24 décembre 1803

Le mariage de Jérôme Bonaparte avec Élisabeth Patterson

Robert Ouvrard


Jérôme Bonaparte Miniature de Constantin Abraham (1785-1855) - Musée de la maison Bonaparte à Ajaccio (RMN)Le 5 février 1802, Jérôme Bonaparte, alors aspirant à bord du Foudroyant assiste, de la rade, à la reprise de Port au Prince. Ce "fait d'armes" lui vaut, peu de temps après, sa promotion au grade d'enseigne de vaisseau..

Mais la vie à bord ne passionne pas le plus jeune frère du Premier Consul. Il obtient la "faveur" d'embarquer, le 4 mars, sur le Cisalpin, pour apporter à son auguste aîné, les dépêches de Leclerc. La traversée est rapide (le Cisalpin est alors le meilleur voilier de l'escadre) et il est à Paris le 14 avril, chez maman Laetitia, rue du Mont-Blanc.

Jeune tête encore (il n'a que 19 ans) a vite fait d'agacer Napoléon par la façon bruyante qu'il a de fêter son "avancement". Ce dernier l'envoie à Nantes, où se termine l'armement de l'Épervier, sur lequel il doit prendre son prochain embarquement.

Jérôme n'y perd pas tellement au change, tant la vie à Nantes est alors agréable, faite de bals, de fêtes, de dîners.

Mais il "tarde" à Napoléon de le "savoir sur (sa) corvette, en pleine mer, étudiant un métier qui doit être le chemin de (sa) gloire". Toutefois, ce n'est que le 15 septembre que Jérôme se décide vraiment à enfin faire voile, à bord d'un bâtiment dont l'état-major a été composé de ses amis. Mais l'habit de marin ne lui plaisant guère, il le troque contre celui de capitaine de hussards !

Après 42 jours de traversée, l'Épervier est en Martinique. Son capitaine tome opportunément malade: Jérôme se voit attribuer le commandement et le grade de lieutenant de vaisseau.. Il reprend la mer le 29 novembre 1802, pour Sainte-Lucie, pour revenir deux jours plus tard, car c'est à son tour d'être malade.

Portrait de Jérôme Bonaparte en costume d'officier de marine sur le pont d'un vaisseau Giuseppe Bezuolli - Mairie d'Ajaccio (RMN)Il débarque donc et passe sa convalescence dans l'île de la Martinique. Mais les ordres du Premier Consul à l'amiral commandant l'escadre, sont formels: Jérôme doit naviguer. Il reprend donc la mer le 12 janvier 1803, pour la Guadeloupe, où il reste une dizaine de jours. Sa vie dispendieuse inquiète et amène l'amiral Villeneuve à retourner en France, par le plus court chemin.

Jérôme, on s'en doute, ne l'entend pas de cette oreille. À Joseph il confie son projet, qui doit l'amener, certes en France, mais en passant par la Nouvelle-Angleterre, Philadelphie, New-York, Boston, bref, pas vraiment la ligne directe. Il ne part finalement que le 31 mai, et encore sur ordre formel de l'amiral Villaret-Joyeuse, s'arrêtant d'abord en Guadeloupe.

À l'amirauté, on commence à paniquer, à s'énerver même: et si Jérôme (le frère du premier Consul, pensez donc !) venait à se faire capturer par les Anglais !

Ce dernier, tout à son projet, décide finalement.... d'expédier l'Épervier (dont il a le commandement !) sur la France (le bâtiment sera capturé) et de s'embarquer sur un bâteau pilote américain, accompagné de Meyronnet, son lieutenant qui a déserté, de Rewbell fils, de Lecamus, d'un médecin et de domestiques. La petite troupe débarque ainsi à Norfolk, le 20 juillet et le 27 arrive à Washington, où Jérôme somme le chargé d'affaires français, Pichon, de venir "aux ordres" ! On ne résiste pas aux ordres d'un frère du Premier Consul: Pichon obtempère.

Jérôme l'informe qu'il a décidé d'affréter un navire  aux frais de la caisse du consul de Philadelphie, ce que ce dernier apprend rapidement: il lui en coûtera la somme de 10.000 dollars, pour l'affrètement du navire le Clothier et son aménagement. Heureusement pour lui, Jérôme va changer rapidement d'avis.

Le chargé d'affaires Pichon est dans l'embarras et panique à l'idée que le frère du Premier Consul, à rester plus longtemps, accroît le risque d'une traversée vers la France. D'autant que Jérôme s'est lié avec un certain Barney, dont la réputation n'a rien de bien reluisant.

Ces évènements nous mènent jusqu'à la fin d'octobre 1803. Jérôme est alors à Baltimore, où, dépouillé de son incognito, il mène grande vie. C'est alors que mouille dans le port une frégate française, la Poursuivante, qui a échappé à la surveillance anglaise. Serait-ce là l'occasion pour qu'il rejoigne la France ?

Eh bien ! non ! Et la raison est sans appel: il va se marier !

À Baltimore, Jérôme a en effet fait la connaissance d'une charmante américaine, à peine plus jeune que lui (elle est née le 6 février 1785). Le coup de foudre ! De fait, Élisabeth Patterson, c'est le nom de l'élue, la Belle de Baltimore, comme on l'appelle ici, est "belle comme peu l'ont été". Un tel mariage avec le frère de celui qui dirige maintenant la France enflamme son esprit, et ravi sa famille. Déjà, les fiançailles ont été célébrées, le mariage étant fixé au 3 novembre prochain.

Pichon, notre chargé d'affaires, est bien entendu invité: mais il se rend compte rapidement du risque qu'il prend: un tel mariage, sans le consentement formel de Madame Bonaparte, ne peut qu'être entaché de nullité, d'autant que les deux époux ne sont pas majeurs; il faut s'en tenir aux "qualités et conditions requises pour contracter mariage", telle que le nouveau Code Civil (il date du 21 mars 1804) le précise. À l'appui de son argumentation, Pichon envoie au père de la promise un extrait authentique du-dit Code !

Dans un premier temps, Pichon semble avoir réussi. Le mariage, est d'abord repoussé au 25 novembre. Le 22, Jérôme annonce "qu'il a rompu son mariage". Le père d'Élisabeth, on s'en doute, s'inquiète de la situation, et envoie sa fille visiter la Virginie ! Jérôme, perclus de dettes, part pour New-York, aux frais, comment peut-il en être autrement, de Pichon, qui croit en avoir fini avec cette affaire.

Mais le 25 décembre 1803, il reçoit un billet de Lecamus, le fidèle de Jérôme, ainsi libellé:

"Monsieur, j'ai l'honneur de vous annoncer, de la part de Monsieur Jérôme Bonaparte que son mariage avec Mlle Patterson a été célébré hier soir. Il me charge aussi de vous mander qu'il attend avec impatience l'envoie de 4,000 dollars que vous devez lui faire. Ses engagements deviennent pressants et sa maison éprouvera bientôt des besoins. Il vous prie donc de vouloir bien lui faire passer cette somme le plus tôt possible".

Effectivement, la veille, 24 décembre, après la signature du contrat, où, en particulier Jérôme s'engage à "donner à son union toute forme et validité d'un mariage parfait selon les lois régulières de l'État de Maryland et de la République de France" , le mariage avait été célébré par l'évêque catholique de la ville, le révérend Caroll.

Au coté de Lecamus (qui sera plus tard le favori du futur roi de Westphalie), un autre français était présent, un ancien ministre de la police du Directoire, Pierre Sotin de la Coindrière, ancien ambassadeur à Gênes, qui est à Savannah devenu sous-commissaire des Relations commerciales. Son audace lui coûtera son poste !

À Paris, on ne sait encore rien de ce mariage. Fin janvier, un courrier partira bien, pour les îles, mais c'est pour ordonner, de la part du Premier Consul que "sous aucun prétexte, vous (Jérôme), vous ne reveniez en France autrement que sur un bâtiment de guerre français (..)".

Mais le 18 février 1804, le journal les Débats fait savoir à ses lecteurs qu'on lit dans quelques papiers anglais que Jérôme Bonaparte, frère du Premier Consul a épousé, à Baltimore Mlle Élisabeth Patterson, fille aînée de M. William Patterson, riche négociant de cette ville (..) On a débité depuis un an tant de fausses nouvelles sur le compte de Jérôme Bonaparte qu'il est permis de révoquer celle-ci en doute."

Des ordres de son frère, Jérôme n'en a, pour le moment, cure. La Poursuivante, en mars 1804, repart sans lui, et il répond à Talleyrand, le 27: "Je regrette beaucoup de n'avoir pas su plus tôt les intentions de mon frère, car j'aurais profité de l'occasion de la frégate la Poursuivante qui est partie peu de jours avant la réception de votre lettre" !

Pourtant, il écrit deux jours plus tard à sa mère:

"Mes lettres par lesquelles je vous annonçais mon mariage vous sont sans doute parvenues, ma bonne maman; c'est une nouvelle qui a due vous étonner; lorsque vous connaîtrez ma femme, j'espère que vous approuverez mon choix", rendant officiel son mariage.

Jérôme va rapidement s'apercevoir que ce mariage n'est pas du goût de Napoléon. En juin, Pichon reçoit l'ordre de ne plus l'aider financièrement. Pire, il a ordonné, par son ministre Decrès, que l'on défende "à tous capitaines de navires français de recevoir à leur bord la jeune personne à laquelle le citoyen Jérôme s'est uni, son intention étant qu'elle ne puisse aucunement entrer en France et sa volonté (est) que si elle arrive, elle ne puisse débarquer, mais soit immédiatement renvoyée aux États-Unis."

Le 21 juillet, Napoléon mande à Talleyrand : "Je pense que vous aurez donné des instructions à mon Ministre en Amérique sur la conduite qu'il a à tenir envers la soi-disante (sic) Madame Jérôme Bonaparte. Il ne doit point la voir ni se rencontrer avec elle et dire publiquement que je ne reconnais pas un mariage qu'un jeune homme de 19 ans contracte contre les lois de son pays."

Jérôme continue de tergiverser. Deux frégates, la Cybèle et le Dindon, sont prêtes à l'embarquer: Sa lenteur calculée fait que les anglais, prévenus, leur barrent la route. Mais les nouvelles s'aggravent. Début août arrive la nouvelle du couronnement, et de l'exclusion de Jérôme de la ligne d'hérédité. Désormais, touché au vif, "il a quantité de raisons pour souhaiter son retour en France" écrit-il à Talleyrand, lequel vient de lui faire savoir: "M. Jérôme Bonaparte, en contractant un mariage contraire aux lois de la France dont il est citoyen, n'a pas pu espérer que ce mariage serait considéré comme valide. Sa Majesté Impériale le considère comme nul et ne le reconnaît pas."

Le 12 octobre, Napoléon enfonce le clou, faisant paraître dans les gazettes l'annonce suivante:

"Les gazettes américaines parlent souvent de l'épouse de M. Jérôme Bonaparte: il est possible que M. Jérôme Bonaparte, jeune homme qui n'a pas vingt ans, ait une maîtresse, mais il n'est pas probable qu'il ait une femme, puisque les lois de la France sont telles qu'un jeune homme, mineur de vingt et même de vingt-cinq ans, ne peut se marier  sans le consentement de ses parents et sans avoir rempli en France les formalités prescrites. Or, M. Jérôme Bonaparte est né en décembre 1784, et il y a déjà plus d'une année que les gazettes américaines le donnent pour marié."

Allons, il est temps de partir pour la France. Faussant compagnie aux navires français (qui ne peuvent accepter Élisabeth à leur bord), Jérôme frète, le 25 octobre 1804, un brick, le Philadelphia. La tentative "d'évasion" échoue, comme une seconde, deux mois après. Mais tout ce remue ménage alerte Paris. Napoléon fait faire à sa mère, le 22 février 1805, par devant notaire, une protestation solennelle "contre tout mariage contracté par son fils Jérôme Bonaparte en pays étranger, sans son consentement et au mépris de la loi". Le 2 mars, défense est faite "à tous officiers de l'état civil de l'Empire de recevoir sur leurs registres la transcription de l'acte de célébration d'un prétendu mariage que M. Jérôme Bonaparte aurait contracté à l'étranger". 

Ignorant tout ceci, Jérôme s'est enfin embarqué avec Élisabeth, son beau-frère et sa suite, le 3 mars 1805, sur le brick l'Erin, qui appartient au père d'Élisabeth, Le 8 avril, ils sont à Lisbonne. Là, le chargé d'affaires de France, Sérurier, fait savoir que Mlle Patterson ne peut entrer en France. Piquée au vif, Élisabeth lui fait savoir "que Mme Bonaparte est ambitieuse et qu'elle réclame ses droits comme membre de la Famille impériale."

Jérôme sent bien qu'il doit lutter contre plus fort que lui. Il envoie sa femme à Amsterdam, et se dépêche d'aller voir Napoléon, qui est en train de se faire couronner roi en Italie. Il est à Turin le 24 avril. Là, il tente de négocier, d'adoucir l'Empereur. Peine perdue. Le 5 mai, il se soumet. Le lendemain, Napoléon lui écrit:

"Mon frère, il n'y a point de faute qu'un véritable repentir n'efface à mes yeux. Votre union avec Mlle Patterson est nulle aux yeux de la religion comme aux yeux de la loi. Écrivez à Mlle Patterson de s'en retourner en Amérique. Je lui accorderai une pension de soixante mille francs, sa vie durant, à condition que, dans aucun cas, elle ne porte mon nom, droit qu'elle n'a pas dans la non-existence de son union."

Pendant ce temps, Élisabeth s'est vu refuser la permission de débarquer à Amsterdam, et le commandant de l'Erin, celui de ravitailler. Elle a donc continué sur Douvres, où elle a débarqué.

Le 7 juillet 1805, elle mettait au monde un garçon qui, plus tard, de retour en Amérique, elle fera baptiser sous les noms de Jérôme-Napoléon Bonaparte.


Jérôme-Napoléon Bonaparte aura deux fils:

 Jérôme-Napoléon (1830-1893), qui servira dans les armées de Napoléon III, notamment à Sébastopol, en Algérie, à Solferino, finissant une carrière bien remplie au siège de Paris, comme lieutenant-colonel. Il retournera en Amérique pour épouser, en 1871, Caroline Le Roy Appleton Edgar dont il aura deux enfants, Louise Eugénie (1873-1923), et Jérome-Napoléon-Charles (1878-1945), qui ne laissa pas de descendance.

Charles Joseph (1851-1921), qui n'eut pas non plus de descendance.


Sources

Frédéric Masson. Napoléon et sa famille. Albin Michel, Paris, 1926
Didier Lemoine. The Baltimore Bonapartes. New-York, 1875
Sidney Mitchell. A family lawsuit; the story of Elisabeth Patterson and Jerome Bonaparte. New-York, 1958
B. Melchior-Bonnet. Le roi Jérôme, Paris, 1979.

© Anovi - 2002  - Robert Ouvrard