Un et Indivisible

Au lieutenant Francis Parner, 18e chasseurs à pied

Le 15 Octobre, Murat vêtu en tambour major, cerna Erfurth à la tête de sa cavalerie.

Erfurth - ou Erforth - capitale fortifiée de la Haute Thuringe, à cinq lieues de Weimar et dix d'Iéna, fut cédée au roi de Prusse avec son territoire par l'article 3 des Indemnités. Il y avait dans la ville 14.000 soldats, le prince d'Orange, le feld-maréchal Moëllendorf, gouverneur de Berlin, les lieuteunants-généraux Larisch et Graver, et cent vingt pièces de canon, - Murat n'eut qu'à montrer son panache, et immédiatement généraux, troupes et canons se rendirent.

Ce fut un air de fanfare qui prit Erfurth.

On signa de part et d'autre la capitulation de la citadelle. La réponse au premier article était libellée ainsi

Les postes seront occupés dès à présent par les troupes de S. M. l'Empereur et Roi. Demain, 16 octobre 1806, à midi, la garnison sortira avec armes, bagages, enseignes déployées et canons de bataillon. Elle déposera ses armes sur les glacis de la place et sera prisonnière de guerre. MM.  les officiers conserveront leur épée et leurs équipages ; ils rentreront en Prusse sur leur parole de ne servir qu'après leur échange. Les moyens de transport pour eux et leurs équipages leurs seront accordés pour suppléer à l'insuffisance des leurs.

Tout se passa comme il était "voulu". Un ordre de réquisition rafla diligences, berlines, charettes, chars-à-bancs, et les Prussiens partirent.

Le roi était dans les environs. Une masse d'officiers résolut d'aller le rejoindre avant de rentrer à Berlin. La route une fois choisie, au galop, ils s'éloignèrent ensemble - une centaine, - les trois quarts, dont quelques-uns blessés, en voiture, les autres à cheval.

On allait ainsi depuis une heure et la nuit allait venir, quand une ombre se dressa au milieu du chemin, à cent mètres.

- Halte !

Les officiers se considérant « hors guerre » voulurent passer outre; un coup de feu partit, le premier cavalier tomba.

- Halte-là ! cria de loin la voix rude. La troupe s'arrêta net - et, aux flammes du soir, les officiers reconnurent l'homme à son shako :c'était un soldat.

- Qui vive ! cria-t-il encore.

La bande eut un mouvement. Quelques chevaux s'enlevèrent, d'un bond d'effroi. Le temps de charger, de décharger : un coup de fusil creva le soir, puis un autre ! un autre ! un autre ! Et quatre bêtes s'allongèrent dans le sang.

Alors le grenadier n'appela plus, et il se mit à tirer sur les équipages, les hommes et les chevaux. Les Prussiens, stupéfaits d'être calés sur la route par un seul homme, semblèrent tenir conseil. Ils n'avaient que leur épée. Alors une file de voitures s'arrêta, et les chevaux de selle se mirent à l'abri. Là-bas, dans le soir qui descendait vite, l'homme continuait sa fusillade.

On le voyait au loin saisir la cartouche, la mâcher... puis cinq secondes s'écoulaient, mortelles, le temps de vider 1a poudre, amorcer, fermer le bassinet, passer l'arme à gauche, mettre la cartouche dans le canon, la secouer, l'enfoncer, tirer la baguette, la faire entrer dans le fusil jusqu'à la main, bourrer deux coups, viser, tirer, - tuer un homme, - recommencer, en tuer deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit... Il en était au neuvième.

Un coup de feu retentit.

- Au dixième ! cria le soldat.

Mais au moment où il ajustait, ferme sur pattes et la baïonnette allongée à côté de lui, sur le chemin, un officier eut le temps d'accourir, - et lancé à brides volantes, lui fendit le shako d'un coup d'épée.

- Ah ! Et simplement le soldat paraît qu't'en veux à ma gargoine.

Sa baïonnette bondit; atteint à la gorge, l'officier croula sous les pieds du cheval.

- Et toi aussi, bourrique... murmura le soldat.

D'un coup de couteau, il éventra la bête et s'en fit un rempart.

Vingt hommes étaient sur lui, dont quinze droits sur leurs selles et furieux qui le dépassaient du buste. Un large anneau d'épées l'encercla, et quatre boutonnières s'ouvrirent dans le poil de sa poitrine, mais cinq hommes tombèrent.

Alors une rage culbuta les Prussiens vers lui, et peu à peu, sous les entailles, la face du soldat se mit à rougir. Toute nue, balafrée, hachée, meurtrie et sublime, dressée dans les épées claires et secouant une pluie sanglante, cette caboche de soldat commandait à la tuerie, et sous le branchage des lames, apparue comme la boule pourpre d'un soleil d'hiver, elle montait, montait sans trêve, érigée vers le Dieu, vers le Sabaoth des batailles par le tas croissant des morts. A la fin, tout de même, il tomba :

- Touch !

Une oreille lui coula du cou; il se releva en la ramassant, éclata de rire, tua deux hommes, et d'un bond se retrouva sur la butte, féroce :

- A qui ! à qui !

Il chargeait du bras droit, dans la masse, et le poing gauche en l'air, agitait son oreille rouge :

- Ohé! les marchands de suif ! A qui ? A qui ?

Les Prussiens se ruèrent ensemble, saouls de honte, et le bras du soldat se mit à pointer. Il allait et venait, s'élançait, mordait, reculait - et ruisselante chaque fois de bulles pourpres, la baïonnette s'enfonçait plus loin dans les rangs. L'homme gardait son rire, et attentif, sachant bien qu'il allait mourir, tuait le plus qu'il pouvait, à droite, à gauche, en avant, en arrière, par grands coups sourds, abattait les soldats sur les chevaux, les bêtes sur les hommes, en tas, et sinistre fossoyeur de sa propre vie, se taillait une litière de viande, préparait son trou, son fumier. Il était si haut qu'il dépassait les Prussiens, dans le soir, de toute sa hauteur. La baïonnette ne suffisant pas, il eut l'idée de charger, de recommencer à bout portant la fusillade; un coup de jarret l'éleva encore, et calé sur les nuques, dépoitraillé, sanglant, il prit une cartouche, la mordit, la vida.... mais subites, lancées en charge, deux bêtes s'enlevèrent, butèrent contre la barricade, y accrochèrent leurs cavaliers ! On entendit un rire de joie, et deux lames traversèrent le greradier, comme deux sétons.

- Ah ! dit-il, t'arrives trop tard, vous n'aurez rien de moi, l'oreille est dans le canon.

Il déchargea le fusil sur eux en dégringolant, cria : Vive l'Empereur ! et s'évanouit de fatigue. Alors trente mains l'empoignèrent, le lancèrent dans une voiture, avec les cadavres, - et en silence, les Prussiens se remirent en route.

Ce fut à neuf heures seulement qu'ils atteignirent le roi. Il était dans un petit village où à chaque moment des bandes de fuyards se faisaient reconnaître; elles arrivaient en désordre, sans chefs, démoralisées par le souvenir d'Iéna. - Debout au milieu de sa tente, assisté par Moëllendorf qui venait d'Erfurth, Guillaume interrogeait les officiers.

Il connaissait déjà la capitulation; il venait même d'envoyer une lettre à l'Empereur, soumise et moins arrogante que l'air de combat qu'il sonnait à ses gardes, la veille de 14 octobre. Sur ces entrefaites, on vint lui conter l'histoire de l'attaque des équipages; il y voulut à peine croire, et fit signe qu'on lui amenât le grenadier.

On le chercha dans les voitures, et on le trouva sous une charge de morts. Revenu à lui, il étouffait, jurait, crevait ses cadavres de coups de poings, de coups de genoux, et hurlait aux « empoisonneurs » ! On le dégagea de cette charogne, et les cheveux en plaques, les souliers giclants, trempé comme s'il sortait d'un bain rouge, on le posa devant Guillaume. Le roi le voulait ainsi.

Quand il aperçut le soldat, il pâlit. C'était, en effet, une effrayante vision, quelque chose comme un fantôme, un cadavre debout, et le sang lui coulait des dents, du nez, des yeux, des oreilles... Guillaume frémit :

- Comment t'appelles-tu ?

Le grenadier, immobile à trois pas du Roi, répondit :

- Le Kenneck, Breton, de mon état marchand de mort subite.

Malin, il regarda autour de lui, et se mit à rire. Une balafre lui entaillait les deux joues; on eût dit un rire qui saignait.

- Combien de morts ? demanda Guillaume.

- Vingt-cinq, dit un officier.

- C'est donc toi qui viens de me tuer vingt-cinq hommes ?... demanda Guillaume.

- Probable, dit Le Kenneck, j'ai toutefois pas compté.

Il y eut un silence; le monarque regardait le soldat.

- Tu ne sais donc pas ce que c'est qu'une capitulation ?

- C'est la théorie de « l'ennemi », dit le grenadier.

- Lorsqu'une armée capitule, continua Guillaume, elle est sacrée. Amis et ennemis fraternisent.

- Fraternisent ! cria Le Kenneck_; depuis vingt ans que je « voyage », j'ai jamais vu ça !

- D'où venais-tu ? 

- D'Iéna, où je me suis conduit pour la gloire et l'honneur. On m'avait laissé mort au mitant d'un carré de Prussiens, et je revenais à Erfurth qu'les camarades m'avaient dit que c'était là où logeait le Tondu. Je marchais donc tranquille sur la route avec, au milieu des reins, ma clarinette à six pieds qui mange de la poudre et souffle du feu, quand subito, je vois de la Prusse au passage... Halte ! en joue... Paf ! Là comme ailleurs, c'est toujours la guerre, pas vrai !

Une seconde fois il se mit à rire, s'essuya l'oreille.

Moëllendorf regardait les bottes de Guillaume... Le roi contemplait le soldat, et songeait aux grenadiers de Frédérick.

- Depuis quand es-tu soldat ?

Le blessé eut un frisson :

- Depuis le siège d'Ypres, 94. J'en ai-t-y vu de ces batailles à feu et à sang ! Schaffouse, Trauffel; Vintherlous; ah ! Guillaume, et la prise de Zurich !...

Moëllendorf rougit, sourit. Le roi éclata de rire, mais l'homme n'y comprit rien et continua :

- Sans compter qu'au mois de septembre de cette année-là, on a passé la Limathen au milieu des balles russes, et l'année d'après... Petit moment ! On a beau être le roi de Prusse, faut pas oublier que le Français depuis sa tendre enfance est baptisé vainqueur du monde et fils des conquêtes, à preuve le saut par-dessus le Rhin et le Danube, les batailles de Moërskerick, de Linsberg, de Friberg, de l'Ynn, de Salzbourg, de...

- Oui, oui, dit, Guillaume, tu es un brave, mais quoique brave, tu mérites d'être fusillé.

- Vive l'Empereur ! cria le soldat.

Et ferme, il attendit.

- Ces Français, murmura Guillaume, impatient, quand donc les corrigerons-nous ?...

- Ça peut se faire, dit le grenadier, mais c'est pas encore le moment.

Le roi marcha vers la porte, fit un signe, et se tourna vers le soldat.

- Va rejoindre ton Empereur, tu as la vie sauve.

Il regarda Moëllendorf :

- Cet homme s'est trop bien conduit en tant que soldat - pour qu'on le fusille. Qu'en pensez-vous ?

Le feld-maréchal s'inclina : 

Quatre gardes se rangèrent devant la tente, et Guillaume dit encore :

- Pars. J'admire ton courage héroïque mais il est malheureux que tu serves une aussi mauvaise cause que celle de l'Empereur; c'est un homme sans pitié qui vous sacrifiera tous, toi et tes camarades.

A ces mots, on vit se retourner le soldat. La colère l'avait empoigné, il en tremblait; - et sur le seuil de la tente sa frimousse réapparut.

- Guillaume, dit-il, je te respecte, mais changeons de conversation, car nous ne serions pas d'accord sur le chapitre de l'Empereur, un et indivisible !

Farouche, appuyé contre un garde, il attendait une réponse... Mais Guillaume ne répondit rien, leva le doigt pour congédier l'homme - et, toujours calme, laissant après lui un chemin de sang, Le Kenneck sortit.