Le Porte-Étendard

A la mémoire du général Marguerite


Quelques officiers de Berthier causaient devant un feu de bîvac, dans une rue de Moscou. C'était le soir. L'incendie s'éteignait. Il ne restait plus de la ville qu'un tas de moellons.

- Tu dis qu'il est encore à la Moskova...

J'en suis certain. Une bombe lui a coupé la jambe droite.

- Pourquoi lui as-tu laissé le drapeau ?

Le soldat, un immense capitaine de cuirassiers aux pendantes moustaches, leva sur celui qui parlait deux yeux terribles séparés au milieu du front d'un coup de latte, et, froid comme un pan de glace, tandis qu'une de ses mains tirait par la dragonne son lourd fourreau :

- Vous n'avez rien de plus intéressant à me dire ?

- Allons! allons ! crièrent quelques voix; Desportes va se fâcher ! Vous avez le sabre facile ! Allouard, mon vieux, tu as tort. On ne fait pas de ces questions...

- En campagne, dit un jeune colonel qui chauffait ses mains blanches, on galope entre un bonjour et un adieu...

Cela fut dit d'une voix pure. Ce meneur de régiment sortait du collège.

- Desportes que voilà était de l'escadron de Saint-Marien, dit Allouard. La victoire a été dure, comme vous savez tous, mon régiment était poussé par les Cosaques, on brûlait la terre au galop; j'ai braillé dans la bataille : Saint-Marien ! Saint-Marien !... Touch ! Une culbute l'abat de son cheval.

- Amen pour lui. Nous crèverons tous.

- Mais on aurait dû lui reprendre son drapeau ! L'Empereur n'aime pas qu'on laisse les Aigles en arrière !

- Ce n'est pas facile, grogna Desportes. Il faut qu'un officier soit foutu pour lâcher sa hampe au premier qui vive.

- Je lui aurais coupé les doigts, moi, dit Allouard, et il aurait bien fallu qu'il lâche le drapeau !

- Les morts sont forts, dit le jeune colonel doucement. Desportes, vous auriez peut-être pu le sauver, puisque vous étiez à côté de lui pendant la charge...

Le cuirassier lança un pied en arrière, pour se caler. Sa botte se raidit, et le mouvement de recul tira son manteau qui en s'écartant laissa voir une poitrine fortifiée, où tintaient et resplendissaient de pesantes croix.

- Il fallait sauver Saint-Marien vous-même, monsieur Allouard, le prendre en selle au milieu des Cosaques de l'Etman et des 30.000 fantassins de la réserve. Koutousov n'est qu'un enfant pour un soldat comme vous !

Il se mit à rire, et sa cuirasse retentit. 

- Un soldat « comme moi » n'oublie pas son frère, dit Allouard têtu. Si vous avez laissé le porte-étendard, il fallait prendre l'Aigle, entendez-vous, Desportes !

- J'entends, dit flegmatiquement le cuirassier.

Et tout de suite il tira du fourreau son sabre de charge, lourd de vingt livres. Mais Allouard déjà, l'attendait.

- Enlève Jacqueline. Hein !

- Oui, ta croix; l'Empereur n'aime pas les duels.

Le cuirassier dit seulement : "Voilà une chose drôle.." D'un coup de poignet, il rafla sa croix, la blottit au fond de sa main, et para d'un revers à décorner un troupeau la première pointe du dragon.

A ce moment une patrouille de grenadiers tomba sur leur dos : "L'Empereur !... L'Empereur !..." Le colonel ferma sa houppelande, les officiers raffermirent leurs casques, et Desportes et Allouard pétrifiés rengainèrent, tandis qu'à douze pas du bivac, perceptible à peine sous les ténèbres, une petite ombre à cheval suivie en silence d'un état-major de fantômes traversait les ruines de la rue, songeuse, les rênes errantes, et sans rien voir s'enfonçait au pas, dans Moscou.

En retraite...

L'abandon de la ville était décidé. La Russie nous fuyait sous sa neige. Pour la première fois, Napoléon avouait à l'Europe, en se retirant sans battre Alexandre, qu'une expédition française pouvait échouer. Aux dépêches de l'Empereur, Koutousov ne répondit pas.

L'armée fondait de jour en jour. La France n'entrait que pour moitié dans le cadre des divisions. Allemands, Suisses, Croates, Lombards, Piémontais, Romains, Espagnols, murmuraient devant la retraite, et, poussés hors des camps par de sourdes proclamations, désertaient la nuit pour joindre les Russes. Napoléon, soucieux, fit reformer les régiments, charger quarante mille voitures, plier les bagages, et les routes étant gardées, ordonna pour sa marche en arrière de reprendre les passages de la marche en avant. L'Armée, têtes baissées, reconnut la trace de ses talons de bottes, et revit avec épouvante Mojaïsk et la Moskova...

Sombre et seul, Desportes marchait à son rang d'escadron. La neige, depuis dix jours, était tombée. Elle avait couvert le champ de bataille.

- Une fameuse ! gronda le général Mortier quand il passa.

- C'est ici que les dragons chargèrent... dit Desportes. 

Il s'aperçut que depuis cinq minutes son cheval marchait sur des ossements. 

- Et voilà les cuirassiers, l'artillerie... souffla une voix derrière son cou. 

Le capitaine fit une volte-face pénible, et sous le casque entrevit Allouard qui désignait les morts...

- Ah ! c'est vous, dit le cuirassier.

- C'est moi, dit le dragon.

Ils marchèrent ensemble, sans parler, abattus dans leurs grands manteaux d'ordonnance. Un ronflement d'immenses marches faisait tonner les routes autour d'eux. Parfois, d'un geste qui planait sur un carré de neige, ils découvraient une brigade morte, un régiment vaincu enfoui, oublié, - puis baissaient de nouveau leurs yeux, se laissaient aller au pas du cheval, taciturnes, l'âme en deuil, la voix gelée.

- Triste... 

Arrivés au milieu du champ de bataille, Allouard saisit le cuirassier, - et ils se regardèrent un instant, fixes, muets, comme si depuis la retraite une lamentable et unique idée s'enfonçait en eux...

- Tu voudrais le chercher, hein ?

- Oui, cherchons-le, fit le dragon laconique.

Depuis la veille, on marchait sans ordre, sans discipline, et toutes les armes s'entremêlaient. Ils purent donc s'écarter pour aller voir.

La plaine était labourée, crevée par les tombes, fendue par les voitures d'artillerie. Partout des éclats de casques, d'affûts, de cuirasses, des roues brisées, des lambeaux d'uniformes, et des étangs de sang où les chevaux s'enfonçaient.

- Déblaie avec ton sabre, dit Allouard.

Desportes sortit sa grande latte, et fourrageant dans le tas des cadavres, il les soulevait, les rejetait à droite, à gauche, en arrière. Les soldats écrasés tombaient comme d'une butte, découvraient des loups dont on voyait luire les yeux et qui fuyaient par la plaine, le poil rebroussé d'aiguilles rouges, toutes raides.

- Charognes ! gueula Desportes, et animé par le danger il sauta de son cheval, se vautra sous les morts.

- Si tu le vois, hein !, appelle tout de suite, dit Allouard.

Les rênes roulées au bras ils entraient dans la masse des spectres jusqu'à la ceinture, et pointaient avec fureur, avec rage, lorsque tout à coup... hérissé sur ses bottes, la peau blanche, Desportes agita frénétiquement son sabre :

- Nom de Dieu ! hurlait le capitaine, nom de Dieu de nom de Dieu !...

Il était si immobile qu'il semblait mort. D'un saut, le dragon fut à côté de lui,.

- Là..

A cet endroit gisait un vieux cheval couché dont un obus avait décousu le ventre. Du poitrail aux cuisses la peau s'ouvrait comme deux lèvres.

- Saint-Marien... dit le cuirassier d'une voix froide.

- Sacré sale fou ! Cosaque ! répondit le dragon sabre haut, je te casse la gueule si tu te moques du cap'taine Allouard... Où as-tu vu Saint-Marien ?...

- Tire ce morceau de peau, dit le cuirassier.

Ils se collèrent dans la neige, le long du cheval. Chacun saisit une lèvre de l'entaille, et la poussant d'un effort ils ouvrirent la blessure...

- Je reconnais là-dedans Saint-Marien ! cria le dragon hors de lui.

- Prends-le à la ceinture, dit Desportes, je vais lui soutenir la tête. C'est une drôle de fosse que la bedaine d'un carcan.

Ils forcèrent à coups de reins les deux lippes de peau rouge, et tirèrent des profondeurs du cheval mort le porte-étendard Saint-Marien qui, affreux, défiguré, accroupi comme un horrible fœtus dans cette masse de chair, avait une jambe repliée devant lui  et le moignon de l'autre, ligaturé de fourrage,,enfoncé dans un tas d'entrailles.

- Étonnant, dit simplement le dragon.

Pendant qu'ils soulevaient le cadavre, il y eut entre les deux soldats ce dialogue sublime :

- Combien as-tu de campagnes ?

- Huit.

- Moi neuf.

- Moi j'ai fait l'Italie, an VII, l'Ouest, an IX, la Gironde, an X...

- Et moi 1805, 1806, 1807, Grande Armée..

- Moi 1810 et 1811, Portugal...

- Moi aussi.

- Eh bien ! dit Desportes, je n'ai jamais vu ça.

- Voilà un Russe coupé en huit, et à coups de dents, dit Allouard, il n'en reste plus que les gigots. Saint-Marien a mangé de la mort.

Le dragon tenait le cadavre par la tête et le cuirassier par le moignon. Le cou en avant, débraillés, ils se regardèrent comme deux vautours. Ce porte-drapeau, qui pour n'être pas saisi prenait comme tombe les flancs d'un cheval, égaya une seconde ces deux hommes.

- Emportons-le.

Ils firent un pas...

...Mais le choc, si léger qu'il fût, ouvrit les yeux de Saint-Marien qui, sur les deux hommes, darda son regard de spectre et murmura :

- Sauvez l'Aigle aussi.

Alors une épouvante immense les encercla des talons au front. Ils ouvrirent leurs mains. Desportes se mit à hurler  :

- L'Aigle ! l'Aigle !

- C'est vrai, - dit Allouard devenu effrayant, tu as parlé de l'Aigle... Où est l'aigle ?

- Dans le cheval.

Lâché tout à fait, Saint-Marien coula sur la neige, raide mort. Eux se ruèrent contre la bête, y enfoncèrent leurs épaules, agrippèrent les viandes, rompirent à coups de poing les grands os, et ramenèrent enfin, enveloppée d'une loque raidie de sang dur, l'Aigle impériale qui toujours vivante continuait à griffer la Foudre !

- Vive l'Empereur ! clamèrent les deux hommes.

Une même jalousie les jeta en selle. Comme l'avait prouvé Saint-Marien, l'étendard passait avant tout ! Transfiguré, droit sur sa bête, Allouard observait la campagne ... Ils aperçurent au loin - très loin déjà - par-devant l'armée en déroute, la même petite Ombre à cheval suivie d'un état-major de fantômes ... Alors, d'un élan de brutes, ils piquèrent droit sur elle - et le cri que poussa l'armée ayant fait retourner les têtes... l'Empereur vit galoper à lui, côte à côte, vertigineux comme la charge, effrénés, deux ouragans, deux hommes dont les bras joints immuables comme deux hampes dressaient au ciel, affamée de gloires et de combats, blessée mais non défaillante, l'Aigle Invaincue dont les faisceaux d'éclairs plus meurtriers que les foudres même de Dieu avaient démoli l'Europe !