête d’une division, s’emparait de l’abbaye de Vauclerc puis se lançait à l’assaut de la ferme d’Hurtebise qu’il prenait et perdait trois fois de suite. Pendant cette journée de prise de contact, le général Cambronne fut blessé à quatre reprises. Au soir, l’armée française établissait ses bivouacs tout autour du plateau, en contrebas de celui-ci. Elle décrivait ainsi un gigantesque arc de cercle, de Vauclerc à Craonne. Le quartier général impérial était installé à Corbeny, au centre du dispositif. C’est là que l’Empereur prit ses dispositions d’attaque pour le lendemain.

Vendangeoir de Michel-Jean-Baptiste de Belly de Bussy à Beaurieux, en 1783 - in Les Vendangeoirs du Laonnois op. cité

Soucieux de bien tirer parti du terrain sur lequel il allait livrer bataille, Napoléon ajouta à l’étude des cartes l’entretien avec les gens du pays. Parmi ses informateurs, il trouva l’un des anciens camarades de Brienne, David Victor Bussy de Belly, ancien émigré devenu maire de Beaurieux. Celui-ci lui donna de précieux conseils et se proposa de guider lui-même les escadrons de cavalerie dans la région de Vassogne. Cette collaboration valut à l’intéressé d’être réintégré sans préavis dans l’armée avec le grade de colonel d’artillerie et la croix d’officier de la Légion d’Honneur !

Le plan de bataille établi ce soir là prévoyait de canonner de front les troupes russes établies à Hurtebise, pendant que celles-ci seraient assaillies sur leurs deux flancs simultanément. Au nord de la ferme, Ney devait se lancer à l’assaut du plateau par le village d’Ailles, et au sud la cavalerie de Nansouty avait pour mission d’aborder le flanc droit ennemi par le vallon d’Oulches. Il va sans dire que cette position des deux ailes de l’armée au fond des ravins était particulièrement défavorable à une action offensive...

Le 7 mars, les troupes russes se préparèrent à recevoir le choc qu’elles savaient proche. Elles s’établirent défensivement sur trois lignes, à cheval sur la « route des Dames », à hauteur de la ferme d’Hurtebise et du ravin de Foulon. Là où le plateau s’élargissait (en contre-haut de Vassogne), elles étaient flanc-gardées par des escadrons de cosaques. Autour de Cerny, les Prussiens du général Sacken étaient en réserve. Il faisait particulièrement froid, ce matin là. Le vent soulevait une neige poussiéreuse tombée dans la nuit et le sol gelé faisait trébucher les chevaux. Par contre, dans les fonds au nord du plateau, l’Ailette avait débordé et le sol détrempé interdisait toute action de la cavalerie comme tout passage d’artillerie. La mission confiée à Ney n’en était que plus délicate à remplir et l’arrivée de renforts s’annonçaient problématique par cette voie.

Ecole d'application de l'Artillerie et du Génie - Bibliothèque artillerie de Châtellerault - Artillerie et Cours d'art militaire 2eme partie. - Histoire Militaire et Stratégie 1ère période - Campagnes de 1809 à 1815, Campagnes de la Révolution et de l'Empire 2e Fascicule : Atlas -Novembre 1900.

Plan de la bataille (crédit: Didier Dudal)

La canonnade commença avant 10 heures. Elle fit plus de bruit que de dégâts. Les artilleurs français étaient pour la plupart inexpérimentés et impressionnés par la mitraille russe. Maniant tour à tour l’écouvillon et la planchette de tir, le général Drouot passait d’une pièce à l’autre pour corriger les fautes des maladroits et leur montrer les bons gestes. Au son du canon, Ney fit avancer ses troupes jusqu’à Ailles et commença un peu trop tôt l’escalade du côté nord du plateau : les troupes à l’assaut desquelles il lançait ses hommes n’avaient pas été éprouvées par le bombardement ; elles étaient encore fraîches et bien organisées. Criblés de balles et de biscaïens, les soldats du prince de la Moskowa ne purent prendre pied sur le plateau et furent contraints de s’établir à mi-pente. Leur position était pour le moins inconfortable...

Ces premiers engagements montraient la nécessité de faire parvenir des renforts aux troupes engagées. Pour cela, Napoléon pouvait disposer progressivement des corps qui, l’un après l’autre franchissait l’Aisne à Berry-au-Bac. Il les engagea dans la bataille au fur et à mesure de leur arrivée sur la rive nord. La Jeune Garde notamment fut chargée, en fin de matinée, de partir à l’assaut d’Hurtebise par la route de Vauclerc. Ce faisant, elle reprenait à son compte les tentatives malheureuses menées la veille par Ney, et venait à son secours à un instant critique du combat. Se voyant assaillis en force, les Russes qui tenaient la ferme y mirent le feu et l’évacuèrent.

Les troupes françaises qui prenaient pied sur le plateau autour d’Hurtebise étaient surtout composées de jeunes conscrits. Le pire pouvait être craint, quant à leur tenue au feu. Exposées à de très violents bombardements, elles restèrent pourtant soudées sous la mitraille, en dépit des très lourdes pertes subies. C’est à cet instant de la bataille que le maréchal Victor, qui les commandait, fut blessé à la cuisse. Vers le milieu de la journée, elles furent renforcées par Grouchy qui déboucha à son tour sur le chemin des Dames, à la tête d’un millier de cavaliers (des dragons pour l’essentiel). Plus au sud, Nansouty et ses cavaliers parvenaient eux aussi à se hisser sur le plateau et s’en prenait au flanc droit des Russes. Ceux-ci furent sabrés par la cavalerie de la Garde et repoussés jusqu’à la hauteur de Paissy. Dans cette charge mémorable, le régiment des Dragons de la Garde perdait cinq officiers tués !

Attaqué sur trois côtés, Woronzoff conservait pourtant son centre intact. Il ordonna plusieurs contre attaques qui refoulèrent la cavalerie française. A la tête de ses dragons, Grouchy fut blessé. La panique gagna alors les rangs des jeunes recrues de la Garde et les marie-louises de Ney. Face au retour offensif des Russes, ses régiments se précipitèrent en désordre dans les ravins qu’ils avaient eu tant de peines à gravir et le plateau fut nettoyé en un instant. L’envoi de renforts devenait urgent, sous peine de subir un désastre. Or, ceux-ci ne pouvaient être envoyés au feu qu’au rythme de leur franchissement de l’Aisne et sans ordre préétabli. Le goulet d’étranglement de Berry-au-Bac ôtait à l’Empereur toute hauteur de vue tactique sur les combats en cours...

Ce furent les cavaliers du général La Ferrière et les fantassins de Charpentier qui, les premiers et au fur et à mesure de leur arrivée en ligne, se portèrent les premiers au secours de la Jeune Garde, vers Hurtebise. Ce soutien fut le bienvenu. Les troupes débandées se recomposèrent pour repartir à l’assaut. Plus à l’ouest, les hommes de Ney escaladaient les pentes abruptes du plateau pour la sixième fois depuis la veille. La victoire changeait de camp. Toute l’armée française poussa bientôt des exclamations de joie, lorsque les canons de l’artillerie de la Garde (72 pièces) et ceux de la réserve d’artillerie débouchèrent à leur tour sur le champ de bataille, à hauteur du défilé d’Hurtebise. L’Empereur en personne dirigeait leurs feux, depuis le promontoire du Buisson Coquin. Désormais, Français et Russes luttaient à armes égales. Les canons de la Garde, servis par des artilleurs chevronnés, firent beaucoup de mal aux troupes de Woronzoff.

Au même instant, Blücher constatait que le vaste mouvement tournant de cavalerie qu’il avait projeté ne pouvait pas être mené. Le retard de ses troupes, les mauvaises conditions météorologiques, le sol marécageux et les dispositifs de flanc-garde de l’armée française se conjuguaient pour compromettre sa manœuvre. Bien menée, celle-ci aurait pourtant pu porter un coup fatal à l’armée française. Le feld-maréchal donna donc à Woronzoff l’ordre de se replier pour rejoindre les troupes qui se concentraient vers Laon. Lorsqu’il reçut cet ordre, peu après 14 heures, le général russe était en bien fâcheuse posture. Son flanc gauche était assailli par les troupes de Ney venant du ravin d’Ailles. A sa droite, les dragons français sabraient et débordaient ses défenses. Face à son centre, l’infanterie française s’était formée en ligne et progressait, soutenue par le feu de son artillerie. Malgré tout, Woronzoff ne voulait pas décrocher.

Il fallut que Blücher lui renouvelât son ordre pour qu’enfin il consente à donner l’ordre à ses troupes de commencer leur repli vers Cerny. Cette retraite fut accompagnée par un harcèlement constant des troupes françaises sur les arrières et les flancs russes. En dépit de nombreux actes de courage et d’héroïsme, ce recul manqua à plusieurs reprises de se transformer en déroute, sous les coups de boutoir de la cavalerie impériale. Heureusement pour Woronzoff, un parti de 4.000 cavaliers envoyés par le général Sacken vint opportunément détourner l’attention des Français et couvrir le mouvement rétrograde.

Avec le repli russe, la bataille touchait à sa fin. Soutenue par l’artillerie du général Drouot, l’armée française toute entière se lança bientôt dans une poursuite de 15 kilomètres, tout au long de la crête du chemin des Dames. Elle repoussa les troupes russes jusqu’à la route de Soissons à Laon, vers le lieu-dit de L’Ange Gardien. Le succès aurait pu être complet si elle avait pu s’emparer de canons et de nombreux prisonniers, mais il n’en fut rien. La retraite de Woronzoff fut méthodique et bien menée et les dégâts furent limités. Les quelques signes de panique avaient été vite maîtrisés.

Profitant du retrait des Russes et des Prussiens, les habitants de la région sortirent des grottes, dans lesquelles ils s’étaient réfugiés pendant la bataille. Ivres de colère, ils s’en prirent aux blessés et aux traînards, achevant les uns et chassant les autres. Ils se vengeaient ainsi des exactions que leur avaient fait subir les cosaques (tortures, viols, meurtres, nombreux civils « chauffés » et vols). Dans une grotte du ravin de Troyon, un graffiti de cette époque, encore visible en 1914, disait : « les cosaques sont venus, nous avons beaucoup souffert ».

Le soir, Napoléon dort à Bray-en-Laonnais, dans la maison de la veuve de M. Charles Louis de Villers (ou Devillers), major de la milice bourgeoise de Laon:

"Le soir de la bataille de Craonne (7 mars 1814), Napoléon arriva dans cette maison et y passa la nuit; c'est là qu'il reçut une lettre de Caulaincourt, apportée par M. de Rumigny, attaché de cabinet, lui donnant de mauvaises nouvelles des conversations de Châtillon, et lui signalant la présence de Bourbons en France." Les Vendangeoirs du Laonnois par le Comte Maxime de Sars. - Écrit après la guerre de 1914-1918. - Réédition de 1986 (communiqué par Alain Labruyère)

"Après la bataille de Craonne, le 7 mars 1814, Napoléon fut coucher à Braye, où s'étaient réfugiés un grand nombre de blessés. Trente maisons de ce village furent incendiées pendant cette affaire." (Maximilien Melleville - Dictionnaire Historique du département de l'Aisne.
(1865) - Laffitte reprints, Marseille, 1979. Communiqué par Alain Labruyère).

Napoléon apparaît "fatigué, entouré de blessés et de mourants, dans l'un de ces moments où les dégoûts de la guerre rassasieraient l'âme la plus belliqueuse" (Mémoires du baron Fain)

La bataille de Craonne fut particulièrement acharnée et meurtrière. Les coalisés y ont perdu 5.000 hommes, morts où blessés (les généraux Lanskoi et Uschakoff sont morts, Laptieff et Schwarzkin blessés) et les Français 5.400, dont neuf maréchaux et généraux tous plus ou moins grièvement blessés (Victor, Grouchy, Sparre, Lecamus, Cambronne, Lecapitaine, Laferrière-Lévêque sont blessés, Rouzier est tué) . Le 8 mars autour de la ferme d’Hurtebise, les chirurgiens opéraient les blessés à même le sol enneigé. Le village de Craonne était tout entier transformé en ambulance, sous la haute autorité du célèbre chirurgien Larrey. Cette victoire à la Pyrrhus ne fut en aucun cas décisive sur la suite des opérations. L’armée de Blücher se rassembla vers Laon, prête à poursuivre sa marche sur Paris en passant par La Fère. Un affrontement nouvel était inévitable pour tenter de lui barrer la route. Il eut lieu dès le lendemain, au pied de la butte de Laon. Mais l’armée française, même renforcée par les troupes de Marmont qui venait juste de traverser l’Aisne à Berry-au-Bac, n’avait plus la force d’emporter une quelconque victoire décisive.


C'est sur le plateau de Craonne, peu avant la ferme d'Hurtebise (elle a été reconstruite, après sa destruction durant la Première Guerre Mondiale), que se trouve la statue  en pierre de Napoléon, portant l'inscription suivante: "Commémoration de la bataille de Craonne - 7 mars 1814 - Ce monument a été érigé par le comité de tourisme et l'Union des St. de l'Aisne et inauguré le 30 juin 1974 - par M. Michel Poniatowski - Ministre d'État, Ministre de l'Intérieur". À coté de la ferme, un monument en bronze représente un Marie-Louise et un combattant de la Grande Guerre, avec l'inscription: "1814-1914 - À la vaillance de la jeunesse française - Marie Louise de 1814 - Bleus de 1914"

Le quartier général du maréchal Ney se situait au château de la Bove. Également détruit pendant la Grande Guerre, il a été reconstruit depuis.


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