Consulat et Premier Empire

Articles

La nuit où Napoléon voulu se suicider

Dans la nuit du 12 au 13 avril 1814, à Fontainebleau, Napoléon tenta de se suicider. De cet évènement, seul Armand de Caulaincourt, duc de Vicence, fut le témoin direct, même si d'autres que lui, comme le baron Fain (qui ne fut pas introduit dans la chambre de l'empereur), Constant (qui ne fut appelé que plus tard), mais également Ségur, Belliard, Méneval ont également rapporté leur version des faits.

Nous avons pensé intéressant de présenter ici ces "témoignages", ainsi que la façon dont les historiens ont, par la suite, relaté les faits.


Les mémorialistes


Mémoires de Caulaincourt

Paris 1822 - 1825
Paris 1933

Note - Caulaincourt écrivit ses Mémoires entre 1822 et 1825, en se basant sur les notes qu'il avait écrit, presque journellement, sur les faits saillants auxquels il participait. Ces Mémoires sont parmi les plus intéressantes et les plus utiles sur cette poque, mais ne furent publiés qu'en 1933.


Nuit du 12 au 13 avril 1814. - A 3 heures l'Empereur me fit en effet demander. Il était couché; une lampe de nuit éclairait faiblement, comme de coutume, son appartement. « Approchez et asseyez-vous, » me dit-il dès que j'entrai, chose tout à fait comme son usage. Il prévoyait, me dit-on qu'on séparerait l'Impératrice et son fils de lui; qu'on lui réserverait toutes sortes d'humiliations; qu'on chercherait sûrement à l'assassiner, au moins à l'insulter, ce qui serait pour lui pire que la mort. La vie qu'il pouvait mener à l'île d'Elbe n'avait cependant rien qui le contrariât, la solitude n'avait rien qui l'effrayât. C'était une dette pour lui d'écrire l'histoire de ses campagnes, de payer le sacrifice de tant de braves par un hommage rendu à leur mémoire. Cet avenir, ce moyen de prouver à ses anciens compagnons qu'il n'avait pas oublié les services qu'ils avaient rendus à la patrie lui souriait même, mais il ne pouvait se résigner à se voir à la merci d'un vainqueur insolent, peut-être d'un geôlier, et il devait s'attendre à tout. Il se voyait menacé par des assassins, tous les moyens devant paraître bons aux traîtres qui l'avaient abandonné pour débarrasser les Bourbons de lui; on ne le laisserait pas arriver à l'île d'Elbe. Il avait bien pesé sa situation, bien réfléchi sur sa position. Il ne pouvait se soumettre à l'idée de voir son nom dans un traité qui ne faisait mention que de lui et de sa famille et qui ne stipulait rien pour la nation, ni pour l'armée, après avoir tant de fois consacré la gloire de l'une et de l'autre dans de semblables actes.

"Rappelez-vous toujours, me dit-il, tout ce que je vous ai dit hier, en un mot tout ce que je vous ai dit depuis votre retour de Paris, et notez-le. "

Il s'arrêta un moment, puis il me prescrivit de prendre sous son chevet la lettre qu'il venait d'écrire à l'Impératrice et de la mettre dans ma poche. Il m'ordonna ensuite d'aller chercher, dans son cabinet et dans un nécessaire qu'il m'indiqua, un petit portefeuille de maroquin rouge, sur lequel était le portrait de l'Impératrice et de son fils et dans lequel se trouvaient toutes les lettres de cette princesse. Après un nouveau moment de silence : "Donnez-moi votre main, " me dit l'Empereur et il la serra. "Embrassez- moi ", et il me serra contre son cœur avec émotion.

J'étouffais, j'avais peine à cacher mes larmes qui, s'échappant malgré moi, inondaient ses joues et ses mains. L'Empereur paraissait extrêmement touché: " Je désire que vous soyez heureux, mon cher Caulaincourt, me dit-il avec une touchante bonté, vous méritez de l'être... " Puis, s'arrêtant un instant, il reprit : " Dans peu je n'existerai plus. Portez alors ma lettre à l'Impératrice ; gardez les siennes avec le portefeuille qui les renferme, pour les remettre à mon fils quand il sera grand. Dites à l'Impératrice que je crois à son attachement; que son père a été bien mauvais pour nous, qu'elle tâche d'avoir la Toscane pour son fils, que c'est mon dernier vœu pour eux. L'Europe n'a aucun motif pour ne pas lui assurer cette existence convenable puisque je n'existerai plus ! Dites à l'Impératrice que je meurs avec le sentiment qu'elle m'a donné tout le bonheur qui dépendait d'elle, qu'elle ne m'a jamais causé le moindre sujet de mécontentement et que je ne regrette le trône que pour elle et pour mon fils, dont j'aurais fait un homme digne de gouverner la France. "

Il me recommanda de leur rester attaché, de leur éviter l'effet des mauvais conseils qu'on ne manquerait pas de leur donner, de veiller à ce qu'ils n'agissent jamais que dans l'intérêt de la France, de parler de lui à son fils quand il serait en âge d'apprécier ce qu'il avait fait pour la gloire de cette chère France, d'être aussi franc avec lui que je l'avais été avec son père. " Je vous estime, Caulaincourt, ajouta-t-il. Vous avez toujours rempli tous les devoirs d'un homme d'honneur ; vous trouverez dans votre conscience, dans la satisfaction intérieure que vous éprouverez et dans l'estime des gens de bien le prix de votre bonne conduite. Je n'ai à vous offrir que le camée qui est dans mon écrin. Prenez-le et conservez-le comme le dernier souvenir de votre Empereur. »

Note - Texte de la lettre de l'Empereur à Marie-Louise, d'après l'original autographe signé conservé dans les Archives de Caulaincourt (inédit) : « Fontainebleau, le 13 à 3 heures du matin. Ma bonne Louise, j'ai reçu ta lettre. J'approuve que tu ailles à Rambouillet où ton père viendra te rejoindre. C'est la seule consolation que tu puisses recevoir dans nos malheurs. Depuis huit jours j'attends ce moment avec empressement. Ton père a été égaré et mauvais pour nous, mais il sera bon père pour toi et ton fils. Caulaincourt est arrivé. Je t'ai envoyé hier la copie des arrangements qu'il a signés qui assurent un sort à ton fils. Adieu, ma bonne Louise. Tu es ce que j'aime le plus au monde. Mes malheurs ne me touchent que par le mal qu'ils te font. Toute la vie tu aimeras le plus tendre des époux. Donne un baiser à mon fils. Adieu, chère Louise. Tout à toi. - NAPOLÉON. »

A cette lettre est jointe une note de M. de Caulaincourt ainsi conçue : " Lettre écrite par l'empereur Napoléon à l'impératrice Marie-Louise dans la nuit du 12 au 13 avril lorsqu'il croyait mourir à la suite du poison qu'il avait pris. Il m'avait chargé de la fermer et de la lui remettre; il m'a ensuite dit de la garder. " (in Les Français vus par eux-mêmes - Le Consulat et l'Empire - A. Fierro, p. 327)

Il parlait d'une voix faible, avec l'accent de la souffrance et s'interrompait souvent comme quelqu'un qui éprouve des angoisses qui suspendent les facultés. Je ne puis dire tout ce que cette scène me faisait éprouver de douleur; je hasardai inutilement quelques questions; il n'y répondait que par ces mots : " Écoutez-moi, le temps presse." Je tâchai de savoir ce qu'il avait pris. Il éprouvait des hoquets et de grandes souffrances. Je je le suppliai de permettre que, pour ma propre tranquillité, j'appelasse le grand maréchal. Mon intention était de profiter de cette occasion pour faire demander Yvan, mais il se refusait obstinément à voir qui que ce soit. " Je ne veux que vous, Caulaincourt! " me dit-il. Comme j'insistais de nouveau pour appeler quelqu'un, il me dit qu'il me demandait comme dernier service de ne point le contrarier, que, connaissant sa position, je devais penser que sa mort serait peut-être le salut de la France et de sa famille, qu'il m'avait cru la force de caractère nécessaire pour comprendre la convenance du parti qu'il avait pris et ne pas chercher à prolonger son agonie, que ce qu'il avait éprouvé depuis quinze jours était bien plus douloureux que le moment actuel. Je cherchai vainement à m'échapper , à appeler quelqu'un près de lui; il me retenait avec une force irrésistible.

Les portes étaient fermées, le valet de chambre ne m'entendait pas. Le hoquet augmentait ; ses membres se raidissaient ; son estomac et son cœur se soulevaient. Les premiers efforts pour vomir furent inutiles : l'Empereur parut un moment devoir y succomber. Un froid de glace avait succédé à
une sueur froide, puis à une chaleur brûlante. Dans un intervalle un peu plus calme, il me dit de remettre son beau nécessaire au prince Eugène comme un souvenir, de garder pour moi son plus beau sabre et ses pistolets, outre son portrait en camée. "Vous direz à Joséphine que j'ai bien pensé à elle." Après m'avoir parlé longtemps d'une voix affaiblie et saccadée : « Donnez un de mes sabres au duc de Tarente, me dit-il encore, ce sera un souvenir de sa loyale conduite envers moi. "

Cette phrase fut prononcée d'une voix presque éteinte, que le hoquet et les violentes nausées avaient souvent interrompue comme les précédentes. sa peau était sèche, froide ; elle était, par moment, couverte d'une sueur glaciale : je crus qu'il allait rendre le dernier soupir dans mes bras et, cette fois, je pus m'échapper un instant pour appeler son valet de chambre ou Roustam et faire chercher M. Yvan et le grand maréchal.

L'Empereur m'appela, me reprocha de troubler ses derniers moments; il se dépitait, se plaignait du lent effet de la préparation d'opium qu'il avait prise.

"Qu'on a de peine à mourir, s'écriait-il, qu'on est malheureux d'avoir une constitution qui repousse la fin d'une vie qu'il me tarde tant de voir finir ! "

Son agitation, son impatience du peu d'effet de ce qu'il avait pris étaient extrêmes et ne peuvent se décrire. Il appelait la mort avec plus de ferveur qu'on n'en a jamais mis à demander la conservation de la vie. Il venait de me nommer l'opium. Je lui demandai comment il l'avait pris; il me dit
" Dans un peu d'eau. " J'examinai le verre qui était encore sur son nécessaire ainsi qu'un petit papier. Il y restait, en effet, quelque chose. Les nausées étant devenues plus violentes, il ne fut plus maître de s'empêcher de vomir, comme il l'avait été jusqu'alors. Le vase que je lui donnai n'arriva pas à temps ; il reçut, cependant, une partie de ce premier vomissement qui se renouvela à plusieurs reprises, amenant quelque chose de grisâtre. L'Empereur paraissait au désespoir de ce que son estomac se débarrassait de cette préparation; mes questions l'amenèrent ensuite à m'avouer qu'il la portait dans un petit sachet suspendu à son cou, depuis le hourra de Maloiaroslavets; que, ne voulant pas courir le risque, en cas d'événement, de rester vivant entre les mains des ennemis, il s'était fait donner ce paquet dont la dose, l'avait-on assuré, était plus que suffisante pour tuer deux hommes. 

Il m'a dit depuis qu'il croyait que c'était la même préparation que celles dont s'étaient servis Condorcet et le cardinal de Loménie. Il ajouta qu'il avait de la répugnance pour un autre genre de mort, qui laissait des traces de sang au corps ou un visage mutilé ; que, pensant qu'on l'exposerait après sa mort, il avait voulu que sa fidèle Garde reconnût encore, sur son visage, le calme qu'elle lui connaissait au milieu des batailles.

Les vomissements se succédaient ou plutôt les effets, car ils avaient maintenant peu de résultats. Je trouvais qu'on était bien longtemps à arriver; mais tout le monde dormait; il fallait le temps de se lever, de s'habiller. Enfin le grand maréchal entra. L'Empereur ne parlant point, je lui racontai ce qui venait de se passer et ce que m'avaient dit les valets de chambre. " Qu'il est donc difficile de mourir dans son lit, nous dit l'Empereur, quand si peu de chose tranche la vie à la guerre ! » Je questionnai M. Yvan qui survint et le nommai à l'Empereur qui l'appela et lui dit de lui tâter le pouls. Il se plaignait toujours d'envie de vomir " Docteur, lui dit-il, donnez-moi une autre dose plus forte et quelque chose pour que ce que j'ai pris achève son effet. C'est un devoir pour vous, c'est un service que doivent me rendre ceux qui me sont attachés." Le chirurgien s'en défendit en disant qu'il n'était pas un assassin, qu'il était près de lui pour le soigner, pour le faire vivre et qu'il ne ferait jamais une chose contre sa conscience; qu'il le lui avait encore récemment déclaré, lorsqu'il lui avait demandé les moyens de mourir, qu'il ne pouvait que lui répéter la mérite chose.

Nous étions tous consternés, accablés ; chacun se regardait dans le plus morne silence, car chacun sentait que la mort eût en effet été un bienfait pour l'Empereur, mais personne ne répondait, comme il le désirait, à ses pressantes instances. Les nausées redoublèrent; on appela le valet de chambre Constant. M. le comte de Turenne entra avec lui. L'Empereur réitéra ses instances près de M. Yvan. Celui-ci déclara qu'il le quitterait plutôt à l'instant que de s'exposer à de semblables propositions. Il sortit et ne reparut plus.

L'Empereur souffrait extrêmement. Il était tantôt calme, tantôt agité et son visage était profondément altéré, on peut dire renversé, les traits contractés. Nous restâmes tous chez lui jusque vers les 7 heures. Je le quittai un moment pour expédier les ratifications qu'attendait M. Orloff, que j'aurais voulu bien loin du palais dans cet instant, craignant qu'il ne transpirât quelque chose de cet événement, sur lequel nous avions recommandé le plus profond silence aux valets de chambre et au service intérieur, qui ne pouvaient, au reste, en avoir qu'une connaissance confuse. L'Empereur me fit rappeler un moment après. Il me demanda si on savait dans le palais ce qui s'était passé. Il paraissait au désespoir que sa forte constitution eût repoussé la mort qu'il appelait de tous ses vœux. Il la préférait à l'humiliation de ratifier ce traité qui ne stipulait que ses intérêts. "Jamais je ne le signerai ", disait-il.

Ses souffrances et son changement augmentaient sensiblement ; il me parla longuement, mais avec effort, puis il s'assoupit et tomba dans une espèce d'accablement et d'atonie, dont je voulus le faire sortir en lui parlant de la convenance, de la nécessité même de voir le duc de Tarente, qui voulait retourner à Paris et avait déjà demandé deux fois à le voir. Je l'engageai à faire un effort, à le recevoir un moment, même sans sortir de son lit en alléguant qu'il était malade. Je lui fis même remarquer que M. le maréchal, l'ayant vu, démentirait au besoin ce qu'on pouvait dire sur ce qui s'était passé pendant la nuit. Il me répondit qu'il ne voulait pas le recevoir dans son lit. " Donnez-moi le bras ", me dit-il. Il tenta de faire quelques pas dans son appartement, mais ses jambes n'avaient pas la force de le supporter. Il était d'un changement effrayant et à peine pouvais-je le soutenir. Je le traînai à la fenêtre qu'il me fit ouvrir. L'air sembla le ranimer un peu, mais il fallut appeler Roustam (note : il faut sans doute ici lire Constant, car Roustam ne revint à Rambouillet que le 13 au soir, et ne parle pas de ces évènements dans ses Memoires) pour m'aider à le replacer dans son lit. Ce ne fut pas sans peine, tant l'Empereur était abattu. Ses membres semblaient frappés d'atonie: ils étaient sans ressorts. Je causai encore un moment avec lui, en le suppliant de prendre quelque chose et de reposer pour pouvoir recevoir le maréchal de Tarente à midi. Je sortis de chez l'Empereur en lui disant que j'allais m'occuper de toutes les affaires qu'il me semblait indispensable de terminer.

Cette scène intérieure avait transpiré sans détails. J'en eus la preuve, dès que je fus sorti de chez Sa Majesté. Rentré chez moi, je notai les détails et toutes les paroles de l'Empereur dans cette terrible nuit. Je fus ensuite chez le duc de Tarente, qui était désireux de prendre congé de l'Empereur. Je rentrai donc chez lui, vers 11 heures, pour le presser de le recevoir. On lui fit boire quelque chose, sans que l'estomac en eût souffert. L'Empereur était plus calme ; il avait vu M. de Bassano et savait que tout était prêt pour l'échange des ratifications. Il avait aussi causé avec M. le grand maréchal, qui était décidé à l'accompagner à l'île d'Elbe. Il était touché de ce noble dévouement et n'en parla qu'avec émotion : " J'ai pris mon parti, me dit-il ensuite, après un moment de silence. Je viens de causer avec Maret. Il vous remettra les expéditions de la Secrétairerie d'État pour les ratifications. Je vivrai, puisque la mort ne veut pas plus de moi dans mon lit que sur le champ de bataille. Il y aura aussi du courage à supporter la vie après de tels événements. J'écrirai l'histoire des braves "

Il me chargea de tout disposer pour les ratifications, afin qu'il pût expédier le maréchal de Tarente et que M. Orloff quittât Fontainebleau. Quoique très faible et toujours fort défait, il se leva. A peine pouvait-il se soutenir. Il fallut l'asseoir et ouvrir la croisée; l'air le ranima et il se remit assez pour qu'on put l'habiller suffisamment pour recevoir le maréchal (...)


Souvenirs du duc de Vicence. 
Recueillis et publiés par Charlotte de Sor

Paris 1837

Note - En 1826, Caulaincourt, alors déjà atteint de la maladie qui l'emportera l'année suivante, se trouve à Plombières. Il y rencontre l'écrivain Charlotte de Sor (de son nom de plume : Madame Eillaux). Celle-ci lui demande d'évoquer devant elle l'empereur Napoléon et le persuade de lui montrer quelques feuilles de ses Mémoires. 10 ans après la mort de Caulaincourt, Charlotte de Sor fit paraître deux volumes intitulés "Souvenirs du duc de Vicence". L'éditeur des "vraies" Mémoires de Caulaincourt (parues seulement en 1933) Jean Hanoteau décrit les "Souvenirs" comme un "tissus d'absurdités, d'inexactitudes et de haine, et dont l'intérêt historique est nul"


J’étais couché depuis peu de temps, lorsque Pelard ou Constant, je ne sais plus lequel, frappa vivement à ma porte, en me disant de me rendre en toute hâte chez l’Empereur qui me demandait. Un pressentiment sinistre me traversa le cœur et cinq minutes ne s’étaient pas écoulées que je me trouvais auprès du lit où Napoléon, en proie à d’affreuses convulsions, semblait prêt à expirer.. . C’était horrible !!

Sa figure d'une pâleur livide, ses lèvres contractées, ses cheveux collés à son front par une sueur froide, ses yeux éteints et fixes.. . oh ! la fixité de ce regard faisait frémir ! (..) Déchiré par un doute affreux, je voulais, mais je n’osais, mais je ne pouvais l’interroger. " Monsieur le duc,  me dit Ivan à voix basse, il est perdu s’il ne boit pas... il refuse tout... Il faut cependant qu’il boive, et qu’il rejette; au nom de Dieu, obtenez qu’il boive."  J’arrachai la tasse des mains d’Ivan, c’était du thé, je crois; je la présentais à 1’Empereur qui la repoussa. "Je vais mourir, Caulaincourt.. . je vous recommande ma femme et mon fils.... défendez ma mémoire.. . . . je ne pouvais plus supporter la vie... " J’étouffais, je ne pouvais parler; je présentais toujours cette tasse, et lui la repoussait toujours. Cette lutte me rendait fou.. . "Laissez... laissez... " disait-il d’une voix mourante.

Sire,  m’écriai-je, exaspéré par la douleur, au nom de votre gloire, au nom de la France, renoncez à une mort indigne de vous. Un profond soupir sortit de sa poitrine haletante. Sire, Caulaincourt n’obtiendra-t-il pas cette grâce ? J’étais penché sur son lit, mes larmes inondaient son visage; il fixa ses yeux sur moi avec une expression indéfinissable. J’approchais  la tasse, il but enfin ! Un vomissement accompagné de spasmes violents nous jeta tous dans de mortelles alarmes. Épuisé, il retomba presque sans vie sur son oreiller. 

Ivan, l’air égaré, disait : "Mais il faut qu’il boive encore ; il le faut.. . il est perdu.. . il est perdu s’il ne boit pas."

Et je recommençais mes supplications, et il résistait. Cependant, à force d’instances, de prières, il but à diverses reprises et des soulèvements réitérés amenèrent quelque vomissement. Les crampes d’estomac s’affaiblirent, les membres reprirent de la souplesse, la contraction des traits cessa peu à peu. Il était sauvé ! Pendant les deux mortelles heures que durèrent ces effroyables crises, pas une plainte ne s'échappa de sa bouche. Il étouffait les cris que lui arrachait la douleur, en broyant un mouchoir dans ses dents. Quelle force de caractère que celle de cet homme ! L’intérieur de cette chambre mortuaire, cette agonie à la pâle lueur des bougies ne peuvent se décrire. Le silence n’était interrompu que par les sanglots des assistants. Il n’y avait pas un des témoins de cette terrible scène qui n’eût donné sa vie pour sauver celle de Napoléon. C’est que dans son intérieur il fut le meilleur des hommes, le plus indulgent des maîtres. Les regrets de tous ses serviteurs lui survivent.. . 

Un peu de calme succéda. Il s’assoupit pendant une demi-heure, et Constant me raconta que, couché dans un entresol pratiqué au-dessus, il avait cru entendre quelque bruit dans la chambre de l’Empereur ; il accourut et le trouva dans des convulsions violentes, la figure tournée sur l’oreiller pour étouffer ses cris ; il refusait tous les secours que le pauvre Constant s’efforçait de lui donner. On fit avertir Ivan. En l’apercevant, l’Empereur lui dit : "Yvan, la dose n’était pas assez forte." Alors on acquit la triste certitude qu’il s’était empoisonné. "Faites appeler le duc de Vicence, ajouta-t-il d’une voix à peine intelligible. Une crise affreuse le saisit; j’étais arrivé à ce moment. 

Inquiet des suites que l’action du poison pouvait avoir sur la santé de l'Empereur, je me retournai pour consulter Ivan que je croyais encore dans la chambre. Il avait disparu. Je le fis chercher, on ne le trouva nulle part. Cette disparition était inexplicable dans un pareil moment. J’ai appris depuis qu’Ivan , effrayé de la responsabilité que les paroles de l’Empereur, la dose n’était pas assez forte, pouvaient faire peser sur lui, avait pris le premier cheval sellé qu’il trouva dans la cour du château et s’était dirigé vers Paris. Toujours est-il qu’il ne reparut plus. 

Agité de mouvements nerveux, l’Empereur reposait péniblement. Je me jetai accablé dans un fauteuil. Mon esprit repassait en frémissant la série de désastres de tous genres qui depuis un mois se succédaient sans relâche.  Ce palais de Fontainebleau m’était devenu odieux. Il me représentait les scènes de deuil et de sang dont cet antre infernal avait été le théâtre. Je me rappelai que ces mêmes murs avaient vu s’accomplir un autre meurtre, et il me semblait entendre encore les gémissements, les imprécations, les prières, le râle d’une autre victime. C’est là que deux siècles avant, une reine, une furie étrangère, recueillie par l’hospitalité française, avait fait égorger son amant sous ses yeux, à ses pieds ! Un autre drame terrible allait assombrir encore les traditions de cette royale résidence. A cette heure, c’était un grand monarque, précipité du trône, déposant la couronne dans la tombe, seul refuge contre les outrages que sa vaillante épée ne pouvait plus venger ! . . 

Oui, telle a été la pensée de Napoléon ; il a préféré ce pacte avec la mort au pacte présenté par l’étranger. Son action, diversement jugée, restera toujours empreinte de l’élévation et de la noblesse qui caractérisent cet homme extraordinaire. 

L’Empereur s’éveilla, je me rapprochai de son lit. Les gens de service se retirèrent,  nous restâmes seuls.  Ses yeux enfoncés et ternes semblaient chercher à reconnaître les objets qui l’environnaient, tout un monde de tortures se révélait dans ce regard vague et désolé ! "Dieu ne l’a pas voulu..." me dit-il, comme répondant à sa pensée intime "je n’ai pu mourir !.."

Sire, votre fils, la France où votre nom vivra éternellement, vous imposent le devoir de supporter l’adversité. "Mon fils... mon fils ! Quel triste héritage je lui laisse. . . cet enfant né roi. . . aujourd’hui sans patrie ! ! Pourquoi ne m’a-t-on pas laissé mourir ! 

Oh ! dans cette scène il y avait un de ces contrastes qui épouvantent l’imagination. Napoléon empoisonné pleurant sur l’avenir de son unique enfant !. . Lui, Napoléon ! ce souverain dont la domination s’étendit naguère du nord au midi ! Napoléon , ce géant des champs de bataille qui avait planté ses aigles victorieuses sur toutes les capitales de l’Europe ! ! 

Sire, répondis-je, vous ne devez pas mourir ainsi, il faut que la France vous pleure vivant ! " La France ! elle m’a abandonné ! . . . et vous Caulaincourt, vous, à ma place, vous eussiez fait ce que j’ai fait.. . quand tout me souriait, n’ai-je pas souvent affronté la mort sur les champs de bataille ?"

Oui, Sire, les circonstances où se trouve Votre Majesté sont déplorables, mais.. . 

"Ce n’est pas la perte du trône", m'interrompit- il vivement, "qui me rend l’existence insupportable. Ma carrière militaire suffit à la gloire d’un homme, et" ajouta-t-il avec force, en se soulevant à demi, "une couronne de lauriers est moins fragile que la couronne de pierreries qui ceint le front des plus puissants monarques.. . Savez-vous ce qui est plus difficile à supporter que les revers de la fortune ?  Savez-vous ce qui broie le cœur ? C'est la bassesse, c’est la hideuse ingratitude des hommes... En présence de leurs lâchetés, de l’impudeur de leur égoïsme, j’ai détourné la tête avec dégoût, et j’ai pris la vie en horreur . . . La mort c’est le repos.. . le repos enfin ! . . Ce que j’ai souffert depuis vingt jours ne peut être compris... "

Tandis qu'il parlait, je le considérais avec un inexprimable regret. L’exil allait enfouir ce météore qui brillait encore d’un si vif éclat ; ses premiers rayons avaient éclairé, vivifié la France, et la France le laissait disparaître ! 

A ce moment la pendule sonna cinq heures. Les scintillements du soleil levant, perçant à travers les rideaux d’un rouge éclatant, coloraient de tons vigoureux la sévère et expressive figure de Napoléon. Il y avait tant de grandeur , tant de puissance dans cet homme, qu’il semblait impossible qu’il fût anéanti autrement que par la foudre ! 

Il se releva, saisit le rideau qu’il rejeta en arrière, et, s’accoudant sur son chevet : 

"Caulaincourt - dit-il en portant la main à son front - dans ces derniers jours il y a eu des instants où j’ai cru que j’allais devenir  fou.. où j’ai senti là une chaleur dévorante.. .La folie, c’est le dernier degré de l’abjection humaine. . . Plutôt mourir mille fois ! Rappelez-vous notre visite à Charenton ?"

Je tressaillis. Ainsi, l’impression de cette visite à Charenton, en 1807, ne s’était pas effacée, et dès ce jour peut-être une idée fixe, invariable comme sa volonté, lui fit choisir la mort, contre la possibilité d’un tel mal-heur. 

Sire, - m’écriai -je - éloignez ces affreuses pensées; votre organisation si forte ne fléchira jamais. Votre courage doit égaler votre grande renommée, et le secret de la nuit qui vient de s’écouler ne doit pas dépasser ces murs.. . L’Europe contemple le grand Napoléon sur le piédestal de sa haute infortune. 

"Je vous comprends,. . En me résignant à vivre, c’est accepter des tortures sans nom.. . n’importe, je saurai les subir."

Il resta pensif quelques instants, puis il reprit: 

"Je signerai aujourd’hui. A présent, je suis bien, mon ami. Allez vous reposer, mon pauvre Caulaincourt ! "

Il voulait en m’éloignant ressaisir dans le silence l’énergie dont il avait besoin pour consommer le sacrifice. Je ne m’y trompais pas ; il paraissait calme, et ce calme faisait peur.. . 

En rentrant chez moi, j’ouvris ma fenêtre; j’essayai de rafraîchir mon front brûlant à l’air glacé du matin; je sentais que tant et de si vives émotions lassaient les ressorts de mon intelligence, et je comprenais aussi le repos dans la mort ! 

A dix heures l'Empereur me fit demander, je le trouvai levé et habillé. Sa figure était profondément altérée, mais il avait repris son pouvoir sur lui-même, et rien dans son  maintien ne révélait les convulsions de son âme. A plusieurs reprises ses yeux se fixèrent sur les miens. Ce muet interrogatoire exprimait sa pensée, il ne l’articula pas, il ne dit pas un seul mot qui eût trait aux scènes de la nuit. 

Nous nous entretînmes de plusieurs dispositions à prendre relativement au traité. 

"Ces clauses d’argent m’humilient - dit-il, - il faut les faire disparaître. Je ne suis qu’un soldat, un louis par jour me suffit."

Nous  discutâmes vivement cette question, j’appréciais et j’en approuvais l’esprit. Cependant l’entretien de la maison militaire, son état de représentation comme souverain ne permettaient pas qu’on supprimât les stipulations convenues à cet égard. Il finit par céder et se résigna ratifier le traité, ce dernier chaînon qui le liait encore à la souveraineté qu’il avait exercée avec tant d’éclat ! 

"Maintenant, - ajouta-t-il d’un ton bref, - hâtez la conclusion de tout.... remettez le traité entre les mains des souverains alliés. Dites, Caulaincourt, dites-leur en mon nom, que je traite avec I’ennemi vainqueur, et non pas avec ce gouvernement provisoire dans lequel je ne vois qu’un comité de factieux et de traîtres. 


Manuscrit de mil huit cent quatorze

Par le baron Fain

1823


Note : Le baron Fain a rédigé, sous la Restauration, en plus de ses Mémoires, le récit des dernières années de l'Empire et notamment ce Manuscrit. Fain est l'une des meilleures sources pour appréhender cette époque.


Depuis quelques jours, il semble préoccupé d’un secret dessein. Son esprit ne s’anime qu’en parcourant les galeries funèbres de l’histoire. Le sujet de ses conversations les plus intimes est toujours la mort volontaire que les hommes de l’antiquité n’hésitaient pas à se donner dans une situation pareille à la sienne; on l’entend avec inquiétude discuter de sang-froid les exemples et les opinions les plus opposés. 

Une circonstance vient encore ajouter aux craintes que de tels discours sont bien faits pour inspirer. L’impératrice avait quitté Blois; elle voulait se réunir à Napoléon; elle était déjà arrivée à Orléans, on l’attendait à Fontainebleau : mais on apprend de la bouche même de Napoléon que des ordres sont donnés autour d’elle pour qu’on ne la laisse pas suivre son dessein. Napoléon, qui craignait cette entrevue, a voulu rester maître de la résolution qu’il médite. 

Dans la nuit du 12 au 13, le silence des longs corridors du palais est tout-à-coup troublé paf des allées et des venues fréquentes. Les garçons du château montent et, descendent; les bougies de l’appartement intérieur s’allument ; les valets de chambre sont debout. On vient frapper à la porte du docteur Yvan, on va réveiller le grand maréchal Bertrand, on appelle le duc de Vicence, on court chercher le duc de Bassano qui demeure à la chancellerie ; tous arrivent et sont introduits successivement dans la chambre à coucher. En vain la curiosité prête une oreille inquiète, elle ne peut entendre que des gémissements et des sanglots qui s’échappent de l’antichambre, et se prolongent sous la galerie voisine.

Tout-à-coup le docteur Yvan sort ; il descend précipitamment dans la cour, y  trouve un cheval attaché aux grilles, monte dessus et s’éloigne au galop. L’obscurité la plus profonde a couvert de ses voiles le mystère de cette nuit. Voici ce qu’on en raconte :  

A l’époque de la retraite de Moscou, Napoléon s’était procuré, en cas d’accident, le moyen de ne pas tomber vivant dans les mains de l’ennemi. . Il s’était fait remettre par son chirurgien Yvan un sachet d’opium (1), qu’il avait porté à son cou pendant tout le temps qu’avait duré le danger. 

Depuis, il avait conservé avec grand soin ce sachet dans un secret de son nécessaire. Cette nuit, le moment lui avait paru arrivé de recourir à cette dernière ressource. Le valet de chambre qui couchait derrière sa porte entr’ouverte l’avait entendu se lever, l’avait vu délayer quelque chose dans un verre d’eau, boire et se recoucher. Bientôt les douleurs avaient arraché à Napoléon l’aveu de sa fin prochaine. C’était alors qu’il avait fait appeler ses serviteurs les plus intimes. Yvan avait été appelé aussi; mais apprenant ce qui venait de se passer, et entendant Napoléon se plaindre de ce que l’action du poison n’était pas assez prompte, il avait perdu la tête et s’était sauvé précipitamment de Fontainebleau. 

On ajoute qu’un long assoupissement était survenu, qu’après une sueur abondante les douleurs avaient cessé, et que les symptômes effrayants avaient fini par s’effacer, soit que la dose se fût trouvée insuffisante, soit que le temps en eût amorti le venin. On dit enfin que Napoléon, étonné de vivre, avait réfléchi quelques instants : "Dieu ne le veut pas! " s’était-il écrié; et, s’abandonnant à la providence qui venait de conserver sa vie, il s’était résigné à de nouvelles destinées . 

Ce qui vient de se passer est le secret de l’intérieur. Quoi qu’il en soit, dans la matinée du 13, Napoléon se lève et s’habille comme à l’ordinaire. Son refus de ratifier le traité a cessé, il le revêt de sa signature.

(1) Ce n’était pas seulement de l’opium; c’était une préparation indiquée par Cabanis, la même dont Condorcet s’est servi pour se donner la mort.

------------------

C'est à propos de ce "Manuscrit de 1814" que Las-Cases écrit, dans le Mémorial (paru la même année):

Allusion sans doute au mystérieux évènement de la nuit du 12 au 13 avril, qui se serait passé dans le secret intérieur du palais, et dont le Manuscrit expose la conjecture, laquelle, si elle se trouvait une réalité, ne laisserait pas aux plus féroces ennemis de Napoléon, même la satisfaction du sot et banal adage si fort en usage dans le temps : Qu'il n'avait pas eu le courage de mourir ? Eh ! quoi, il serait donc vrai, d'après le Manuscrit, qu'au contraire il ne l'aurait pas pu ! Et cette circonstance merveilleuse ne serait pas la moins étonnante de son extraordinaire carrière; circonstance du reste, qu'ennoblirait jusqu'au sublime cette belle parole lors de son réveil inattendu : Dieu ne le veut pas, et cette noble et calme résignation qui succéda des cet instant.


Mémoires de Constant

1830


Le 11 d'avril (note : ici, Constant se trompe évidemment de date), j'avais couché l'empereur comme à l'ordinaire, je crois même un peu plus tôt que de coutume, car si je me rappelle bien, il n'était pas tout à fait dix heures et demie. A son coucher, il me parut mieux que pendant le jour, et à peu près dans l'état où je l'avais vu les précédents. Je couchais dans une chambre en entresol située au-dessus de la chambre de l'empereur, à laquelle
communiquait par un petit escalier dérobé. Depuis quelque temps j'avais l'attention de me coucher tout habillé pour être plus promptement auprès de Sa Majesté quand elle me faisait appeler. Je dormais assez profondément lorsque, à minuit, je fus réveillé par M. Pelard, qui était de service. Il me dit que l'empereur me demandait, et en ouvrants yeux, je vis sur sa figure un air d'effroi dont je fus consterné. Cependant je m'étais jeté en bas de mon lit, et, en descendant l'escalier, M. Pelard ajouta : "L'empereur a délayé quelque chose dans un verre, et il l'a bu. "

J'entrai dans la chambre de Sa Majesté, en proie à des angoisses qu'il est impossible de se figurer. L'empereur s'était recouché,
en m'avançant vers son lit, je vis par terre devant la cheminée les débris d'un sachet de peau et de taffetas, le même dont j'ai parlé précédemment. C'était en effet celui qu'il portait à son cou depuis la campagne d'Espagne, et que je lui gardais avec tant de soin dans l'intervalle d'une campagne à une autre. Ah l si j'avais pu me douter de ce qu'il contenait ! En ce moment fatal, l'affreuse vérité me fut soudain révélée !

Cependant j'étais au chevet du lit de l'empereur.

"Constant, me dit-il d'une voix tantôt faible et tantôt violemment saccadée, Constant, je vais mourir !... Je n'ai pu résister aux tourments que j'éprouve, surtout à l'humiliation de me voir bientôt entouré des agents de l'étranger !... on a traîné mes aigles dans la boue !... Ils m'ont mal connu !... Mon pauvre Constant, ils me regretteront quand je ne serai plus !... Marmont m'a porté le dernier coup. Le malheureux !... Je l'aimais !... L'abandon de Berthier m'a navré !... Mes vieux amis, mes anciens compagnons d'armes !... "

L'empereur me dit encore plusieurs autres choses que je craindrais de rapporter d'une manière infidèle, et l'on concevra que, livré comme je l'étais au plus violent désespoir, je ne cherchais pas à graver dans ma mémoire les paroles qui s'échappaient par intervalles de la bouche de l'empereur; car il ne parla pas de suite, et les plaintes que j'ai rapportées furent proférées après des moments de repos ou plutôt d'abattement. Les yeux fixés sur la figure de l'empereur, j'y remarquai, autant que mes larmes me permettaient d'y voir, quelques mouvements convulsifs; c'étaient les symptômes d'une crise qui me causaient le plus grand effroi; heureusement que cette crise amena un premier vomissement qui me rendit quelque espérance. L'empereur, dans la complication de ses souffrances physiques et morales, n'avait pas perdu son sang-froid; il me dit après cette première évacuation : 

"Constant faites appeler Caulaincourt et Yvan."

J'entrouvris la porte afin de communiquer cet ordre à M. Pelard, sans sortir de la chambre de l'rempereur. Revenu auprès de son lit, je le priai, je le suppliai de prendre une potion adoucissante; tous mes efforts furent vains, il repoussa toutes mes instances, tant il avait une ferme volonté de mourir, même en présence de la mort.

Malgré les refus obstinés de l'empereur, je continuais toujours mes supplications, quand M. de Caulaincourt et M. Yvan entrèrent dans sa chambre. Sa Majesté fit signe de la main à M. le duc de Vicence de s'approcher de son lit, et lui dit : "Caulaincourt, je vous recommande ma femme et mon enfant; servez-les comme vous m'avez servi. Je n'ai pas longtemps à vivre !... » En ce moment l'empereur fut interrompu par un nouveau vomissement, mais plus léger encore que le premier. Pendant ce temps-là j'essayai de dire à M. le duc de Vicence que l'empereur avait pris du poison : il me devina plus qu'il ne me comprit, car les sanglots m'étouffaient la voix au point de ne pouvoir prononcer un mot distinctement. M. Yvan s'étant approché de l'empereur lui dit : « Croyez-vous que la dose soit assez forte ? » Ces paroles étaient réellement énigmatiques pour M. Yvan, car il n'avait jamais connu l'existence du sachet, du moins à ma connaissance; aussi répondit-il : "Je ne sais ce que Votre Majesté veut dire"; réponse à laquelle l'empereur ne répliqua rien.

Ayant tous les trois, M. le duc de Vicence, M. Yvan et moi, réuni nos instances auprès de l'empereur, nous fûmes assez heureux pour le déterminer, mais non sans beaucoup de peine, à prendre une tasse de thé; encore, l'ayant fait en toute hâte, me refusa-t-il quand je le lui présentai, me disant : " Laisse-moi, Constant, laisse-moi. " Mais ayant redoublé nos efforts, il but enfin, et les vomissements
cessèrent. Peu de temps après avoir pris cette tasse de thé, l'empereur parut plus calme; il s'assoupit, ces messieurs retirèrent doucement, et je restai seul dans sa chambre, où j'attendis son réveil.

Après un sommeil de quelques heures, l'empereur se réveilla, étant presque comme à son ordinaire, quoique sa figure portât encore des traces de ce qu'il avait souffert et quand je l'aidai à se lever, il ne me dit pas un seul mot qui se rapportât, même de la manière la plus indirecte, à la nuit épouvantable que nous venions de passer. Il déjeuna comme à son ordinaire, seulement un peu plus tard que de coutume; son air était redevenu tout à fait calme, et même il paraissait plus gai qu'il ne l'avait été depuis longtemps. Était-ce par suite de la satisfaction d'avoir échappé à la mort, qu'un moment de découragement lui avait fait désirer, ou n'était-ce pas plutôt parce qu'il avait acquis la certitude de ne pas la craindre plus dans son lit que sur le champ de bataille ? Quoi qu'il en soit, j'attribuai l'heureuse conservation de l'empereur à ce que le poison contenu dans le fatal sachet avait perdu de son efficacité.

Quand tout fut rentré dans l'ordre accoutumé, sans qu'aucune personne du palais, excepté celles que j'ai nommées, ait pu se douter de ce qui s'était passé, j'appris que M. Yvan avait quitté Fontainebleau. Désespéré de la question que lui avait adressée l'empereur en présence du duc de Vicence, et craignant qu'elle ne fît soupçonner qu'il avait donné à Sa Majesté les moyens d'attenter à ses jours, cet habile chirurgien, depuis si longtemps et si fidèlement attaché à la personne de l'empereur avait, pour ainsi dire, perdu la tête en songeant à la responsabilité qui pouvait peser sur lui. Étant donc descendu rapidement de chez l'empereur et ayant trouvé un cheval tout sellé et tout bridé dans une des cours du palais, il s'était élancé dessus et avait suivi en toute hâte la route de Paris. Ce fut dans la matinée du même jour que Roustan quitta Fontainebleau.


Napoléon. Des Tuileries à Sainte-Hélène

Louis-Estienne Saint Denis, dit Ali

1830 (?)


Pendant la campagne de Russie et depuis, dans la campagne de 1813 en Allemagne et celle de France en 1814, l'Empereur portait, pendu à son cou par une petite ganse, un petit sachet de soie noire, dans lequel était une chose qui, au toucher, était du volume et de la forme d'une gousse d'ail. Pendant les différents séjours qu'il fit à Paris, après son retour de campagne de Russie, le sachet était serré dans son nécessaire. On croit que c'était quelque amulette ou quelque talisman dans lequel l'Empereur avait créance ou foi comme préservatif de l'atteinte des balles ou des boulets; mais en effet ce n'était que du poison, dont il avait l'intention
se servir s'il venait à être fait prisonnier par un parti de cosaques, et d'échapper à ses ennemis en ne laissant dans leurs mains qu'un cadavre.

A Fontainebleau, se voyant abandonné, non de ses braves soldats, mais de la plupart de ses officiers généraux et de beaucoup d'autres, l'Empereur tenta de mettre fin à son existence. Ceux à qui, dans le temps de sa puissance, il avait distribué richesses, honneur, dignités et sur la fidélité desquels il a droit de compter, ceux-là à peu près étaient disparus et s'étaient dirigés Paris pour aller saluer le pouvoir nouveau qui venait d'arriver à la suite bagages des ennemis de la France. Deux de ses serviteurs, Constant et Roustam, à qui il avait donné toute sa confiance et dont il avait fait la fortune, crurent eux aussi faire un acte méritoire en imitant les grands qui avaient déserté sa cause. Les uns et les autres, dans cette circonstance, montrèrent à la France et à l'Europe tout ce que l'ingratitude a de plus bas, de plus vil et de plus méprisable.

Dans le silence de la nuit, passant en revue tous les événements qui venaient de s'accomplir et réfléchissant sur le sort réservé à la France et sur le sort de ceux qui lui restaient fidèles ainsi que sur le sien propre, l'Empereur n'eut plus qu'une pensée, celle de terminer une vie qui ôterait tout prétexte à la vengeance de l'ennemi étranger et aux rigueurs que ne manqueraient pas d'exercer ces autres ennemis qui se disaient Français et qui pendant vingt-cinq ans n'avaient cessé de conspirer la ruine de cette France, laquelle les avait rejetés de son sein.

Il était quatre heures du matin, la nuit avait été calme et tranquille, et probablement l'Empereur l'avait passée, non dans l'engourdissement du sommeil, mais dans les réflexions les plus tristes. Décidé à réaliser son projet, il appela Hubert, qui était de service. Celui-ci entre immédiatement dans la chambre, tenant un flambeau couvert; il lui demanda sa robe de chambre. Hubert, après avoir mis le flambeau sur le guéridon, passe à l'Empereur sa robe de chambre, le pantalon à pieds et lui chausse les pantoufles. Ceci fait, le serviteur découvre le feu du foyer et le ranime. L'Empereur, ayant l'intention d'écrire à l'Impératrice, lui dit d'aller chercher du papier. Hubert s'empresse de descendre au cabinet et d'en rapporter papier, plumes et encre, qu'il met sur le guéridon ; il approche cette table de la causeuse qui est devant la cheminée et où est assis l'Empereur, et se retire dans l'antichambre, laissant toutefois la porte entrouverte afin de mieux entendre si l'Empereur venait à l'appeler et aussi de manière à pouvoir entrevoir Sa Majesté sans en être vu.

L'Empereur se met à écrire, mais, mécontent des lignes qu'il vient de tracer, il déchire le papier et le jette au feu; il reprend la plume, écrit de nouveau, et aussi peu satisfait que la première fois, la feuille est également déchirée et jetée au feu. Enfin, un troisième commencement de lettre a le même sort que les deux précédentes. Peu après, l'Empereur se leva et se dirigea vers la commode qui faisait face à la cheminée. A cet instant Hubert, voyant I'Empereur debout, ferme la porte un peu plus près, pour ne pas être aperçu.

Sur la commode de la chambre, il y avait habituellement sur une assiette deux verres couverts d'une serviette, une petite cuiller, un sucrier, et, à côté, une carafe pleine d'eau. Mais, par l'effet du hasard, le sucrier manquait, parce que le garçon de garde-robe ayant trop tardé la veille de le faire remplir, il se trouvait dans la pièce où était Hubert. Il faut ajouter que dans l'un des deux verres, il y avait ordinairement du sucre fondu, mais que, par oubli ou autrement, il n'y avait rien dans le verre. Pendant qu'Hubert était aux écoutes pour répondre à l'Empereur, il l'entendit verser de l'eau dans un verre et ensuite le bruit de la petite cuiller qu'on remue pour délayer quelque chose. Sachant qu'il n'y avait pas de sucrier et pas de sucre fondu dans le verre, Hubert ne pouvait se figurer ce que l'Empereur remuait ainsi; mais, après un moment de réflexion, il pensa que l'Empereur, ne voyant pas le sucrier qui accompagnait ordinairement les deux verres, avait du sucre dans le sucrier du nécessaire.

Quand l'Empereur eut fini de remuer la cuiller dans le verre, il y eut un moment de silence, après lequel l'Empereur vint à la porte de l'antichambre et dit à Hubert de faire appeler le duc de Vicence, le duc de Bassano, le grand maréchal et M. Fain. Dans ce moment, m'a dit Hubert, les traits de l'Empereur n'étaient aucunement altérés ; il lui parut aussi tranquille que s'il venait de boire un verre d'eau pure. Ces messieurs arrivés, il leur dit que, ne pouvant survivre au déshonneur de la France, il venait de se laisser aller à la faiblesse de s'empoisonner. Aussitôt que ces messieurs eurent entendu ces paroles, ils envoyèrent promptement chercher M. Yvan pour qu'il donnât un contre-poison. M. Yvan vint aussitôt et administra immédiatement à l'Empereur un breuvage qui ne tarda pas à produire son effet. L'Empereur vomit toute la substance délétère qu'il avait avalée, mais non sans de grands efforts qui le fatiguèrent beaucoup. Vers les six heures, se sentant soulagé, il descendit dans le jardin intérieur et s'y promena longtemps avec ces messieurs. Il est supposable que le temps et le émanations du corps avaient altéré la force du poison, car on doit penser que si ce même poison eût conservé son énergie primitive, la mort eût été instantanée. L'Empereur fut trompé dans son attente.


Les historiens


Histoire du Consulat et de l'Empire

Adolphe Thiers

1860


Dès lors jugeant sa carrière finie, ne se comprenant pas dans une petite île de la Méditerranée, où il ne ferait plus rien que respirer l'air chaud d'Italie, ne comptant pas même sur la ressource des affections de famille, car dans cet instant de sinistre clairvoyance il devinait qu'on ne lui laisserait ni son fils, ni sa femme, humilié d'avoir à signer un traité dont le caractère était tout personnel et pour ainsi dire pécuniaire, fatigué d'entendre chaque jour le bruit des malédictions publiques, se voyant avec horreur dans son voyage à l'île d'Elbe livré aux outrages d'une hideuse populace, il eut un moment l'existence en aversion, et résolut de recourir à un poison qu'il avait depuis longtemps gardé sous la main pour un cas extrême. En Russie, au lendemain de la sanglante bataille de Malo-Jaroslawetz, après la soudaine irruption des Cosaques qui avait mis sa personne en péril, il avait entrevu la possibilité de devenir prisonnier des Russes, et il avait demandé au docteur Yvan une forte potion d'opium pour se soustraire à l'insupportable supplice d'orner le char du vainqueur. Le docteur Yvan, comprenant la nécessité d'une telle précaution, lui avait préparé la potion qu'il demandait, et avait eu soin de la renfermer dans un sachet, pour qu'il pût la porter sur sa personne, et n'en être jamais séparé. Rentré en France, Napoléon n'avait pas voulu la détruire, et l'avait déposée dans son nécessaire de voyage, où elle se trouvait encore.

A la suite des accablantes réflexions de la journée, regardant le sort des siens comme assure, ne croyant pas le compromettre par sa mort, il choisit cette nuit du 11 avril pour en finir avec les fatigues de la vie, qu'il ne pouvait plus supporter après les avoir tant cherchées, et tirant de son nécessaire la redoutable potion, il la délaya dans un peu d'eau, l'avala, puis se laissa retomber dans le lit où il croyait s'endormir pour jamais.

Disposé à y attendre les effets du poison, il voulut adresser encore un adieu à M. de Caulaincourt, et surtout lui exprimer ses dernières intentions relativement à sa femme et à son fils. Il le fit appeler vers trois heures du matin, s'excusant de troubler son sommeil, mais alléguant le besoin d'ajouter quelques instructions importantes à celles qu'il lui avait déjà données. Son visage se distinguait à peine à la lueur d'une lumière presque éteinte; sa voix était faible et altérée. Sans parler de ce qu'il avait fait, il prit sous son chevet une lettre et un portefeuille, et les présentant à M. de Caulaincourt, il lui dit : 

" Ce portefeuille et cette lettre sont destinés à ma femme et à mon fils, et je vous prie de les leur remettre de votre propre main. Ma femme et mon fils auront l'un et l'autre grand besoin des conseils de votre prudence et de votre probité, car leur situation va être bien difficile , et je vous demande de ne pas les quitter. Ce nécessaire (il montrait son nécessaire de voyage) sera remis à Eugène. Vous direz à Joséphine que j'ai pensé à elle avant de quitter la vie. Prenez ce camée que vous garderez en mémoire de moi. Vous êtes un honnête homme qui avez cherché à me dire la vérité... Embrassons-nous. " 

A ces dernières paroles qui ne pouvaient plus laisser de doute sur la résolution prise par Napoléon, M. de Caulaincourt, quoique peu facile à émouvoir, saisit les mains de son maître et les mouilla de ses larmes. Il aperçut près de lui un verre portant encore les traces du breuvage mortel. Il interrogea l'Empereur, qui, pour toute réponse, lui demanda de se contenir, de ne pas le quitter, et de lui laisser achever paisiblement son agonie. M. de Caulaincourt cherchait à s'échapper pour appeler du secours. Napoléon, d'abord avec prière, puis avec autorité, lui prescrivit de n'en rien faire, ne voulant aucun éclat , ni surtout aucun oeil étranger sur sa figure expirante.

M. de Caulaincourt, paralysé en quelque sorte, était auprès du lit où semblait près de s'éteindre cette existence prodigieuse, quand le visage de Napoléon se contracta tout à coup. Il souffrait cruellement, et s'efforçait de se roidir contre la douleur. Bientôt des spasmes violents indiquèrent des vomissements prochains. Après avoir résisté à ce mouvement de la nature, Napoléon fut contraint de céder. Une partie de la potion qu'il avait prise fut rejetée dans un bassin d'argent que tenait M. de Caulaincourt. Celui-ci profita de l'occasion pour s'éloigner un instant, et appeler du secours. Le docteur Yvan accourut. Devant lui tout s'expliqua. Napoléon réclama de sa part un dernier service, c'était de renouveler la dose d'opium, craignant que celle qui restait dans son estomac ne suffit pas. Le docteur Yvan se montra révolté d'une semblable proposition. Il avait pu rendre un service de ce genre à son maître, en Russie pour l'aider à se soustraire à une situation affreuse, mais il regrettait amèrement de l'avoir  fait, et Napoléon insistant, il s'enfuit de sa chambre où il ne reparut plus. En ce moment survinrent le général Bertrand et M. de Bassano. Napoléon recommanda qu'on divulguât le moins possible ce triste épisode de sa vie, espérant encore que ce serait le dernier. On avait lieu de le penser en effet, car il semblait accablé, et presque éteint. Il tomba dans un assoupissement qui dura plusieurs heures.

Ses fidèles serviteurs restèrent immobiles et consternés autour de lui. De temps en temps il éprouvait des douleurs d'estomac cruelles, et il dit plusieurs fois : " Qu'il est difficile de mourir, quand sur le champ de bataille c'est si facile ! Ah 1 que ne suis-je mort à Arcis-sur-Aube ! "

La nuit s'acheva sans amener de nouveaux accidents. Il commençait à croire qu'il ne verrait pas cette fois le terme de la vie, et les personnages dévoués qui l'entouraient l'espéraient aussi, bien heureux qu'il ne fut pas mort , sans être très-satisfaits pour lui qu'il vécut. Sur ces entrefaites on annonça le maréchal Macdonald qui, avant de quitter Fontainebleau, désirait présenter ses hommages à l'Empereur sans couronne. " Je recevrai bien volontiers ce digne homme dit Napoléon, mais qu'il attende. Je ne veux pas qu'il me voie dans l'état où je suis."

Le comte Orloff de son côté attendait les ratifications qu'il était venu chercher. On était au matin du 12; à cette heure M. le comte d'Artois allait entrer dans Paris, et beaucoup de personnages étaient pressés de quitter Fontainebleau. Napoléon voulut être un peu remis avant de laisser qui que ce fût approcher de sa personne.


Napoléon

Dmitri Mereschkowskij

1928


Ce qui se passa durant cette nuit, personne ne le sait exactement. Devant les fenêtres du château apparurent des lumières; des gens couraient ici et là, criaient, appelaient au secours. On disait que l'Empereur avait voulu se tuer, avec le poison qu'il portait au cou, dans un sachet, depuis la guerre d'Espagne; mais qu'il n'avait pas réussi, car le poison, avec le temps, avait perdu de son efficacité; de terribles vomissements avaient été les seules conséquences.

Lui-même rejeta ces rumeurs, avec humeur, à Sainte-Hélène. Il s'était toujours élevé contre le suicide. "Seuls les imbéciles se donnent la mort ! " - "Un homme qui se suicide n'est rien d'autre qu'un déserteur ! Quitter la vie, c'est comme quitter un champ de bataille !" avait-il écrit dans un de ses ordres du jour à l'armée. Il savait, se rappellera-t-il, qu'il n'y avait pas de route par laquelle fuir.


Napoléon 

Jacques Bainville 

1931


Dans la nuit du 12 au 13, Napoléon eut le cri du calvaire et son agonie " La vie m'est insupportable" disait-il à Caulaincourt. Il voulut mourir. Du poison lui restait qu'il portait toujours sur lui depuis la retraite de Moscou. Le sachet était éventé. La mort se refusait et c'était encore son étoile qui le réservait pour un épilogue moins vulgaire. Il eut le sentiment qu'il devait vivre, que tout n'était pas fini, que ce n'était pas cette évasion-là qu'il fallait checher.


Napoléon 

Eugène Tarlé 

1933

Napoléon, après avoir pris congédié Caulaincourt, avec qui il avait été si souvent ces derniers jours,, se rendit dans sa chambre et se saisit, comme il apparu plus tard, de  cette fiole remplie d'opium, qui se trouvait dans son nécessaire de voyage et dont il ne se séparait jamais. Comme on le sait, Napoléon, avait, en 1812, après la bataille de Malojaroslawez, au cours de laquelle il avait faillit être fait prisonnier, demandé au docteur Yvan de lui préparer, pour une telle éventualité, un poison violent. Il avait reçu une fiole d'opium, que les années suivantes il conservait dans son nécessaire de voyage.

Maintenant, à Fontainebleau, il s'en saisissait et en buvait le contenu.

De terribles douleurs apparurent. Caulaincourt, terrifié, se rendit chez Napoléon et prit cet état pour une soudaine maladie. Il voulut appeler le médecin, qui se trouvait au château. Napoléon le pria de n'appeler personne et lui ordonna même violemment de ne rien faire. Pourtant, les douleurs devenant plus violentes, que Caulaincourt sorti et réveilla la docteur, ce même Yvan qui, après Malojaroslawez, avait donné l'opium à Napoléon.  Lorsque le docteur aperçut la fiole sur la table, il comprit tout de suite ce qui était arrivé. Napoléon commença à se plaindre que le poison était trop faible ou évaporé, et réclama de recevoir une dose fraîche d'opium. Le docteur s'échappa de la pièce disant qu'il ne voulait pas être une deuxième fois un meurtrier.

Les douleurs durèrent quelques heures, Napoléon refusant d'absorber un contre-poison. Il donna l'ordre de ne rien dire de l'incident "Qu'il est difficile de mourir ! Comme cela aurait été facile sur un champ de bataille ! Pourquoi ne suis-je pas tombé à Arcis-sur-Aube ?" répétait-il, au milieu des crampes.

Le poison n'eut pas d'effet mortel et plus jamais Napoléon n'essaya de se suicider, et plus jamais il ne parla de cet évènement.


Napoléon 

Octave Aubry 

1936

- La vie m'est insupportable, répète-t-il à Caulaincourt.

Dans la nuit du 12 au 13, il prend un petit sachet rempli d'opium procuré par Yvan lors de la retraite de Russie. Il croit tenir là sa liberté. Il le délaie dans un verre d'eau, le boit, se couche, fait à Caulaincourt ses recommandations suprêmes. Mais le poison s'est éventé, n'a plus de force. Saisi de douloureux hoquets, il le vomit. On le traîne près d'une fenêtre, on le soigne, on le sauve, hélas !

- Tout, jusqu'à la mort, m'aura trahi, murmure-t-il. Il faut vivre... Que ne suis-je mort à Arcis-sur-Aube !


Histoire du Consulat et de l'Empire.

Louis Madelin

1937


"La vie m'est insupportable! " Caulaincourt avait pu croire à l'un de ces mots tragiques dont Napoléon semait ses confidences - sans qu'ils fussent toujours de conséquence. Il fut tiré de son erreur quand, le 13, à 3 heures du matin, les valets vinrent le réveiller, affolés. L'Empereur agonisait et il réclamait le grand écuyer.

L'homme avait autrefois flétri le suicide comme une lâcheté; mais, submergé par la vague de dégoût qui, depuis quelques jours, l'assaillait à toute heure, il avait, par surcroît, perdu, pour une heure, tout espoir, et il imaginait maintenant tout ce que, livré à ses pires ennemis, il allait probablement connaître encore d'ignobles opprobres. Dans les dernières journées, il avait souvent parlé à ceux qui l'entouraient, de ces héros de l'Antiquité grecque et romaine qui avaient préféré la mort volontaire à de trop insupportables outrages.

Deux ans auparavant, au cours de la retraite de Russie, ayant, on se le rappelle, failli tomber vivant dans les mains d'une horde de Cosaques, il avait demandé à l'un de ses médecins, Yvan, un poison violent que, depuis cette époque, il portait toujours sur lui enfermé dans un sachet. C'était un mélange d'opium et de belladone, qu'il croyait assez fort « pour tuer deux hommes » (Yvan - Le Musée des Familles, 1846. Mémoires de Constant). Resté seul et s'étant mis au lit, il avait avalé toute la dose, et semblait déjà terrassé par le poison; cependant, sa forte constitution luttant contre, il était, de temps à autre, agité de spasmes violents. Caulaincourt le trouva dans une sorte de coma, coupé de soubresauts (Mémoires de Caulaincourt). L'œil déjà vitreux, il tendit au duc de Vicence une lettre qu'avant de s'étendre il avait préparée pour Marie-Louise et que celle-ci ne devait, par la suite, jamais connaître. Cette lettre se terminait par ces mots : « Adieu, ma bonne Louise. Tu es ce que j'aime le plus au monde. Mes malheurs ne me touchent que pour le mal qu'ils te font. Toute ta vie, tu aimeras le plus tendre des époux. Donne un baiser à ton fils. Adieu, chère Louise. Tout à toi ! » (voir note plus haut). Caulaincourt voulut appeler Bertrand, le docteur Yvan et Roustan. Napoléon l'en empêcha. Il parlait d'une voix étouffée par les hoquets : « Dites à l'Impératrice que je meurs avec le sentiment qu'elle m'a donné tout le bonheur qui dépendait d'elle; qu'elle ne m'a jamais causé le moindre sujet de mécontentement et que je ne regrette le trône que pour elle et pour mon fils dont j'aurais fait un homme digne de gouverner la France. » Après de nouveaux spasmes, il dit encore : « Vous direz à Joséphine que j'ai bien pensé à elle. » Le duc de Vicence, voyant une sueur glacée, couler sur son visage, courut alerter Yvan. Le docteur, affolé, se précipita dans la chambre et tâta le pouls du malade avec angoisse. "Qu'on a de peine à mourir ! " soupirait l'Empereur. "Docteur, donnez-moi une autre dose. " Mais Yvan, se récriant, voulut au contraire lui administrer un contre-poison; le malade le repoussa. Le malheureux médecin, songeant à la responsabilité qu'il avait encourue, perdit la tête, sortit de la chambre, puis du château et, à cheval, s'éloigna comme un fou vers Paris. On ne devait plus le revoir.

Cependant, les spasmes se multipliaient, mais, ayant avalé un verre d'eau, l'Empereur, soudain, rendit le poison. Il reçut alors Maret et Bertrand, prévenus par le duc de Vicence; ils lui parlèrent avec amitié, le réconfortèrent; Bertrand lui dit qu'il l'accompagnerait à l'île d'Elbe, ce qui fit passer sur ses traits une lueur de satisfaction. Quand Caulaincourt revint à la fin de la matinée, il le trouva hors de danger. "Je vivrai - lui dit-il - puisque la mort ne veut pas plus de moi dans mon lit que sur le champ de bataille. Il y aura aussi du courage à supporter la vie après de tels événements ! " Cependant, peu après, il dit : " Je n'ai pas pu mourir : La Fortune me réserve-t-elle de nouveaux outrages ?... Si on me fait assassiner en route, si on me fait éprouver quelque humiliation, vous aurez à vous le reprocher, Caulaincourt. ». En réalité, ce n'étaient pas seulement de nouvelles épreuves qu'il entrevoyait, mais peut-être de nouveaux triomphes. Nous savons combien il était fataliste : en constatant que « la mort n'avait pas voulu de lui », il dut avoir le sentiment que, décidément, sa destinée n'était pas close, que la vie lui promettait peut-être des revanches et qu'il était encore appelé à étonner le monde.


La première abdication

Jean Thiry

1939


Durant la nuit, Napoléon se releva et le valet de chambre qui couchait derrière sa porte entr'ouverte le vit délayer quelque chose dans un verre d'eau, boire et se recoucher (Fain, Manuscrit de 1814). Il venait d'absorber le contenu d'un sachet d'opium, de belladone et d'ellébore blanc (Yvan fils - Article du musée de Versailles - 1846)), qui avait été préparé par son chirurgien Yvan pendant la retraite de Russie après le hourra de Malo-Jaroslawetz (Caulaincourt - Mémoires). Napoléon croyait que cette préparation, qu'il portait suspendue à son cou et enfermée dans un petit sachet, était la même que celles dont s'étaient servis Condorcet et le cardinal de Loménie et que la quantité qu'il possédait était suffisante pour tuer deux hommes (Fain). Napoléon se recoucha, mais les douleurs devenant violentes, l'Empereur pensa que sa fin approchait et il fit appeler Caulaincourt, à 3 heures du matin.

Napoléon était couché et faiblement éclairé par une lampe de nuit : « Approchez et asseyez-vous », dit-il contre son habitude au duc de Vicence. L'Empereur déclara alors qu'il se voyait menacé d'assassinat, qu'on ne le laisserait pas arriver à l'île d'Elbe et qu'il ne pouvait se faire à l'idée d'un traité qui ne stipulait rien pour la nation, ni pour l'armée. « Rappelez-vous toujours, dit Napoléon, tout ce que je vous ai dit hier, en un mot, tout ce que je vous ai dit depuis votre retour de Paris, et notez-le. » Il prescrivit ensuite à Caulaincourt de prendre sous son chevet et de mettre dans sa poche la lettre suivante à l'Impératrice

Fontainebleau, le 13, à 3 heures du matin. Ma bonne Louise, j'ai reçu ta lettre. J'approuve que tu ailles à Rambouillet où ton père viendra te rejoindre. C'est la seule consolation que tu puisses recevoir dans nos malheurs. Depuis huit jours, j'attends ce moment avec empressement. Ton père a été égaré et mauvais pour nous, mais il sera bon père pour toi et ton fils. Caulaincourt est arrivé. Je t'ai envoyé hier la copie des arrangements qu'il a signés qui assurent un sort à ton fils. Adieu, ma bonne Louise. Tu es ce que j'aime le plus au monde. Mes malheurs ne me touchent que par le mal qu'ils te font. Toute la vie tu aimeras le plus tendre des époux. Donne un baiser à ton fils. Adieu, chère Louise. Tout à toi. NAPOLÉON. " (Cette lettre ne fut pas envoyée. L'original a été retrouvé dans les Archives Caulaincourt - cf  Lettres de Napoléon à Marie-Louise, publiées par Louis Madelin, page 244)

L'Empereur ordonna ensuite au duc de Vicence d'aller chercher, dans son cabinet et dans un nécessaire qu'il lui indiqua, un petit portefeuille de maroquin rouge, sur lequel était le portrait de l'Impératrice et de son fils, et dans lequel se trouvaient toutes les lettres de celle-ci. Après un silence, Napoléon dit: « Donnez-moi votre main »; puis : « Embrassez-moi », et il serra Caulaincourt contre son cœur avec émotion. L'Empereur parut touché de voir le duc de Vicence pleurer et il reprit :

«Dans peu, je n'existerai plus. Portez alors ma lettre à l'Impératrice; gardez les siennes avec le portefeuille qui les renferme, pour les remettre à mon fils quand il sera grand. Dites à l'Impératrice que je crois à son attachement; que son père a été bien mauvais pour nous, qu'elle tâche d'avoir la Toscane pour son fils, que c'est mon dernier vœu pour eux. L'Europe n'a aucun motif pour ne pas lui assurer cette existence convenable puisque je n'existerai plus ! Dites à l'Impératrice que je meurs avec le sentiment qu'elle m'a donné tout le bonheur qui dépendait d'elle, qu'elle ne m'a jamais causé le moindre sujet de mécontentement et que je regrette le trône pour elle et pour mon fils dont j'aurais fait un homme digne de gouverner la France. »

L'Empereur recommanda à Caulaincourt de demeurer attaché à l'Impératrice et à son fils, «de veiller à ce qu'ils n'agissent jamais que dans l'intérêt de la France, de parler de lui à son fils quand il serait en âge d'apprécier ce qu'il avait fait pour la gloire de cette chère France 1 ! » Puis Napoléon donna un camée à Caulaincourt « comme dernier souvenir de son Empereur » (Caulaincourt - Memoires)

Napoléon, qui paraissait beaucoup souffrir, parlait d'une voix faible et entrecoupée. A Caulaincourt qui l'interrogeait, il répondit : « Écoutez-moi, le temps presse. » Le duc de Vicence chercha à s'éloigner à plusieurs reprises, pour chercher du secours, mais l'Empereur le retenait de toutes ses forces et se taisait (idem). Caulaincourt ayant voulu appeler Yvan, Napoléon lui dit : « Je ne veux que vous, Caulaincourt ! » Puis il ajouta que sa mort serait peut-être le salut de la France et de sa famille et qu'il avait cru que le duc de Vicence avait assez de force de caractère pour comprendre la convenance du parti qu'il avait pris et pour ne pas prolonger son agonie. Il ajouta que ce qu'il avait éprouvé depuis quinze jours était bien plus douloureux que le moment actuel. (idem)

Napoléon avait des mouvements de fièvre, suivis de sueurs froides. Dans un moment de calme, il dit à Caulaincourt de remettre à Eugène son beau nécessaire et de garder pour lui son plus beau sabre, ses pistolets et son portrait en camée. « Vous direz à Joséphine que j'ai bien pensé à elle. » Il ajouta encore : « Donnez un de mes sabres au duc de Tarente, ce sera un souvenir de sa loyale conduite envers moi. »

A ce moment, Caulaincourt crut que Napoléon, couvert d'une sueur glaciale, allait rendre le dernier soupir et il sortit un instant pour appeler son valet de chambre ou Roustan, Yvan et le Grand Maréchal.

L'Empereur, quand il revint, lui reprocha de troubler ses derniers moments :

« Qu'on a de peine à mourir, s'écria-t-il; qu'on est malheureux d'avoir une constitution qui repousse la fin d'une vie qu'il me tarde de voir finir ! »

L'Empereur fut pris de vomissements violents qui parurent le mettre au désespoir. Il avoua au duc de Vicence qu'il avait absorbé une préparation qu'il conservait depuis le hourra de Malo-Jaroslawetz. Le Grand Maréchal et Yvan arrivèrent alors et Napoléon dit à son médecin qui lui tâtait le pouls : « Docteur, donnez-moi une autre dose plus forte et quelque chose pour que ce que j'ai pris achève son effet. C'est un devoir pour vous, c'est un service que doivent me rendre ceux qui me sont attachés. » Yvan répondit qu'il n'était pas un assassin, qu'il était près de lui pour le soigner et qu'il ne ferait jamais une chose contre sa conscience. (idem)

Les assistants se regardaient consternés. Les nausées redoublèrent et on appela le valet de chambre Constant, qui arriva avec le comte de Turenne. L'Empereur supplia encore Yvan qui déclara qu'il quitterait Napoléon plutôt, que de s'exposer à de semblables propositions (idem). Le médecin perdit alors la tête, sortit de la chambre et s'affala dans un fauteuil où il éprouva une violente attaque de nerfs. Quand celle-ci fut finie, il descendit dans la cour, enfourcha le premier cheval qu'il trouva sellé et il s'éloigna au galop de Fontainebleau où il ne reparut plus.

Napoléon était tantôt calme, tantôt agité; les traits de son visage restaient contractés. Caulaincourt, ayant interrogé Roustan et Constant, apprit d'eux que Napoléon leur avait demandé une brasière de charbon pour s'asphyxier dans son bain et que, lui ayant vu manier ses pistolets, ils avaient retiré la poire à poudre qui se trouvait ordinairement dans le nécessaire (idem). Caulaincourt sortit pour expédier la ratifications à Orloff et il recommanda le secret aux valets de chambre et au service intérieur.

L'Empereur rappela ensuite le duc de Vicence, auquel il déclara qu'il ne signerait jamais le traité qui ne stipulait que ses intérêts (idem); puis il tomba dans un profond accablement.

Caulaincourt essaya de l'en tirer en lui montrant la nécessité de recevoir Macdonald, qui voulait retourner à Paris et qui avait demandé à deux reprises à le voir. Napoléon répondit qu'il refusait de le recevoir dans son lit. Aidé de Caulaincourt, il tenta de faire quelques pas, n'y put parvenir et  se recoucha. Il but un peu et, dans le courant de la matinée, reçut Maret et Bertrand qui lui dit qu'il était décidé à l'accompagner à l'île d'Elbe. Quand Caulaincourt revint vers 11 heures du matin, l'Empereur lui déclara : « Je vivrai, puisque la mort ne veut pas plus de moi dans mon lit que sur le champ de bataille. Il y aura aussi du courage à supporter la vie après de tels événements. J'écrirai l'histoire des braves. » (idem)


Napoléon, le mythe du Sauveur

Jean Tulard

1977

Jean Tulard évoque presque "en passant" l'évènement :

La tendance suicidaire se réveillait en lui : une tentation le 8; une tentative dans la nuit du 12 au 13, selon le témoignage de Caulaincourt.

Puis, dans une note :

Un point de détail : la tentative de suicide de Napoléon à Fontainebleau sur laquelle les témoignages de Constant, Marchand, Fain et Caulaincourt sont contradictoires. Le docteur Hillemand ("Napoléon a-t-il tenté de se suicider à Fontainebleau ? - Revue de l'Institut Napoléon, 19171, pp. 70-78) n'est pas loin de penser qu'il s'agirait d'une absorption trop grande, mais accidentelle, d'opium destinée à calmer les douleurs abdominales. Napoléon aurait ensuite dramatise l'accident dans ses confidences à Caulaincourt.


Napoléon

Max Gallo

1997


Ma femme, mon fils, ils seront désormais avec l'empereur d'Autriche. Protégés. J'ai fait ce que j'avais à faire.

La vie m'est insupportable.

Il se voit, empereur trahi, prenant le sachet de poison qui pend à son cou. Il le verse dans un verre d'eau. Il boit lentement. Puis il va s'allonger.
Le feu dans les entrailles.
Il appelle. Il veut parler à Caulaincourt.
Il a besoin de tenir la main de cet homme. Il a besoin de l'affection d'un homme.

- Donnez-moi votre main, embrassez-moi.

Caulaincourt pleure.

- Je désire que vous soyez heureux, mon cher Caulaincourt. Vous méritez de l'être.

Il peut à peine parler. Il a le ventre cisaillé, tordu, déchiré.

- Dans peu je n'existerai plus. Portez alors cette lettre à l'Impératrice; gardez les siennes dans le portefeuille qui les renferme, pour les remettre à mon fils quand il sera grand. Dites à l'Impératrice de croire à mon attachement.

Le froid, la glace en même temps que le feu.

- Je regrette le trône pour elle et pour mon fils, dont j'aurais fait un homme digne de gouverner la France, murmure-t-il.

Ces nausées.

- Écoutez-moi, le temps presse.

Il serre la main de Caulaincourt. Il ne veut pas qu'on appelle le docteur.

- Je ne veux que vous, Caulaincourt.

L'incendie de tout le corps.

- Dites à Joséphine que j'ai bien pensé à elle.
Il faut donner à Eugène un beau nécessaire. Pour vous, Caulaincourt, mon plus beau sabre et mes pistolets, et un sabre à Macdonald.

Il se cambre, le corps couvert de sueur.

- Qu'on a de peine à mourir, qu'on est malheureux d'avoir une constitution qui repousse la fin d'une vie qu'il me tarde de voir finir, dit-il d'une voix saccadée. Qu'il est donc difficile de mourir dans son lit quand peu de chose tranche la vie, à la guerre.

Tout à coup, il vomit.

Il faut garder le poison en moi.

Mais la bouche s'ouvre, le flot amer et aigre passe.

Il aperçoit le docteur Yvan, que Caulaincourt a réussi à appeler.

- Docteur, donnez-moi une autre dose plus forte et quelque chose pour que ce que j'ai pris achève son effet. C'est un devoir pour vous, c'est un service que doivent me rendre ceux qui me sont attachés.

Il fixe Yvan. Il entend le médecin dire qu'il n'est pas un assassin.

Lâche. Tous lâches. Ils souhaitent pour moi, pour eux, que je meure, je le lis sur leurs visages, mais ils n'osent pas agir, décider, ils me laissent vomir la mort, survivre.

Il vomit encore. C'est la mort qui s'enfuit.

Il s'agrippe à Caulaincourt, demande à nouveau du poison. Mais on le soulève, on le soutient pour qu'il aille jusqu'à la fenêtre. Il cherche des yeux ses pistolets. Mais on a retiré la poire à poudre.

Ils veulent me laisser vivre.

On l'assoit devant la croisée. L'aube se lève. Il est endolori, mais la tempête est passée, le feu s'éteint lentement.

Le grand maréchal du Palais Bertrand lui répète qu'il veut le suivre à l'île d'Elbe. Le maréchal Macdonald, duc de Tarente, se présente. Il doit rapporter la convention d'abdication à Paris. Napoléon la signe. C'est le mercredi 13 avril 1814.