Les Crinières
Au capitaine Pierre des Brosses, 89e de ligne
Vers le commencement de décembre, un peu après que Lannes eut abandonné Tarazone, une troupe de dragons entra dans cette ville.
C'était un grand régiment triste et sans peur, décimé par les embuscades, et la plupart de ses soldats semblaient vieux, tant ils avaient souffert. Préoccupés seulement de gloire, ils étaient de ceux qui avaient traversé l'Europe, et de 1805 à 1808, les derniers de la Vieille-Armée qui durant les marches racontaient leurs aventures, et l'oeil soudain clair, d'une voix basse qui en tremblait encore, narraient aux conscrits épouvantés le fameux "tumulte" d'Austerlitz.
- Halte !
Ils étaient sur la place d'un marché, au milieu de maisons basses, et la ville semblait morte. On n'entendait par instants que la gifle d'un sabot de fer, la fuyante chanson des sources qui traversaient Tarazone de leurs mille filets d'eau, et l'immense élan d'un vent de montagne qui soufflait lointain ... .
- Holà ! dit le colonel, qu'on fouille les maisons !
Cet officier supérieur avait au plus trente ans. Il était mince, blond, et sans doute qu'au feu des combats il avahi dû chercher les blessures, car des, pieds au crâne tout ce qu'on voyait de sa peau en était couvert.. Il tiquait sur sa selle, ardent et l'oeil collé aux portes que les soldats abattaient, de ses doigts joints il effillait ses moustaches rousses, taillées à la gauloise.
- Ha ! dit-il enfin, ces brutes s'étaient enfermées.
En effet, des femmes et des enfants, des vieillards s'éboulaient de tous côtés sur la place, poussés vers les dragons.
- Faites un tas des filles, dit le colonel.
Il en venait à chaque instant, et comme si le même effroi eût traversé toutes les maisons, la ville entière ouvrait ses portes.
- On ne trouve aucun homme, dît un officier.
- Parbleu, dit un autre, ils sont à l'embuscade, et gare pour nous au défilé !

Maintenant, les femmes arrivaient par troupeaux. Les ruelles étaient pleines de jupes claires, et mille voix aiguës sanglotaient d'horribles jurons. Une vieille bondit vers la place, les bras levés, en hurlant !
Des soldats en menaient de pauvres, les plus jolies, qui riaient, mais la plupart tordaient leur taille, les doigts en griffes, comme des jeteuses de mauvais sort ! Et entassées sous l'éclat de joie des dragons, elles insultaient le colonel. Quelques-unes, même, enragées, prirent des cailloux et les lancèrent !
- En tas ! en tas !
Il y en avait, assises, qui donnaient le sein à des enfants nus, et d'autres qui, les poings hauts, malmenées par une fureur sainte, secouaient leurs vêtements comme des flammes ! On les sépara des vieillards à qui elles reprochaient leur tristesse, des enfants dont elles augmentaient la terreur. Une jeune fille s'enfonça un poignard dans le cou; les autres prirent son sang, et l'éparpillèrent dans des signes de croix, vers les dragons, - et la vieille,.par-dessus ses compagnes, hurlait si fort et d'une voix si rauque, si continue,.si effrayante, que là-bas, dans les pelotons immobiles, les chevaux épouvantés se serrèrent...
- Est-ce fini ? demanda le colonel, toutes les femmes sont-elles là ?
- Toutes.
- C'est bien. Qu'on aille chercher des ciseaux.
Une dizaine d'hommes entrèrent dans les maisons, guidés par trois des filles les moins furieuses, et revinrent presque aussitôt. Alors le colonel s'approcha des femmes, en prit une par le chignon, et montrant les autres d'un geste :
- Coupez-moi ces chevelures ! toutes, sans en excepter, au ras de la peau !
Il souriait, et, entre les oreilles de sa bête qui les pieds de devant sur une borne ronflait à la charge, impatient, il se mit à regarder les femmes. Devinant le châtiment, elles butaient contre les dragons, tombaient d'elles-mêmes sur les branches des grands ciseaux. Elles voulaient toutes mourir, mais saisies avec force, elles ne bougeaient bientôt plus et, coupés net, leurs longs cheveux tombaient à terre. On les empoignait par la taille; on tranchait l'orgueil de leurs têtes ! Les dragons s'esclaffaient, sonores, avec ces femmes dans leurs bras, et elles, s'attachant à la garde épaisse des sabres, tentaient de mordre leurs poings. Mais leurs cris furent inutiles. Le colonel attendait, droit sur son cheval, que ces mille femmes fussent rasées.
Le temps de les saisir : de leur nuque d'ambre aux coquilles de leurs oreilles, de leurs oreilles à leur front, les beaux cheveux coulaient en cascade, les uns longs, si longs qu'ils leur battaient les talons, les autres opulents, si opulents qu'ils leur enveloppaient les flancs, et ils tombaient, ils tombaient aux pieds des soldats comme des voiles, comme des drapeaux éployés.
- Est-ce fini ? répéta le colonel, toutes les femmes sont-elles tondues ?
Des cris encore éclataient ! La plupart de ces cheveux étaient voués à la Vierge; des femmes se lamentaient en sanglotant, et à genoux, les mains hautes, montraient au ciel leurs chevelures tranchées. Un capitaine poussa son cheval.:
- Tout est prêt, mon colonel.

Les cheveux coupés étaient par terre, alignés. Ils faisaient le tour de la place, et on eut dît un marché de serpents.
Le colonel passa devant eux, amusé, au trot. Derrière lui, près de leurs montures, les hommes plaisantaient, en se montrant les femmes qui, accroupies, recouvraient leurs têtes de mantilles. Les cheveux étaient tous noirs, et il s'en exhalait une odeur forte, infiniment douce, de jardin...
Le colonel enleva sa bête :
- Dragons ! commanda-t-il.
D'un saut il fut devant ses hommes, et les narines saoul6es, enveloppant la place d'un coup de main :
- Foutez-moi ça sur vos casques !
Un hurlement de rires s'élança des escadrons ! Tous à la fois, les cavaliers s'écrasèrent dans les chevelures, et comme elles étaient tombées à profusion, chaque homme eut la sienne : Il y en avait d'enfantines, qui frissonnaient comme des buées, d'autres, soulevées au bout des poings qui retombaient et pesaient, et il y eut aussi de fiers dragons qui les secouant de soufflets s'en. couvrirent la tête, les reins et les cuisses, comme d'un manteau d'ordonnance. La soir tombait.
Dans l'effeuillement d'un mélancolique soleil rouge, tous ces hommes ressemblaient à huit cents fantômes, et ces chevelures qui ruisselaient sur eux semblaient huit cents fontaines de sang noir. Un vieux brigadier, de hauteur incompréhensible, dardait ses pleines mains, et empoigné d'une pitoyable joie, balançait ce flot nocturne, sans comprendre. Il en fut qui s'embarrassant de ces mèches épanouies en bourrèrent leurs grosses bottes. Un major s'en était vêtu de la jugulaire aux éperons. Un lieutenant sépara les siennes en trame double, et; derrière les fils de ces cheveux immenses, on l'entendait jurer de volupté, on voyait sa gorge battre et ses dents luire.
Quelques soldats, très jeunes, s'étaient assis, et les yeux morts, leurs joues et leurs moustaches roulées dans ces toisons de parfum, d'une bouche pâmée, ils râlaient sans plus entendre, sans plus voir personne. Cette ivresse dura une heure; les hommes enlevèrent enfin leurs casques.
C'étaient de vieilles marmites "à la Minerve", toutes meurtries, toutes bosselées par les coups de sabre et les balles. Ces casques avaient changé bien des fois de maître; ils étaient de ceux qui avaient traversé l'Europe, et de 1805 à 1808, les derniers de la Vieille-Armée qui durant les marches, plantés sur de nouvelles têtes, contaient aux cavaliers étonnés le fameux tumulte d'Austerlitz.
On suspendit à leurs cimiers les chevelures, - et un trompette sonna.
Aussitôt, le régiment fut en selle, magnifique.
Toutes les figures étaient hautes; un grand parfum s'exhalait des rangs...
Le colonel tira son sabre, et il allait commander la marche, lorsque tout à coup un horrible cri retentit, et une vieille qu'on avait détachée se mit à courir près des bêtes. C'était celle dont les hurlements avaient tant excité les femmes. Un homme l'arrêta, et comme on ne lui avait pas tranché les cheveux, le colonel accourut.
- Cette femme !
Il montre une paire de ciseaux :
- Vite...
Les cheveux tombèrent comme une neige..
- A mon casque !
Le trompette coupa la crinière noire et lia celle de la femme au cimier d'or. Développée, elle habilla le colonel de lumière, et soyeuse, recouvrit d'une housse blanche le cheval sombre qu'il montait. Au milieu des hommes, la vieille se roula convulsionnée.
- Laissez ! dit le colonel.
Il regarda la montagne, immobile :
- Pas de pardon, leurs fils peuvent nous tuer tout à l'heure.
Et à son cri :
- MARCHE !
Tout s'ébranla..
Les escadrons défilèrent devant les femmes qui, les poings en avant et toutes debout, leur lançaient de rauques injures ! Les vieux soldats pensaient aux trappes de la montagne, mais les jeunes revoyaient peut-être leurs mères et leurs sœurs. Un petit, au teint clair, se retourna vers les femmes; il pleurait et leur envoya un bonjour.
A partir de Tarazone, il n'y a plus de grandes routes; on va dans des chemins couverts d'éclats de roches.
Le régiment s'enfonça dans un défilé; il monta ainsi pendant une heure, dans le bleu sombre d'un soir froid, vers l'embuscade, vers les Espagnols, sans doute vers la mort, - et peut-être qu'une des femmes restées sur la place, à genoux et attentive, se sentit émue en regardant leur troupe gravir les monts, décroissante comme une bande d'oiseaux en voyage, et attristée un peu de ne pas connaître le soldat de France qui l'avait tenue embrassée, se demanda, voyant partir ces fiers hommes, quels étaient là-bas, quels étaient les siens de ces longs cheveux qui flottaient...
