Le bivouac

Au lieutenant Fonville, 27e chasseurs à pied


 

Pendant que les 18.000 hommes de Dupont mouraient de faim dans l'île de Cabrera, Napoléon sentant que le Portugal lui échappait, prépara de nouvelles troupes et marcha droit vers l'Espagne.

Ce n'étaient plus maintenant de faibles conscrits sans poils ni jarrets qui passaient les monts, l'Empereur avait appelé d'Allemagne trois corps d'armée d'infanterie et plusieurs de cavalerie, tous composés de ces sombres hordes muettes dans les marches, ployées aux fatigues, vieillies à la victoire, et qui toutes s'étaient battues à Eylau, à Friedland.

Ce n'était rien encore. Et pour frapper l'Espagne, pour l'émouvoir par un spectacle inattendu, il avait joint la Garde à son armée, cette Garde effrayante de silence qui, depuis des années, orgueilleuse et mélancolique, l'arme au sein, rangée en gala, n'était plus que la spectatrice des batailles, que personne n'osait faire charger tant on craignait de la perdre, et que de capitale en capitale Napoléon traînait à sa suite, comme une épouvante.

Cette masse de cent mille hommes s'augmenta encore des divisions de jeunes soldats restés sur la ligne de l'Ebre et dans la Catalogne, ce qui avait porter l'effectif à deux cent mille. Quand ils aperçurent les troupes, les conscrits de la dernière campagne se ruérent sur les chemins pour les saluer. Au son des musiques, les régiments d'Iéna longèrent l'Ebre. "C'est bon, dirent les jeunes, voilà les moustaches grises..."

A peine arrivé, en effet, Napoléon lança de nombreuses colonnnes, et tout ce qui voulut tenir devant elles fut exterminé. Les Espagnols, saisis de crainte à l'aspect de ces vieillards mais non découragés, réunirent leurs troupes sous les murs de Burgos et osérent attendre la bataille. Elle eut lieu le 9 novembre et ne fut pas longue. Enfoncés par un cyclone de poitrails, les ennemis s'enfuirent, et Napoléon vainqueur prit la route de Madrid.

Un soir, dans la plaine d'Aranda, au bord d'une rivière, les Français firent bande pour bivouaquer. L'ombre tombait.

De tous côtés, se prolongeant aux montagnes, mille bruits fugaces, un infini chuchotement d'où montaient des rires, des colères. D'innombrables feux scintillaient, et de longues fumées les enroulaient de halos d'azur, s'évanouissaient dans la nuit qui se faisait plus odorante mais plus froide.
C'était l'heure de la soupe.

Dans le carré des grenadiers de la Garde, surtout, les voix éclataient avec force. On avait pillé Lerma; d'énormes gigots de mérinos enfilés à des baïonnettes rôtissaient au feu, mais le régiment était debout, et des hommes sans peur, l'habit orné de la croix, tête nue et farouches, braillaient le long des flammes :

- Moi je demande mon congé !
- C'est-i qu'on est soldat ou pas soldat ! Quand on pense que pas plus tard que la dernière fois, tiens, à Burgos, ces petits navets de conscrits se sont moqués de nous !

Un frisson dénoua les rangs, et un homme s'avança, couvert d'anciennes blessures, la gueule broyée en long et en travers par le signe de croix d'un sabre.

On s'est battu depuis cinq ans ! Il nous mène sous les bombes avec nos fifres : " A droite, alignement .. Fixe ! bougeons plus." On regarde mourir les amis, et l'affaire une fois enlevée, nous rassemble encore : "A droite, alignement... fixe ! Soldats de la vieille Garde, qu'il nous dit, vous êtes mes immortels ! " Bougre de foutre ! Il a raison, et de ce train-là, si ça dure dix ans, nous crèverons tous dans des boîtes-à-plume !

- Immortels, gronda un autre, v'là donc ce qui fait rire les conscrits...

Le camp tout entier se rassemblait. Une foule s'était massée aux lueurs, et d'atroces voix aboyaient à la nuit :

- Faut lui conter ça... Toi, Ripart, t'iras dans sa tente...

- On demandera tous ensemble notre démission de la Garde et du titre d'immortels.

- Et on reprendra du service !

- Là où on se bat...

- ... Et où on meurt, grogna un Officier, grande et splendide brute qui n'avait rien dit, mais qui approuvait d'un balancement de tête, énorme.

A ce moment, derrière le groupe on entendit un pas qui s'arrêtait, et une voix italienne, grave, un peu nasale, demanda :

- Qui m'appelle ?

D'un bond les soldats se tournèrent ...

C'était l'Empereur.

Petit, les mains dans le dos, la tête penchée en avant, il regardait ses soldats... Cette pose de fauve, d'oiseau d'ombre, ne laissait luire que son regard, son épée, - et songeur, immobile dans les ténèbres, les épaules enfoncées comme à l'affût, quelque chose de sublime et d'affreux s'exhalait de lui. Les hommes tremblèrent.

- Qui donc voulait me parler ? demanda-t-il.

Aucun ne souffla.

Napoléon sourit, fit quatre pas dans le silence, vers le feu, et allongea ses mains :

- N'est-ce pas Ripart que je vois là, contre ce caisson ? Pourquoi n'as-tu pas la croix ? Je te l'avais promise à Auerstaedt...

- Il y ade ça deux ans, dit Ripart.

- Tu l'auras fit l'Empereur. Et cet autre, le sous-lieutenant Champeaux ?

- Présent, Votre Majesté !

Napoléon en nomma dix au hasard. Il connaissait sa Garde par coeur.

- Vous êtes mes meilleurs soldats, 1es plus braves du monde, dit-il.

Il répéta encore :

- ... Les plus braves du monde.

Et machinal, étendit ses mains devant lui, pour les chauffer.

Quelqu'un dit tout haut :

- Il a froid..

C'était un brigadier de dragons attiré vers la Garde par l'odeur des viandes, et que la vue de l'Empereur enfonçait en terre.

Alors quelques soldats disparurent, et bientôt Ripart entra dans le cercle.

- Mets-toi là, Majesté.

Il portait sur sa tête un fauteuil de damas aux bois d'or. Il le plaça devant le feu,- et l'Empereur obéissant, s'assit.

Des quatre coins de la plaine arrivaient des bandes noires que la lumière du foyer appelait de loin. Des hommes s'en allaient, remplacés par d'autres, et l'Empereur, isolé, enfoncé dans son fauteuil, le regard bas, poursuivait son rêve sinistre...

- Il n'y a plus de bois dans la plaine et le feu va s'éteindre, dit le lieutenant.

- Pas avec ça ! cria le dragon.

Il montrait deux hommes, deux voltigeurs qui, les bras chargés de caisses, précédaient un vaste chariot.

On va yen faire, une flambée ! dit le premier.

L'autre enfonça les caisses à coup de talon, et se relevant les bras pleins d'écharpes, il les jeta sur le brasier mourant. Aussitôt les flammes montèrent.

- Un feu d'Empereur ! dit Champeaux .

D'autres arrivaient, conduisant eux-mêmes les mulets, et ce fut le tour des mantilles. Rouges, bleues, si fines qu'on les eût prises pour des trames de nues, elles n'avaient pas le temps de tomber à terre; un souffle d'or les relevait, les relançait en l'air au delà du cercle, en pluie de petites flammes. A ce moment une folie empoigna les hommes, et tous bondirent aux charriots !

Là étaient leurs trésors, tout ce qu'ils emportaient en France du pillage de Burgos. L'Empereur qui détestait la maraude semblait ne pas les voir. Ses mains, doucement, s'étaient appuyées aux genoux, son menton pleployait sa poitrine.

- Il dort...dit un homme.

Et faisant le tour du cercle, l'âme des soldats chuchota

- Il dort... Il dort...

Un cuirassier jeta sa caisse; elle était ouverte, pleine d'éventails. Ce bruit fit remuer l'Empereur.

- Tu vas le réveiller... s'étrangla Champeaux.

D'un coup de poignet il écarta le cuirassier, enfonça ses mains et jeta sa brassée au vent, dans un rire !

Il y avait trois caisses pareilles; on les vida, et lancés de tous côtés, s'éployant en l'air comme des papillons, les éventails tournèrent aux flammes. On les voyait surgir de l'ombre, luire tout à coup avec leurs taureaux de plazza peints sur l'aile, et un joli mot dorait la nervure de leurs pattes : recuerdo, souvenir... Eventails de manolas, bijoux de la paresse d'Espagne, par milliers s'élançant des bras levés, comme un essaim ils pirouettaient, voltaient, fusaient en gerbes de pourpre, tandis que plus pesants, détachés, en feu, leurs bois ciselés, leurs ivoires s'amoncelaient sur les braises comme de petits squelettes. On en brûla une fortune. L'Empereur dormait toujours...

Maintenant quinze mille hommes l'entouraient : d'abord, la Garde au premier rang, et au delà du cercle de lumière, une immense foule, en rond, turbulente et enthousiasmée, dont les yeux flambaient...

- Voilà de la toile ! cria quelqu'un.

Et on vit un groupe d'artilleurs.

Alors apparurent au bout des poings de grands tableaux terribles, de sanglantes images où des bourreaux flagellaient un homme pâle, où de pures femmes s'enlevaient dans un air bleu, parmi des anges...

- Arrêtez !

Un colonel s'approcha, voulant empêcher le meurtre, mais au geste que firent les hommes il recula, s'appuyant d'une main sur son sabre, et se contenta de dire à un officier, derrière lui :

- Celui-là, Monteils, un Ribera, voyez !

Et au fur et à mesure que les millions roulaient aux flammes, il énumérait :

- Voilà Murillo... Velasquez... Goya...

Le sommeil de l'Empereur n'avait pas frémi... Au loin, les régiments s'agitaient : « Le Tondu a quitté sa tente, il a voulu passer une nuit avec sa Garde ! » Une foule d'ombres en course emplissait la plaine, frappait d'échos la montagne, et peu à peu les chevaux hennirent, les roues ronflèrent. De fantastiques soldats, à coups de hache, firent sauter les serrures des coffres, on s'écarta, et pour chauffer l'Empereur, toutes ces richesses barbares s'en allèrent magnifiquement au brasier, les tentures de soie qui enflammées brûlaient comme des voiles d'or, les ceintures pourpres qu'on eût prises pour des serpents ailés, des flots et des flots de dentelles où par le travers des mailles fuyaient des pointes de feu, d'exquis tabourets aux trois pieds de nacre, - folie ! folie ! des miroirs encore où tant de femmes s'étaient adorées, des guitares, des guzlas maures, des tambourins aux grelots d'argent, des castagnettes de bois précieux, et jusqu'à des poignards dont les lames larges filant dans le feu luisaient comme des langues d'aspic. Un dragon, même, jeta des parfums...

L'Empereur dormait toujours, les caisses bientôt furent tout à fait vides. Il était minuit.

Alors au bout d'un quart d'heure, le feu que ces dépouilles avaient ranimé coucha ses plus hautes flammes. Elles semblèrent s'abîmer, s'enfoncer dans le sol. Le brasier, d'un rouge clair, apparut, et le froid de la nuit chassé au loin revint au bivac, glissa de groupe en groupe, gela les voix.

Nous n'avons plus rien, dit quelqu'un.

Une stupéfaction tomba sur les hommes. et on entendit l'Empereur chuchoter de mystérieux mots en rêve...

Il atteignait sans doute aux régions lointaines du sommeil; ses poings pétrfiés semblaient de pierre.

Décidée, à demeurer là jusqu'au matin, d'un seul mouvement la Garde s'accroupit, enveloppée de manteaux.

Au delà, houzards, dragons, cuirassiers l'imitèrent, et mélancoliques ces trente mille soldats entourèrent l'empereur de silence..

Il dormait toujours, assis dans son fauteuil, avec son chapeau dont le foyer découpait les cornes. Ceux du premier rang , toute la vieille Garde, pouvaient 1'entendre respirer...

- L'petiot, murtnura une voix; son fauteuil en tiendrait ben quatre.

- Va chercher les trois autres, si t'en connais.

- Ses mains, regarde-moi ça, c'est-il petit...

- Et ces bottes ! On dirait un pied d'Egyptienne !

- Tiens, écoute, le v'là qui cause...

L'Empereur, en effet, parlait en songe, et de grands mots lui tombaient des lèvres, coulaient de sa poitrine au brasier :

- L'Angleterre.... l'Orient... nations... mon épée.... tout le globe, une seule France....

- Qu'est-ce qu'il dit ? Qu'est-ce qu'il dit ? firent des voix.

Et la plaine s'émut. Des ombres se dressèrent; on voulait savoir :

- Le feu va mourir, gronda Cham peaux.

Mais lancé de mains en mains au-dessus des têtes, un ballot courait vers la Garde. Quelques vieux le défoncèrent. Cétait le dernier trésor, des instruments de musique.

- Jette-les, Ripart.

Ripart les jeta. Aussitôt ils ranimèrent le feu mort.

Une nuit d'étoiles enveloppait la plaine. Et pendant que les nerfs des mandolines, ping, ping ! ping ! tranchés au feu, éclataient en frêles sanglots, - sans un regret pour leur fortune fondue, assis, entourant une broussaille de moustaches, les soldats de la Garde se montraient de loin le fauteuil, le petit fantôme assoupi dont la Croix luisait encore aux tisons, et s'émerveillant, et s'émerveillant de le voir si faible, riaient, pleuraient, chuchotaient entre eux, se faisaient des signes, un doigt aux lèvres, - comme des vieillards qui regarderaient dormir leur enfant.