Consulat - Premier Empire
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Napoléon 

peint par lui-même

 

Il s'agit d'une pseudo-auto- biographie où Napoléon se présente comme le sauveur des acquis révolutionnaires; elle était censée avoir été écrite à Longwood et fut publiée, en français et en anglais, à Londres par l'éditeur John Murray en mars 1817. Le livre connut un extraordinaire succès et agita aussitôt les milieux politiques de toute l'Europe. Il fut réédité à Amsterdam, Francfort, Wiesbaden, Gand, à Québec même et, en 1819, à Bruxelles sous le titre : Vie de Napoléon par lui-même. L'édition étrangère étant interdite en France, il en circula de nombreuses copies manuscrites. Le Censeur européen publia le texte avec des notes très critiques, et un anonyme sous le titre : Le Manuscrit venu de Sainte- Hélène apprécié à sa juste valeur. Ces publications furent également poursuivies et détruites.

Beaucoup, dont Metternich et Wellington, crurent d'abord à son authenticité. Plusieurs noms d'auteur furent ensuite avancés : Benjamin Constant, Mme de Staël, Fouché, Maret, Sieyès, Marmont, d'autres encore. Napoléon reçut l'ouvrage à Sainte-Hélène en septembre 1817; il le désavoua (il prit même soin de le confirmer dans son testament) et dicta des réfutations recueillies par Gourgaud et publiées par lui en 1821. Mais ce désaveu ne convainquit pas. Louis XVIII, préoccupé, demanda même à Bourrienne une note de lecture restée inédite à ce jour. Malgré des erreurs de faits et d'interprétation, le texte était tellement empreint du style et de la pensée de son auteur supposé qu'une édition dédiée à Napoléon III parut encore en 1857 avec une préface l'attribuant à Napoléon.

Depuis 1843, on est sûr cependant que l'auteur en était l'écrivain agronome Frédéric Luflin de Châteauvieux né à Genève en 1772, familier de Benjamin Constant et intime de Mme de Staël à Coppet où il écrivait romans et pochades pour la distraction de la société. Sous l'Empire on le vit aux Tuileries. Il reçut en Suisse l'ex-impératrice Joséphine après son divorce; après l'Empire, il fréquenta la maison impériale réfugiée : Marie-Louise, Méneval, l'ex-roi Joseph, la reine Hortense, Maret. Eynard, secrétaire de la mission genevoise au Congrès de Vienne, était son cousin. Il avait donc à sa disposition toutes les sources nécessaires. Il confessa sa supercherie à son gendre Naville de Châteauvieux qui la révéla dans sa préface aux Voyages agronomes en France, ouvrage posthume de son beau-père. D'après une tradition familiale, Châteauvieux aurait lui-même posté le manuscrit à Londres pour l'éditeur Murray; ne serait-ce pas plutôt par un parent, Charles Lullin, chef de l'Alien Office, que le manuscrit aurait transité ? Quoi qu'il en soit, la modestie de l'auteur, esprit brillant et bon écrivain, a conduit l'historien Édouard Driault à rechercher derrière sa plume le discours de Mme de Staël qui, restée en contact avec Lucien et Joseph Bonaparte, aurait voulu, de Suisse, lutter contre la vague réactionnaire de l'après 1815. Bien au fait des conversations de Benjamin Constant avec l'Empereur pendant les Cent-Jours et ne pouvant signer elle-même un ouvrage incompatible avec sa précédente opposition, elle se serait servi d'un prête-nom pour cette opération de propagande tendant à réconcilier bonapartisme et libéralisme et à rassembler toute l'opposition aux Bourbons. Sans preuves formelles, cette hypothèse reste très vraisemblable. (Jacques Jourquin, in Dictionnaire Napoléon, Fayard, Paris, 1999, vol. 2, page 264)


 

AVIS DU LIBRAIRE ANGLAIS


En 1814 on nous remit le manuscrit que nous publions aujourd'hui; nous en avions déjà commencé l'impression lorsqu'on le retira dans l'idée qu'un pareil ouvrage pourrait faire beaucoup de mal en France. Cet écrit nous fût renvoyé après le retour de Bonaparte en France; mais diverses circonstances nous empêchèrent encore de le publier.

Plus de deux ans se sont écoulés, sans que nous ayons pensé au manuscrit que nous avions en dépôt, lorsque nous venons de recevoir la lettre suivante:

Livourne, Oct 1817

Monsieur,

Vous devez avoir depuis 1814 un manuscrit du plus grand intérêt que je vous fis envoyer pour être imprimé à Londres.

Une circonstance singulière m'a rendu possesseur de ce manuscrit. En Juin 1814, un Américain voyageant pour son plaisir vint me trouver à Livourne. Son extrême curiosité de connaître Bonaparte l'engagea à passer à l'île d'Elbe, et je lui en procurai les moyens. Comme c'était un homme fort aimable et très-instruit il parait qu'il plut à Napoléon, et il eut avec l'ex Empereur les conversations les plus singulières, qu'il nota chaque jour. A son retour il eut la bonté de me communiquer ses notes; je les trouvai d'un si grand intérêt que je le priai de m'en laisser prendre copie, en lui demandant la permission de les faire imprimer. Après beaucoup de difficultés, il finit par souscrire à ma demande, à la condition cependant que je ne ferais imprimer ces notes qu'un mois après son départ, et que le produit en serait distribué aux pauvres. Ce terme passé, j'envoyai le manuscrit à un ami, en le priant de l'expédier à Londres pour le faire imprimer. Au bout de quelques mois cet ami m'écrivit  qu'on avait pensé à Londres que cette publication pourrait faire du mal en France, et qu'on avait jugé convenable de la prévenir. Mon intention étant uniquement de publier un monument historique curieux j'abandonnai pour le moment, toute idée de le faire paraître, puisqu'on le regardait comme dangereux. Ce danger m'ayant paru cesser après le retour de Bonaparte, et cet ouvrage pouvant servir au contraire à faire juger cet homme ambitieux, je vous fis renvoyer le manuscrit ; mais je ne sais quelle circonstance empêcha alors sa publication. J'avais perdu de vue cet objet; mais en apprenant qu'il circule un autre écrit de Bonaparte, je trouve qu'il est du plus grand intérêt pour l'histoire de comparer ces deux ouvrages Je vous prie donc, Monsieur, de ne pas perdre instant pour publier le manuscrit, que vous avez. D'après ce qu'on m'écrivit dans le temps en m'annonçant que l'ouvrage ne paraîtrait pas, je crois assez probable que les ministres de S. M. Britannique et quelques autres personnages importants de la cour de France ont eu connaissance en 1814 de cet écrit extraordinaire. La manière singulière dont ces notes ont été prises doit jeter dans un doute les faits cités; sont-ils exacts comme on les raconte, ou Bonaparte lui-même était-il de connivence avec l'Américain ? Quant à moi je ne crois nullement à la connivence; cependant beaucoup de gens pourront avoir cette idée qui peut paraître fondée. Quoi qu'il en soit, je regarde ce manuscrit comme un des morceaux les plus précieux et les plus authentiques sur Bonaparte; il servira à distinguer si l'écrit de St Hélène que je n'ai pas vu est véritable. Cependant les contradictions qui pourraient se présenter ne seraient pas une preuve irrécusable contre le manuscrit de St-Hélène, car l'homme de 1'ile d'Elbe pouvait écrire différemment que le prisonnier de St. Hélène.

Je vous autorise, Monsieur, à publier ma lettre si vous le jugez convenable, en vous priant seulement de supprimer mon nom.


Paris, Mai 1814.

Dès que la chute de Bonaparte a eu lieu, le continent Européen a ouvert ses ports. Je suis un des rares voyageurs qui ont profité du premier moment de liberté, pour aller visiter les pays qui nous ont été fermés si longtemps. J'étais arrivé en Suède à la même époque que le Général Moreau. Aussitôt que j'ai eu connaissance des événements politiques, je me suis mis en route pour Paris. J'ai vu avec étonnement cette magnifique ville, où tant d'argent a été entassé dans les monuments publics. Tout y rappelle la puissance de celui qui a fait gémir dix ans l'Europe sous sa tyrannie. Malgré la haine qu'on doit porter à ce destructeur d'hommes, on ne peut s'empêcher d'avoir pour lui une espèce d'admiration, en pensant que quelques années lui ont suffi pour faire tant de choses. On se reproche ce premier mouvement d'enthousiasme, et on continue de détester Bonaparte, tout en convenant que la nature a créé en lui un homme bien extraordinaire.

Il y avait quinze ans que je n'avais été en France. Je croyais que le peuple conquérant aurait changé de caractère. Tant de révolutions, tant d'événements extraordinaires, tant de gloire militaire, devaient avoir influé sur la nation Françoise. A mon grand étonnement j'ai retrouvé la même légèreté. Ce peuple est une réunion de tout ce qu il y a de bien et de mal ! Il est essentiellement bon, courageux, aimable et hospitalier; mais à côté de ces qualités, on trouve presque partout de l'inconséquence. Si vous interrogez les Français sur les événements politiques, vous verrez avec surprise, qu'au même instant ils blâment, approuvent, critiquent, et regrettent. Leurs pensées, qui ont été si longtemps retenues, sortent de leurs cerveaux avec tout l'essor d'une compression préalable: et naturellement les idées les plus légères sont les premières à se faire jour; de là cette foule de mauvais pamphlets, qui ont paru jusqu'à présent.

Il n'y a point d'esprit public en France; mais en revanche un amour-propre national poussé jusqu'à l'extrême. Les Français, qui n'ont nul accord en politique, ont une unanimité parfaite toutes les fois qu'il s'agit de parler de leur gloire militaire; de quelques opinions qu'ils soient, vous les voyez tous réunis, pour soutenir qu'ils n'ont jamais été battus. J'ai été effrayé d'entendre cette nation, qui à tant souffert par les maux de la guerre, dire ouvertement qu'elle est prête à la recommencer, si elle n'obtient pas une paix très-avantageuse. J'ai vu chaque jour, des provocations contre les étrangers, dont la présence les humilie, et je me suis dit avec chagrin, que les Français étaient incorrigibles, puisque vingt années de malheurs ne les avoient pas rendus plus sages. Je comptais faire un séjour de plusieurs mois à Paris ; tout ce que j'y remarque m'engage à continuer mon voyage. Il faut espérer que l'effervescence des Français se calmera après le départ des alliés..

Livourne, Juin 1814.

Quoique je n'aie fait que traverser l'Italie en courant la poste, j'ai remarqué avec étonnement, les superbes routes que l'on vient d'y construire. J'ai été encore plus surpris du changement qui s'est opéré chez les habitants. Ce peuple que j'avais laissé efféminé, sans énergie et sans caractère, m'a paru avoir pris une singulière vigueur. C'est à l'administration de Bonaparte qu'il faut attribuer ces changements. 0n est fâché d'être obligé de reconnaître de tels avantages de la domination d'un homme, qui d'autre part a fait tant de mal.

L'Italie, qui semblait s'être relevée de l'état d'abaissement où elle a été plongée si longtemps , va retomber dans sa nullité. Les dernières événements la rejettent sous la dépendance de la Maison d'Autriche. Cette belle Italie va donc de nouveau se diviser en petits états. Quel dommage !

On vient de m'assurer que l'on peut communiquer avec l'île d'Elbe. Je ne puis résister au désir d'aller voir l'homme qui a si longtemps opprimé l'Europe je m'embarquerai demain pour Portoferrajo.

Portoferrajo, Juillet 1814.

Je suis arrivé à 10 heures à l'île d'Elbe. Ma première question en débarquant s'est adressée à un matelot. Vous avez ici l'Empereur Napoléon ?, lui ai-je dit.

Oui, Monsieur, il y a déjà longtemps.

Il se porte bien ?

Très bien.

Est-on content de l'avoir pour souverain ?

Fort content; il fait beaucoup travailler les ouvriers; nous n'avons jamais été plus heureux; bientôt nous serons tous riches.

J'ai continué ma route en pensant que je m'étais adressé à quelques zélés partisans de Napoléon. Plus loin j'ai fait les mêmes questions, on m'a fait à peu près les mêmes réponses; d'où j'ai conclu que S. M. avait bien changé de caractère. En avançant j'ai trouvé des anciens grenadiers de la garde impériale; la plupart étaient décorés. Je me suis bien gardé de les interroger, je savais d'avance les réponses qu'ils me feraient. Mon capitaine de felouque m'a conduit à Portoferraio, dont tous les habitants m'ont paru en grande activité; il m'a indiqué un auberge, où j'ai été très-bien reçu par une bonne femme, qui m'a confirmé que jusqu'à présent, on était assez heureux avec Napoléon; "cependant, a-t-elle ajouté, il nous a mis des impôts que nous n'avions pas; et les gens riches ne sont pas satisfaits." Elle se plaignait aussi des soldats qui sont exigeants avec les habitants. Elle m'a dit que Napoléon était d'une activité inimaginable; que dès le matin il était à cheval, et qu'il faisait construire des palais et des jardins.

Je lui ai demandé s'il était facile à approcher, si les étrangers pouvaient le voir ?

"C'est fort aisé, me répondit-elle, vous ne pourriez même vous en dispenser; il s'informe avec soin de tous ceux qui débarquent, et demande à les voir; s'il n'était pas hors de la ville on vous aurait déjà envoyé chercher."

Dans le moment où elle parlait ainsi, nous entendîmes un bruit de chevaux , et ne tardâmes pas à voir arriver Napoléon, suivi d'une quinzaine de personnes à cheval. Je fus surpris de le trouver aussi bien portant; il paraissait gai et parlait en riant avec une personne à côté de lui. Je sortis de suite pour voir ce qu'il ferait. Il descendit de cheval devant la meilleure habitation de la ville, qui n'est pourtant qu'une maison de peu d'apparence. Il donna quelques ordres à un officier qui l'accompagnait et entra dans la maison.

Je m'acheminais chez mon hôtesse en réfléchissant à cet homme singulier. A peine étais-je dans ma chambre, que la bonne femme qui me logeait entra en disant : "je vous avais bien dit que l'Empereur vous ferait demander; voilà une de ses ordonnances qui vient vous chercher"

Je me hâtai de la suivre. J'éprouvais malgré moi un battement de cœur, en pensant que j'allais voir cet homme étonnant On m'introduisit dans un salon, où je trouvai dix à douze officiers. Un général, que je crois être le Général Bertrand, vint à moi d'un air fort poli. Il me que S. M. ne tarderait pas à paroller; il m'entretint de choses indifférentes, sans me parler ni de l'Empereur, ni du continent. Après un quart d'heure d'attente, on ouvrit une porte à un seul battant, en criant: l' Empereur ! Il arriva un moment après; sa figure avait totalement changé d'expression; il paroissait soucieux. Il s'approcha de moi, et me dit d'un ton brusque: 

"Que venez-vous faire ici ?"

"Sire, je voyage pour mon instruction, j'ai désiré connaître l'île d'Elbe."

"Elle n'est pas trés-curieuse. Qui êtes-vous?"

"Sire, je suis Américain."

"Ah ! vous êtes Américain! c'est le seul peuple qui n'ait pas été mon ennemi."

Peu à peu j'observais que sa figure prenait une expression plus aimable, ce qui me fit le plus grand bien; car je me sentais mal à mon aise lorsqu'il me parlait avec cette dureté. Je répondis par une inclination de tête. Il ajouta, 

"Vous êtes toujours en guerre avec les Anglais ? 

"Oui, Sire; mais j'espère que la paix ne tardera pas à se conclure."

"Vous ferez bien; maintenant que je ne suis plus là pour occuper les Anglais, vous ne pourriez plus lutter contre elle. Les Américains sont de braves gens."

Je fis une autre inclination. Il ajouta :

"Voulez-vous rester quelques jours à l'île d'Elbe ?"

"Si Votre Majesté me le permettent (sic)"

"Je verrai."

À ces mots il me tourna le dos; je me retirai, assez mécontent de ma visite, et je fus surpris de trouver autant de soldats. Je remarquai une boutique de tabac fort achalandée par la troupe. Je profitai d'un moment où il n'y avait point de militaires pour entrer. J'y trouvai un marchand assez jovial. Après avoir acheté quelques cigares, je liai conversation avec lui. 

"Vous paraissez content ?" lui dis-je.

"Très-content; le commerce va bien. Ces gens-là, ajouta-t-il, en me montrant les soldats, depuis que ça ne se bat plus, ils fument tout le jour.

"Payent-ils bien ?"

"Comme des Seigneurs, ils reçoivent assez d' argent pour cela."

"Sont-ils nombreux ?"

"Je crois qu'il y en a au moins douze cents."

Je payai mes cigares et je fus de là chez un marchand d'étoffes. Pendant que je choisissais quelques mouchoirs de soie, j'entendis une femme qui se fâchait contre deux jeunes filles, en leur défendant de sortir. Le marchand, tout en me montrant ses mouchoirs, cria à la femme: 

"Il faut les enfermer sous clef, si elles ne veulent pas obéir."

Je compris que ce brave homme n'était pas aussi satisfait que le vendeur de cigares, et je me hâtai de lui demander ce qu'il pensait de S. M.

"Ma foi, Monsieur, je voudrais qu'il ne fut jamais venu dans notre île; surtout qu'il n'eut pas amené avec lui tous ces mauvais sujets de soldats: depuis qu'ils sont ici, je n'ai pas un moment de tranquillité; ils mettent tout en désordre. Vous voyez que je suis obligé de renfermer mes filles."

Je plaignis ce pauvre père, et je rentrai chez moi. Pendant mon dîner l'hôtesse vint me voir. Elle me dit :

"Vous avez vu l'Empereur, n'est ce pas qu'il est bon enfant ?"

Cette expression me parut bien étrange.

 

Dimanche, - Juillet 1814

Ce matin à quatre heures mon hôtesse est venue m'éveiller, en me disant, que l'Empereur était occupé à passer la revue de ses troupes; que si je voulais la voir, il fallait me hâter. Je suis sorti de suite. J'ai trouvé effectivement Napoléon faisant manœuvrer ses soldats. Il est impossible de voir de plus belles troupes. Je n'ai pas pu m'empêcher d'éprouver un certain effroi, en pensant que c'était avec les grenadiers que Bonaparte avait fait tant de mal. Il me semblait d'ailleurs que cette petite armée pourrait se grossir dans la suite de tous les mécontents. Cette idée n'est pas rassurante pour l'avenir. Napoléon à commandé lui-même toutes les manœuvres qui ont duré jusqu'à huit heures. Pendant que les soldats prenaient quelque repos, je me suis approché, ils disaient entre eux: 

"C'est un plaisir d'être commandé par l'Empereur; comme ça marche !"

Un autre répondait :

"Parbleu je le crois bien; et les jours de bataille ça allait encore mieux; te rappelles-tu comme nous culbutions l'ennemi, quand l'Empereur se mettait à notre tête ? Quel plaisir ! Ah! c'était un beau temps que celui-là; qui sait s'il ne reviendra pas !"

Dans le moment où je prêtais toute mon attention à ces propos, un officier est venu à moi pour me prévenir que l'Empereur me demandait. Je me suis rendu de suite auprès de S. M. Elle me reçut d'un air fort gracieux, et me dit d'un ton satisfait :

"Étiez à la revue ?"

"Oui, Sire, il est impossible de voir de plus belles troupes. "

"Je le crois bien; c'est une petite portion de ma garde impériale. J'aurais pu les emmener tous; mais je n'ai voulu que ceux-là."

Il a appuyé avec expression sur ces derniers mot ! Il a ajouté :

"Je suis fort heureux ici, le climat est superbe; j'ai choisi cette île pour ma demeure, pare que je voulais vivre tranquille."

Cette manière de me parler m'a enhardi, je lui ai répondu: 

"Cette île va devenir illustre, et l'Europe entière a les yeux fixés sur V. M."

Il m'a dit alors :

"L'Europe entière se tromperait, si elle croyait que j'ai été forcé de renoncer au trône; il ne tenait qu'à moi de le conserver et de me défendre; j'aurais pu résister encore si j'avais voulu."

Il m'a montré alors les grenadiers et m'a dit : 

"Pensez-vous qu'avec trente mille homme comme ceux là j'eusse été facilement vaincu, si j'avais voulu faire durer la guerre ?"

J'ai répondu que je n'étais pas militaire; mais que je croyais à ce que S. M, me disait"

Il a ajouté :

"J'étais dégoûté de régner; j'aurais pu conclure une paix que tout autre souverain aurait trouvée superbe à ma place; mais pour moi elle était humiliante; et je suis beaucoup plus heureux ici, que si j'avais été forcé à faire une paix qui ne convint pas à ma gloire."

Je me suis permis d'observer:

"qu'il aurait encore été le plus puissant des souverains."

"Oui"

a-t-il répondu, mais cela ne me suffisait pas.

Je n'ai pu m'empêcher de témoigner une grande surprise; il l'a remarqué et m'a dit: 

"Quand on a été aussi loin que moi, on se contente difficilement; un simple royaume ne pouvait plus me convenir."

Il m'a dit cela avec une grande affectation d'orgueil. J'ai osé ajouter:

"Je comprends que pour V. M. il fallait plus qu'un trône; mais ne regrette-t-elle pas la couronne de France pour son fils ?"

Ma réponse a paru l'affecter: son visage a pris une tout autre expression, et il m'a dit brusquement: 

"Je n'ai pas songé à mon fils; d'ailleurs il en sera plus heureux."

Il a changé alors de conversation, et quelques moments après il m'a quitté.

Je suis revenu chez moi pour écrire ce que j'avais entendu. - Napoléon rentre chez lui dans ce moment - Il est neuf heures et demie.

 

Ce même jour, Dimanche à 2 heures.

Je vient de visiter plusieurs endroits de l'île. J'ai trouvé partout des ouvriers. On répare les chemins, les fortifications, les maisons, les salines. De tous les cotés on voit travailler. Près de la ville on a tracé un vaste espace, où Bonaparte veut construire un palais. Il y a déjà une grande quantité de matériaux transportés. On attend plusieurs architectes. A la porte de la ville on bâtit un édifice immense pour les écuries. Je ne conçois pas pourquoi on destine un si grand local pour les chevaux; il y aura plus de cent places; dans un île aussi montueuse, et où il est impossible d'aller en voiture; je trouve cette dépens bien mal employée. On s'occupe aussi d'agrandir le port et de le rendre mieux fortifié. Je ne suis pas étonné que les habitants aiment Napoléon; ils sont tous occupés par lui. On m'assure qu'il dépense cinq à six cent louis par jour en salaires d'ouvriers; la population de l'île ne dépasse pas dix mille âmes; et sur cette quantité, il y a beaucoup de gens qui ne sont pas dans le cas d'être employés.

Napoléon est sorti à cheval à onze heures; il est quatre heures et il n'est pas encore rentré; quelle activité !

 

Ce même jour, Dimanche, à 9 heures du soir.

Napoléon n'a été de retour qu'à six heures. Je plains les hommes et les chevaux qu'il mène avec lui. On me dit qu'il s'occupe à écrire le soir. Ordinairement il ne sort point l'après dîner. Comme je me sui levé à quatre heures, je vais me coucher ; je tâcherai demain de me trouver encore sur le chemin de Bonaparte; je ne veux pas laisser échapper une occasion d'entendre causer cet homme extraordinaire.

Lundi - Juillet, à midi.

Je sors de chez l'Empereur; je ne sais comment je pourrai me rappeler tout ce qu'il m'a dit, et tout ce que j'ai vu. Je tâcherai de ne rien oublier.

Ce matin à six heures, on est venu m'avertir que S. M. m'attendait chez elle. Je me suis empressé de m'y rendre. L'Empereur m'a reçu avec une véritable amabilité (tout singulier que soit ce mot en parlant de Bonaparte, il convient à l'expression qu'avait alors sa figure). Il m'a demandé ce que j'avais fait hier ? Je lui ai répondu, que j'avais parcouru l'île, et que j'étais surpris de la quantité de choses qu'on y faisait. Il me dit que ce n'était qu'un commencement, et que dans quelques mois il aurait huit cents ouvriers de plus; il ajoute d'un ton qui semblait vouloir me convaincre:

"L'Europe doit être étonnée que je puisse me plaire dans cette petite île; après avoir été le maître du continent pendant si longtemps."

Ici j'ai fait un signe qui annonçait la surprise, et il a continué : 

"C'est que personne n'est en état de me juger. Les hommes jugent d'après leur caractère, et il n'est aucun homme, dans ce siècle qui ait un
grand caractère. Il n'y a en Europe que des hommes ordinaires, des courtisans, ou des sots; c'est ce qui fait que je méprise le genre humain."

Il à répété cette même phrase. 

"Le monde doit savoir que je me suis retiré ici, uniquement parce que cela me convenait. Il me restait mille ressources. Si j'avais voulu,  j'aurais pu conserver le royaume d'Italie; j'y avais encore une armée; je pouvais en conduire une autre, et me réunir au Vice-Roi; aucune puissance n'aurait pu m'enlever ma couronne de fer. Ne pouvant être ce que je voulais, j'ai préféré renoncer à tout. Un jour l'Europe connaîtra mes pensées; je m'occupe de mon histoire."

Je n'ai pu m'empêcher de témoigner les plus vifs désir qu'elle parut bientôt, et malgré moi je me laissais imposer par les prestiges dont cet homme vous entoure. Je lui ai fait des compliments sur sa grandeur; et sans le vouloir j"encensais aussi l'idole. Je lui ai dit qu'étant étranger, je n'avais pu suivre avec détail tout ce qui l'avait illustré. J'ai feint à ne pas connaître entièrement de quelle manière avait commencé sa brillante carrière. Enfin je ne sais comment je m'y suis pris ; mais j'ai paru gagner sa confiance, et à mon grand étonnement il m'a dit :

"Puisque vous désirez connaître les principaux événements de ma vie, je vous permet de jeter un coup d'œil sur ces premières notes, qui me serviront à écrire l'histoire de mon règne."

A ces mots il pris dans un secrétaire un cahier qu'il m'a remis.

Je suis resté confondu et j'ai balbutié un remerciement; je n'osais lire devant lui; il a compris mon incertitude, et m'a dit : 

"Vous ne pouvez lire ces notes que dans mon cabinet."

J'ai fait un inclination,, et me suis retiré près de la fenêtre avec beaucoup d'émotion et une vive curiosité. Napoléon s'est mis à écrire, et moi je dévorais son manuscrit; j'éprouvais cependant une singulière contrainte d'être obligé de lire à coté de lui, lorsqu'on a frappé à la porte du cabinet. Un huissier a annoncé le Général Bertrand ; il est entré pour prévenir S. M. que son architecte demandait à lui parler. Napoléon a été un moment indécis ; j'ai baissé le manuscrit, dans l'attitude de quelqu'un qui attend les ordres qu'on voudra lui donner. Napoléon m'a dit alors : 

"Vous pouvez rester; je serai bientôt de retour."

Il a fermé son secrétaire et a paru observer s'il n'y avait point de papiers sur la table ; après une nouvelle hésitation, il est sorti en fermant la porte à clef.

J'ai eu peine à revenir de ma surprise; je ne pouvais croire qu'il fut possible que je fusse enfermé dans le cabinet de Bonaparte, avec un manuscrit écrit par lui; mes artères battaient avec violence ; je me suis efforcé à reprendre du calme et j'ai lu avec rapidité cet important cahier. Depuis quelques minutes j'avais fini ce singulier écrit, et à mon grand étonnement Napoléon ne revenait point Tout à coup il m'est venu l'idée de profiter du moment pour prendre à la hâte quelques notes; j'ai pensé que je ne pourrais être surpris, et qu'à l'instant où j'entendrais mettre la clef à la porte, j'aurais le temps de cacher ce que j'écrivais. J'avais un crayon dans ma poche, et je transcris sur mes tablettes, avec des abréviations les articles principaux de ce manuscrit, en cherchant à conserver le style coupé et laconique de Bonaparte. Depuis deux heures, j'étais occupé à ce travail, et malgré que j'eusse une espèce d'effroi de rester aussi longtemps enfermé dans ce cabinet, j'aurais désiré y rester encore une heure pour mieux finir ce que j'avais commencé lorsque j'ai entendu quelqu'un s'approcher de la porte. Je me suis hâté de mettre dans ma poche mes notes et mon crayon, et je me suis avancé vers la fenêtre.

La porte s'est ouverte. Napoléon m'a fixé d'un oeil scrutateur, en me disant :

"Je vous ai laissé bien longtemps ici. Mon architecte m'a occupé plus de temps que je ne croyais. Vous vous serez ennuyé ? "

"Non, Sire, je réfléchissais à tout ce que j'ai lu."

Nous eûmes alors une conversation, que je ne transcrirai qu'après avoir mis au net les intéressantes notes que j'ai prises. Je crois avoir à peu près conservé son style; cependant je n'ai pu écrire que les paroles les plus importantes; la crainte de voir arriver Napoléon m'a empêché de copier tous les détails; j'écris donc en partie de mémoire ce que j'ai lu. Je ne réponds point de ne m'être pas trompé sur les date et même de n'avoir pas commis quelques erreurs de faits.


Le manuscrit de Napoléon


Je pensais que Napoléon allait me faire des questions sur ce que j'avais lu; mais à ma grande surprise,
il ne m'en dit pas un mot.

"Vous venez de France ?» me dit-il.

"Oui, Sire."

"Vous devez avoir trouvé Paris embelli."

"Les monuments y sont magnifiques."

"Je voulais en faire beaucoup d'autres; mon projet était de dépenser 400 millions en l'honneur du courage militaire. Paris aurait eu des temples au dessus de ceux de Rome. J'espère qu'on continuera ce que j'ai commencé. J'ai fini le Louvre, le Roi de France doit terminer le Temple de la Gloire."

"Le Roi est-il aimé ?"

"Oui, Sire."

"C'est un homme d'esprit; je l'ai toujours estimé, il n'a pas une tâche facile. J'ai recommandé à mes soldats de lui être fidèles. Il ne faut point de guerre civile en France; elle ne pouvait avoir lieu que pour moi. J'ai renoncé volontairement au trône. J'ai voulu conserver la couronne à mon fils mais une régence était bien-difficile, d'après tout ce qui s'est passé. Elle n'aurait pu exister que si j'avais péri dans quelque combat. Avez-vous vu l'Empereur Alexandre ? "

"Une fois au spectacle."

"Il devait y être accueilli avec acclamation. Il s'est fort bien conduit pour les Français. Il a grandes qualités; il est bon et généreux : mais pour commander, cela ne suffit pas; il se perd dans les petites choses. J'ai eu des torts avec lui; ma guerre fut injuste; cependant, j'étais forcé de l'entreprendre ou de renoncer au système continental. Est-il vrai que l'on n'ait pas touché à mon armée ? "

"J'ai entendu dire qu'on n'y avait rien enlevé, qu'on le devait à l'Empereur Alexandre."

"Cette générosité est admirable; à sa place je n'en n'aurais pas fait autant: il y a de la grandeur dans ce procédé. Cependant comme il faut toujours faire quelque chose d'extraordinaire, je trouve qu'il fallait tout prendre ou tout laisser. Tout prendre était peut-être difficile avec les Français. Que pense-t-on du Sénat en France ?"

"Les anciens membres sont peu estimés."

"Le Roi devait les chasser."

En disant ces mots la figure de Napoléon, qui jusqu'alors avait été agréable, prit une expression de colère. Il ajouta:

"Je n'ai désiré conserver l'autorité que pour les punir. Ces bas courtisans sont coupables de tous les maux que j'ai causés à la France. Ils n'ont jamais opposé de résistance à ma volonté; la crainte de perdre leurs places, les rendait plus vils que le Sénat romain sous les Empereurs. Leurs orateurs ne s'occuper qu'à inventer de nouvelles phrases pour me louer, et approuver la sagesse de mes décrets. Ils étaient tous comblés de mes bienfaits. Ils m'ont trahi à force de peur, et non dans l'idée de sauver la France. Ces gens-là ont été assez éhontés, pour chercher encore à améliorer leur sort. Ils trahiront le Roi plus facilement que moi, si leur intérêt les y porte. A l'exception de quelques vieux militaires, le Roi devait balayer les salles du Luxembourg, ce sénat avili. Leur lâcheté m'a rendu despote. Si quelques sénateurs s'étaient opposés à mes volontés; je les aurais cassés il est vrai, mais leur énergie sauvait bien des maux à la France. J'aurais craint de nouvelles oppositions, et de moi-même j'aurais souvent changé d'opinion. Si l'on m'avait résisté, je n'aurais pas autant méprisé les hommes. Je sens que j'avais les qualités nécessaires pour rendre la France heureuse; mais il fallait que j'eusse auprès de moi quelques hommes de caractère, qui ne tinssent point à là faveur, et à la fortune. Pendant dix années, je n'ai trouvé des courtisans, je n'ai été entouré que de louages. Quel est l'homme qui aurait pu y résister ? Aucun, je le dis avec assurance. Chaque année de mon règne, j'ai mieux reconnu que plus les hommes étaient traités durement, plus ils étaient dévoués et soumis. Mon despotisme a donc augmenté avec mon mépris pour eux. Ceux qui avaient fui les places à ma cour, sont venus les solliciter dans la suite. Mon antichambre a été remplie de toute l'ancienne noblesse Française ; partout je n'ai vu que des courtisans, et pas un homme de caractère. Le Français, si brave sur Je champ de bataille n'a point de courage civil."

Après cette conversation, Napoléon m'a demandé assez brusquement son manuscrit, en me disant je vous reverrai encore. Je suis sorti de chez lui à midi. Dés-lors, je ne cesse d'écrire tout ce que j'ai lu et entendu. J'ai la plume à la main, depuis près de quinze heures. Il est quatre heures du matin; il est temps de prendre quelque repos.

 

Mardi, Juillet, à 9 heures du soir.

Ce matin, je me suis éveillé à dix heures : je n'avais rêvé qu'à Napoléon. J'ai appris par mon  hôtesse qu'il était sorti à cinq heures du matin ; il est rentré à une heure. L'on dit qu'il a été à Longone, petite ville à l'extrémité dé l'île. A deux heures, j'ai reçu une invitation pour aller dîner avec Sa Majesté. A cinq heures je me suis rendu chez Napoléon : il ne paraissait pas de très bonne humeur. Dans le commencement , il n'a fait aucune attention à moi; il parlait d'une manière animée au Général Bertrand, et tenait à la main quelques journaux Français. Après un quart d'heure environ, il est venu près de moi , et m'a dit :

"Que pense-t-on en France des journaux ?"

"On n'en fait pas grand cas."

J'ai vu que ma réponse ne le satisfaisait point, et il a repris avec une espèce d'embarras :

"Que dit-on de leurs invectives contre moi ?"

"On le. blâme généralement."

Cette réponse parut lui faire plaisir: il a ajouté :

"Les rédacteurs sont de bien vils coquins ce sont les mêmes qui ne cessaient de me couvrir de louanges. Ces faiseurs de pamphlets se croient conserver leur place, en me disant des injures ! Ils mettent une vérité au milieu de cent mensonges; ils font plus de tort aux Français qu'à moi. Si leurs louanges ont été exagérées, leurs invectives le sont encore plus. Mais rien ne pourra détruire ma gloire: je j'ai fait en dix ans, ce que l'on ne fera pas en dix siècles, et tout attestera à l'avenir la grandeur de mon pouvoir. L'époque de ma vie sera la plus brillante des annales Françaises : mon histoire sera lue comme celle de César et d'Alexandre; je vis déjà dans la postérité"

Il a dit tout cela avec un orgueil au-dessus de toute idée. J'ai profité de l'occasion qu'il me donnait pour lui parler de ses notes, et lui ai dit :

"Le manuscrit que Votre Majesté m'a permis de lire, offre des matériaux précieux pour l'histoire. J'ai admiré le caractère de Votre Majesté, mais je n'ai pu m'empêcher d'être surprise qu'elle eût abandonné si facilement le pouvoir souverain."

Napoléon me regarda alors avec un air de supériorité , et me dit :

"Vous devez en être étonné; tous les hommes le seront également ; il leur semblera comme à vous, que je pouvais me contenter de conserver le royaume de France ; mais pour moi, ce trône ne valait rien. Enfant, je n'ai voulu aucun égal; souverain, j'en voulais encore moins. Je sais que si j'avais fait la paix, il ne tenait qu'à moi de devenir encore l'arbitre de l'Europe. Deux ans me suffisaient pour reprendre tout mon pouvoir, et rien alors n'aurait pu me résister; mais il fallait acheter cette paix par des humiliations; il fallait régner quelque temps avec moins de puissance; cette idée m'était insupportable. Depuis que le territoire Français avait été envahi, la paix ne pouvait me convenir, que dans le cas où je serais sorti victorieux de la lutte. Je n'avais proposé la paix, que pour éviter des maux à la France; je sacrifiais ma gloire à son bonheur. Je vis avec joie que l'on refusait mes propositions. Quand on a été aussi haut que moi, on ne se contente pas d'un rôle secondaire. J'ai voulu être tout ou rien, c'est la raison qui m'a fait abdiquer la couronne. Si je n'avais pas été Napoléon, je me serais contenté du plus beau royaume de l'Europe. Après avoir créé des rois, et changé la face du Continent, je ne pouvais rétrograder. Descendre du trône m'était facile; y rester avec moins de pouvoir était un supplice. Tous les jours je me trouve plus heureux d'avoir abdiqué. Les Souverains alliés savent qu'il n'a tenu qu'à moi de rester Empereur des Français. Je suis glorieux de n'avoir pas conclu la paix, à des conditions qui me paraissaient humiliantes. Les désastres, les malheurs, toutes les causes de détresse, aucune circonstance quelconque ne pouvait plus changer ma volonté. J'ai été un vrai souverain. La postérité me jugera. Elle dira qu'avec une poignée de soldats, rassemblés sous les yeux mêmes de mes ennemis, j'ai résisté aux masses énormes qui inondaient le territoire Français. Elle dira que dès le moment où j'ai pu réunir 45 mille hommes de vieilles troupes, j'ai attaqué mes ennemis sur tous les points. Elle dira qu'en peu de jours, j'ai fait plus de quarante mille prisonniers, et battu tous les généraux alliés. Elle dira que mes ennemis, effrayés de mes succès, et confondus de leurs revers, ont dû changer leur plan de campagne, se retirer de 20 lieues, et se tenir sur la défensive. Elle dira enfin, que cette armée formidable, désespérant de pouvoir me vaincre, et craignant d'être vaincue, ordonna sa retraite."

"Je sais" a-t-il ajouté "que l'on cherchera à cacher ces faits importants à ma gloire, parce qu'ils sont humiliants pour les armées alliées : mais la postérité le connaîtra; j'en parlerai dans mon histoire."

Je ne pus m'empêcher de témoigner une grande surprise de tous ce que j'entendais, et je demandai à Napoléon ce qui avait pu empêcher la retraite des Alliés ?

"Je ne peux l'expliquer moi-même" répondit-il. "La fortune voulait m'accabler. Cette retraite était commencée, et tout-à-coup elle cessa. Il faut que l'ennemi ait eu connaissance que je me dirigeais sur les derrières de son armée; la crainte de me rencontrer, le fit marcher là où il savait que je n'étais pas. J'aurai été trahi par mes espions. Peut-être mes lettres auront-elles été interceptées. Le hasard et la fortune ont servi mes ennemis; ils ont triomphé sans le croire et au moment où ils n'avaient plus d'espoir de réussir. Une force invincible les a portés malgré eux, et tourné contre moi les combinaisons les plus savantes. Les hommes qui jugent d'après les évènements blâmeront ma conduite. Ils m'accuseront d'avoir découvert ma capitale: mais ces mêmes hommes auraient admiré mon génie et la grandeur de mes conceptions militaires, si l'ennemi avait continué sa retraite."

A ces mots, Napoléon s'est arrêté un moment, me fixant. Il a repris en disant avec énergie:

"Je me trouverais encore dans la même position, que je n'agirais pas autrement. Jamais je ne me suis montré plus grand capitaine que dans la campagne de France. Les Alliés n'y ont fait que des fautes militaires. A leur place, j'aurais couché à Paris le 1er Janvier, on ne pouvait les en empêcher. Ils ont perdu tous leur avantage, en me laissant le temps de recevoir mes troupes d'Espagne. Les Alliés n'ont point de  militaires à opposer aux généraux Français. Blücher, Bülow, Wrede, sont braves, mais ce ne sont pas de bons généraux en chef; Schwarzenberg n'avait pas les talents nécessaires pour bien commander l'armée. Le Prince Charles a plus de mérite que tous les militaires Allemands actuels. Le seul bon général des armées alliées est Wellington. Il a de grandes talents, de vastes. conceptions. Je le regarde comme un des premiers généraux du siècle. C'est un homme que j'estime; j'aurais voulu le combattre"

Dans ce moment, on est venu annoncer à S.M. que le dîner était servi. Napoléon a été très gai à table. Il a mangé copieusement. La conversation a roulé sur les Anglais; il a dit:

"C'est la nation que j'ai le plus détesté; c'est celle que j'estime le plus. Je reçois avec plaisir les Anglais. On finit toujours par préférer l'ennemi qui vous a résisté, à celui qui a succombé."

Après le dîner, S. M. m'a pris dans une embrasure de fenêtre, et m'a dit:

"J'ai fait trois fautes politiques. J'aurais dû faire la paix avec l'Angleterre, en abandonnant l'Espagne. J'aurais dû faire un Roi en Pologne, et ne pas aller à Moscou. J'aurais du faire la paix à Dresde, en cédant Hambourg, et quelques autres pays qui m'étaient inutiles. "

J'ai été très-surpris de trouver Napoléon si facile dans l'aveu de ses torts. Ce langage était bien différent de celui qu'il avait tenu auparavant. J'osais lui dire: 

"Votre Majesté n'a-t-elle pas quelques regrets d'avoir renvoyé le Corps Législatif au moment où le territoire Français était envahi ?"

I me répondit avec chaleur :

"Je le ferais encore aujourd'hui. Le Corps Législatif s'est mal conduit avec moi; ce n'était pas la moment de me faire des reproches. je m'étais confié à lui; il devait se réunir à moi, et non chercher à restreindre mon autorité, et à me faire perdre l'opinion publique, lorsque la nation avait besoin de toute ma vigueur pour chasser l'ennemi. Cependant je n'aurais pas dissous ce corps, s'il n'avait décrété l'impression d'une adresse qu'il savait me déplaire. Le Corps Législatif ne faisait que du mal, en exigeant un changement dans le moment où il l'a fait. Sa demande était imprudente; mais une fois qu'il la faisait, il devait avoir l'énergie de la soutenir. En se laissant ajournes sans opposer de résistance, il augmentait encore mon pouvoir, et montrait que je pouvait me passer de lui. J'ai prouvé que je n'avais pas besoin de son concours, pour armer la France. Le résultat cette fausse démarche, était de faire perdre au Corps Législatif toute son influence à venir. Il devait faire cause commune avec moi, ou résister ouvertement à mon autorité. Il avait un bel exemple à suivre, celui de Mirabeau, lorsqu'il répondit au message du Roi, et au nom de l'Assemblée Constituante: allez dire à votre maître, que nous sommes assemblés ici par la volonté du peuple, et que nous n'en sortirons que par le pouvoir des baïonnettes. Si les députés avaient tenu ce langage, peut-être me serais-je rapproché d'eux, ou aurais-je abdiqué la couronne. Leur demi énergie m'a fait voir qu'ils n'étaient que des factieux sans courage. Mon mépris pour l'espèce humaine s'en est encore augmenté.

J'aurais pu lui répondre bien des choses : cependant j'avoue qu'une partie de ce raisonnement me parut juste. J'ai encore osé lui demander le motif qui avait pu l'engager à laisser autant de troupes dans les places fortes, et la raison qui l'avait empêché de faire revenir son armée d'ltalie, dans un moment où des renforts lui étaient si nécessaires ?

Il m'a répondu:

"Lorsque j'ai laissé des troupes à Dresde, je devais vaincre à Leipzig; et, sans la défection de mes alliés, j'aurais gagné la bataille ! En conservant les places fortes, il me suffisait d'obtenir un brillant succès, pour reprendre en un seul jour toute ma puissance. Le désastre de Leipzig m'empêcha d'évacuer Hambourg; ne pouvant retirer les troupes je conservais cette place pour une compensation. Au commencement de la campagne, j'écrivis au Vice-roi de venir me joindre ,avec toute son armée. Après mes victoires de Février, je vis que je n'avais plus besoin de son secours, et je lui donnai l'ordre de rester en Italie.

Si j'avais dégarni mes places fortes du Rhin l'ennemi en les prenant, pouvait se maintenir plus longtemps en France. J'ai prouvé que je n'avais pas besoin d'autres troupes pour battre les Alliés; leur retraite n'a-t-elle pas été ordonnée ? Ils n'auraient jamais songé à la faire, si mes places fortes avaient été en leurs mains. Si un événement imprévoyable (sic) n'avait pas déjoué mes plans, on aurait admiré que j'eusse conservé mes forteresses."

Il ajouta ensuite avec beaucoup d'orgueil :

"Si je n'étais pas Bonaparte j'aurais peut-être agi autrement. Après avoir été le plus grand souverain. Je ne pouvais reprendre ma puissance peu à peu. J'ai donc dû conserver l'Italie, et toutes mes places fortes."

Après ces paroles, il à regardé sa montre, m'a dit quelques mots insignifiants, et m'a tourné le dos, pou rentrer dans son cabinet. J'ai pris congé des officiels qui étaient dans le fond du salon, et je suis venu chez moi, écrire ce que j'avais entendu.

Mercredi, Juillet, à midi.

Mon hôtesse croyant apparemment que j'avais un grand goût pour le militaire, est venue m'éveiller avant cinq heures, en me disant qu'il y avait un parade ce matin. Comme je désirais trouver un occasion de prendre congé de Napoléon, je me suis levé de suite. Je l'ai trouvé au milieu de ses troupes qui étaient en grande tenue. Il a fait diverses promotions d'officiers. Je me suis tenu pendant plusieurs heures aussi près de lui que possible, dans l'espérance que je pourrais lui parler. A neuf heures seulement, il m'a remarqué, et m'a fait appeler. Je lui ai fait quelques compliments sur la beauté de ses grenadiers, et sans y penser, je lui ai demandé assez maladroitement, s'il n'avait point d'ordre à me donner pour le continent? Ma question l'a surpris; il m'a regardé fixement avec un air scrutateur, et il m'a répondu sèchement:

"Je ne pense plus au continent." 

J'ai senti l'inconvenance de ma demande, je me suis hâté de lui faire des remerciements sur les bontés, qu'il avait eues pour moi, et j'ai pris congé de lui; il m'a dit quelques mots de politesse, et m'a quitté pour aller parler à ses officiers. Je me suis dirigé vers le port pour voir si je ne trouverais point de felouque qui partit pour Livourne. Le même capitaine qui m'avait conduit, devait mettre à la voile ce soir. Je suis rentré pour faire mes paquets.

Livourne , Juillet 1814

Me voici de retour de mon singulier voyage. Je n'oublierai de ma vie, les cinq jours que j'ai passés chez Napoléon. C'est un être bien extraordinaire ! Que de réflexions à faire sur cet homme. Il est essentiellement orgueilleux et opiniâtre; mais il a de prodigieux moyens. Il me semble qu'il a conservé toutes ses facultés. Son esprit a une promptitude inconcevable à tout saisir; rien ne parait lui échapper. On a peine à comprendre qu'un homme d'une si grande activité, et dont les paroles et les faits prouvent une ambition démesurée, puisse être heureux dans l'Isle d'Elbe. Il paraît vivre dans les souvenirs; sa vanité se complait dans tout ce qu'il a fait; il sait que l'Europe s'occupe de lui. Cet homme porte avec lui un prestige bien singulier; il vous subjugue malgré vous. Il n'a rien de séduisant ni d'aimable, on sait qu'il à causé d'incalculables maux, et pourtant, on ne peut s'empêcher d'éprouver son ascendant irrésistible lorsqu'il vous parle. Depuis que je l'ai approché, je suis moins surpris du dévouement sans bornes, que ses soldats lui ont montré en tant d'occasions. Lorsque je l'entendais causer, il me semblait moi même que si j'avais été sous ses ordres, j'aurais fait comme les autres. On m'a assuré que tous ceux qui ont des rapports avec lui, sans en avoir été mal traité, ont éprouvé le même prestige.

Tout ce qui est extraordinaire, et dans de grandes proportions, tout ce qui porte l'empreinte du génie, et le caractère de la force, nous cause une sorte d'ivresse, et nous dispose à admirer même ceux que nous blâmons, et que nous détestons.