Napoléon Bonaparte, édification dune Légende (1793-1823)
"La force est fondée sur
l'opinion. Qu'est ce que le Gouvernement ?
Rien s'il n'a pas l'opinion."
Napoléon ler, Empereur des français.
Cedric Couteau
INTRODUCTION
Ajaccio, le 15 août 1769, dans une maison cossue de la rue Saint Charles retentirent les premiers cris dun nouveau-né, second enfant de Charles et Laetitia Buonaparte. Cest dans ce monde de la petite noblesse de Corse, française depuis seulement deux ans et dont les aspirations dindépendance viennent de prendre fin deux mois plutôt lors de la défaite de Porto-Novo, que va grandir un petit homme.
Rien dans cette famille ne laissait alors présager que dans les sept enfants survivants il y aurait deux Rois, trois Princesses, et un Empereur futur maître de lEurope.
La littérature portant sur la vie et luvre de Napoléon Bonaparte fut prolixe. Depuis ses premiers pas dans le monde politique jusquà nos jours, sa vie na cessé de hanter les générations dauteurs. Parfois honni, parfois glorifié, souvent idéalisé, Napoléon Bonaparte demeure aujourdhui encore une des grandes figures de lhistoire européenne.
Cest ici un trait particulier de sa vie et de la constitution de sa gloire que nous nous proposons détudier. En effet, si les talents de lhomme sont incontestables, on ne peut nier limportance et lintelligence dont il a fait preuve afin de construire sa légende de son vivant.
Napoléon fut très tôt destiné à la carrière militaire. Entré à lécole de Brienne à lâge de 10 ans, la légende veut que le petit corse ait aussitôt impressionné professeurs et pensionnaires par ses capacités de réflexion et de commandement.

Napoléon au Collège de Brienne comme se le représentera l'imagerie populaire. On voit ici le futur maître de l'Europe diriger une bataille de boules de neige durant l'hivers 1783.
En réalité, le petit Buonaparte, étranger en exil dans une terre inconnue, était en bute aux railleries de ses petits camarades qui se moquaient volontiers de ce petit « italien » au drôle de nom et à l'accent prononcé. Pour autant, les capacités intellectuelles du jeune élève, qui ne parlait pas un mot de français à son arrivée au Collège d'Autun en 1779, sont certaines. C'est ainsi qu'il se fera remarquer par ses maîtres, dont le Chevalier de Kéralio qui en 1784 le désigna pour l'Ecole Militaire de Paris, en dépit du fait que Napoléon n'avait pas l'âge requis: "Je sais ce que je fais", répondit-il. "Si je passe par-dessus la règle, ce n'est pas une faveur de famille, je ne connais pas celle de l'enfant. C'est tout à cause de lui-même. Je perçois une étincelle qu'on ne saurait trop cultiver". Il commettra toutefois une erreur en jugeant : " Il sera un excellent marin".
Les heures de solitudes à arpenter la cour de l'école ou à travailler dans sa cellule ont plus certainement contribué à faire de Napoléone ce qu'il deviendra quelques années plus tard grâce à la réflexion et la méditation sur les arts militaires et politiques. Une gravure célèbre veut d'ailleurs que ses prétentions européennes soient nées dans ces instants de travail. Certes, les prétentions politiques du jeune Napoléone apparurent relativement tôt, mais se limitaient, alors, à son île. Mais ses premières expériences politiques retentiront comme des échecs.
C'est la Révolution qui va lui offrir la faculté d'assouvir ses prétentions politiques. Son rôle lors de l'insurrection de Paris du 5 Octobre 1795 (13 vendémiaire An IV) par les royalistes, et l'habileté dont il a fait preuve pour la réprimer, lui valurent le titre de général Vendémiaire. A cet instant Napoléon réalisa que son sort était lié à celui de la France. Si ce moment de gloire l'avait momentanément sorti de l'anonymat, il fallait entretenir cette nouvelle admiration par la foule.
A partir de ce moment le jeune général de 26 ans entreprit une course aux victoires. Commandant l'armée d'Italie il remporte une série de victoires sur les armées autrichiennes révélant son génie militaire abondamment entretenu par une habile propagande qui inondait la France de ses exploits.
Marquant son autonomie vis à vis d'un Directoire de plus en plus discrédité, il signe de son propre chef la paix avec le Piémont, refuse de marcher sur Rome, et prend la Lombardie aux autrichiens en contrepartie de la Sérénissime Venise qu'il avait préalablement dépecé afin de lui permettre de donner une monnaie d'échange à Vienne pour la signature de la paix entre la France et l'Autriche.
Après cette période de gloire survint le pire des dangers pour un général ambitieux : la Paix. Conscient que son patrimoine de sympathie fondait comme neige au soleil, Bonaparte obtint d'organiser une expédition en Egypte, officiellement afin de couper aux anglais la route des Indes.
Le Directoire, soulagé de voir partir ce gêneur, accepta bien volontiers. Mais malgré quelques revers, Napoléon revint en France en 1799, précédé de ses exploits relatés par sa propre propagande.
La position du Directoire était alors des plus instable, le pouvoir était à prendre. A l'aide de Sieyes, Lucien son frère et Murat, ce fut chose faite. Mais le plus délicat n'était pas d'accéder au pouvoir, mais de s'y maintenir. Comment dans ce cas légitimer cette prise de pouvoir, et ses dérives consulaires puis impériales ?
Bonaparte, fort de son expérience italienne, instaura un Gouvernement des esprits (§I). Celui-ci perdurera jusqu'à la première abdication pendant laquelle le culte de l'Empereur s'effaça jusqu'à la renaissance de la légende(§Il) à son retour de l'île d'Elbe.