Un sabre
A l'adjudant Romand, 17e chasseurs à pied
- As-tu vu mon régiment ?
- Lequel ?
- Dragons de Sébastiani.
- Ils allaient de ce côté, fit le chasseur.
- Où c'est qu'on va par là que tu montres ?
- A Saint-Dizier.
Les, deux hommes se regardaient. A la fin le chasseur eut idée de la chose :
- J'ai entendu, c'est là qu'on se bat.
- Fallait savoir, dit seulement le dragon.
A peine ces deux mots tombés, la bête ramena ses jambes de derrière, fit une pointe énorme et bondit ! Evanouissement d'une hombre fantôme, rumeur dans le bois, silence... vision.
Une heure après, lancé en charge, le dragon s'arrêta devant un voltigeur amputé qui bourrait péniblement une pipe sur son genou.
- Dragons dé Sébastiani ! cria le cavalier.
- Par là.
Le blessé tendit l'index.
- Dis donc, ton cheval..
- Quoi ?
- J'y donne quinze mètres, a r'garde, il porte au vent.
- Je lui tiens la main basse, pas peur. Alors, de ce côté ? ...
- Tu retrouveras ta famille. Sacré carcan ! Faut le remettre à la longe.
- Bah ! C'est un tréteau d'Empereur, i se soutient. Et puis je fais des reprises. Par là, hein ?
- Oui, à r'v...
Son « à revoir » s'étouffa. Stupéfait, le voltigeur vit l'homme et la bête s'enfuir, et en un instant le dragon disparut, fondit au bout de la route, comme un oiseau...
Plus loin, après des reprises de trots et de galops, le soldat sentit qu'il approchait. Alors il entra dans une ferme, dévalisa les caves, remonta chargé de rhum, en vida sur son cheval dont il étrilla les jambes, puis il but le reste et repartit comme un boulet, droit.
Vers quatre heures il aperçut deux hommes sur la route. C'étaient deux cavaliers blessés de la brigade Treillard. Les rênes de leurs chevaux à l'épaule et pleins de sang, ils jouaient aux cartes.
- Les dragons ? cria le dragon.
- Quels ?
- Sébastiani !
- Là, dit le premier chasseur.
- Là, dit le deuxième chasseur.
Ils n'avaient pas levé les yeux. Un coup d'éperon l'homme et le cheval s'envolèrent !Et en une seconde ils furent un point, ils ne furent plus qu'un petit point dans la mousseline des poussières...
Ce cheval était un grand poil-pie. Parfois, gentiment, le dragon couchait sa face terrible, lui tapotait le cuir, l'excitait de clapots de langue ! La bête s'enlevait alors, mais contrainte par la bride serrait la croupe, volait plus ardente sous le soldat. Ce cheval c'était l'orage, un vent de montagne, la trombe ! Et de la barbe à la queue tiré en élastique, l'oeil fou, les naseaux en coques, à cinq heures il fut dans les coups de fusil !
- Ça chauffe, dit l'homme.

Il tira son sabre, et à toutes brides, passa dans son régiment. Il tombait sur une affaire d'avant-postes. Sans doute que les camarades l'aperçurent, dix voix crièrent : Ohé, Lafollye ! Une haie de baïonnettes surgit, le poil-pie l'escalada, et hors terre des quatre fers disparut au milieu des flammes. Cela encore ce fut un bruit dans une tourbe, un rêve, un écho...
- Ben, tu veux courir, grogna le soldat, courons.
Il vit au bout de son regard des cavaliers qui fuyaient. Comme le cheval était lancé, le dragon consentit à poursuivre, et pliant sa taille, fameux de calme, il arracha de la selle une courroie gênante, repassa le crin dans le culeron, serra la muserolle et frappa le coussinet du portemanteau qui penchait à droite, tout cela bondissant, courant, disparaissant. Puis, comme il a "savait sa bête", il alluma une pipe et siffla une chanson. Entre ses bottes, libre, assoiffé d'espace, cheval buvait les lieues, par gorgées.
Ils galopèrent ainsi deux heures. L'ombre tombait, les cavaliers avaient disparu. Vinrent une plaine, un village, une autre plaine, un village, et une plaine encore. Silhouette dans la fumée ! Tous ces hameaux, tous ces champs, telle une feuille dans la rafale, tel un souvenir, la bête, les franchissait d'un bond. A huit heures le ciel gronda.
Paraîtrait... dit doucement le dragon.
Alors il ramena la bride, et ouvrit les yeux sur la nuit ...

De petits feux s'allumaient au loin. La campagne en était couverte, et ils foletaient sur une immense étendue, comme en un cimetière.
Au fur et à mesure de la course, d'autres lumières scintillaient dans les lointaines herbes, aux creux des champs, sur les pics, aux flancs des buttes. C'étaient les mille bivacs d'une grande armée en éveil, - et de partout, d'ici et de là-bas, d'avant en arrière une houle de voix vagues suivait, devançait et enveloppait le dragon. Le poil-pie soufflait de la fumée, les quatre sabots cognaient la terre comme une enclume, et tout à coup des bandes de soldats, d'énormes troupeaux d'ennemis les entourèrent.
- Wer da ! cria un officier autrichien.
- Vive l'Empereur ! dit sombrement le Français.
Il s'était subitement arrêté, le sabre en main. Courbé, il fendit une tête, et se voyant surpris, tout de même il s'étonna d'être allé si loin, d'avoir battu la route en extrême pointes et séparé de son régiment, d'être empoigné au guêpier... Une petite ombre lui passa dans le coeur, mais ce fut tout, - et au milieu de six mille hommes dont la multitude accourait, tranquille, il descendit de cheval et, s'adossa contre un baraquement. On se jeta sur lui.
Aussitôt le même officier s'avança, et avant que le dragon eût été touché, il cria en français :
- Ton nom ? Qui es-tu ?
L'homme, qui avait un bras dans la bride, se tourna vers le clair de lune, et, raide dans ses bottes, leva sa gueule de bataille :
- Lafollye, dit "Sans-Souliers", dragon de la Garde.
C'était un homme de quarante ans, qui avait fait toutes les campagnes de la République. Il secoua son cou et sourit, puis, l'oeil sur la foule, avec une lenteur forte, il dégrafa les anneaux de son sabre des crochets porte-mousquetons, darda la lame, et regardant l'officier qui s'approchait, la lui allongea dans le ventre.
Alors des cris surgirent de la nuit :
- A mort le fondeur de cloches ! L'asassin des rois !
Et un millier d'hommes s'écrasa sur le dragon.

Ce fut l'orage reroulé sur un seul point, une mêlée qui va au but. Le cheval tomba. Au mlieu des mains levées, dans les clameurs, on vit un sabre qui s'envolait, tournait, large et rouge, aux points d'un homme casqué.. Huit ennemis tombèrent, et le dragon s'en fit une barricade.
La tuerie se reposa.
- Foutus gueux !
Caché à mi-corps par les cadavres et le cheval, l'homme riait à petits coups, funèbres. Une de ses jugulaires à écailles était rompue, et dans le gilet chamois qui lui serrait la poitrine, il y avait du sang.
- Aristocrates ! cria-t-il.
Le ton d'injure de la clameur recommença la lutte. Quelques-uns avaient leurs fusils : on tira, les balles entrèrent dans le cheval. Il fallut s'approcher, mais le fameux s'enleva encore ! Au milieu des têtes cassées, il y eut un instant de confusion, une minute où, comme un nageur qui s'enfonce, le dragon renversé à demi, reçut les coups d'en haut et d'en bas. Des ennemis grouillaient sous ses bottes; il se redressa, tua dix hommes et fit mine de s'essuyer.
- J'en ai, dit-il seulement.
On reprit haleine dans la rage et l'obscurité.
Il en avait, il en avait partout, sur les épaules et, dans les flancs, sur les mâchoires, et même un coup de pointe lui avait fait sauter l'oeil gauche. Coiffé en catogan, la queue de sa chevelure s'était dénouée. Il riait toujours, et l'ardillon de serre-tête s'étant brisé, entre les deux moitiés de son casque-marmite, la sueur et le sang luitombaient des joues, par gouttes lourdes, comme une poix.
- Vive la patrie ! à bas les traîtres !
Il continua de plaisanter, le sabre en l'air, farouche, préparé à de nouveaux coups. Il était déchiré, horrible, et appuyé au mur, une patte sur le mamelon des morts, il grimaça narquoisement cette insulte.
- Ohé ! les marquis ! On revient donc botter la Fiance ! Mais suffit ! le Tondu est encore là !
Dix, vingt, trente hommes se ruèrent. On ne pouvait tirer qu'à bout portant, de peur d'abattre un ami, mais au moment où se levaient les gueules de pistolets, le dragon raflait un bras, coupait une main, décousait une frimousse. Le temps de souffler, le sabre surgissait dans l'ombre, bleui par quelque filet de lune, comme un serpent, comme un fouet, comme une aile d'aîgle ! Cétait incandescent, aigu et subtil, énorme, tournoyant, mortel. A chaque coup, des éclats de bras, des éclats de cuisse et de poitrine, des éclats de crânes volaient dans une pluix rouge, en pantelants copeaux de chair. Cette bataille finissaît en bacchanale. Le dragon se raidit, et sentant la fatigue, voulant sans doute mourir vite, il escalada la barricade pendant que ses ennemis reculaient.
Alors, là, on le vit bien. Il s'était essuyé la face et regardait la mort... Ce soldat était si superbe que des trente balles tirées sur lui aucune ne le frappa
- J'en vois de mon pays dans le tas, cria-t-il, des affameurs d'enfants, des larbins d'Anglais ! Ohé! ceux du Parc aux Cerfs, on sait donc plus viser !
Cette brute avait dit le mot cruel. Une vingtaine de pistolets éclatèrent ! Et cette fois il fut touché. On l'aperçut, qui chancelait. Ses yeux drus, dont l'un saignait toujours, se referrmrent, mais il demeura debout.
- Haï, les p'tits gars, marmonna le dragon douoement, on se met à six mille pour descendre un homme...
Il ployait dans ses pesantes bottes, comme saoûlé.
Une balle lui enleva la queue de ses cheveux. On sait l'amour des soldats pour le catogan; il essaya de la. rattraper, une denxième balle lui troua la main.
- Quoi ! on me dépiote, râla-t-il effrayant.
Un Autrichien blotti près du cheval mort lui enfonça une épée dans le flanc. Il se retourna, et 1'Autrichien lâcha prise, l'épée demeura en pleine chair, vibrante... Le dragon l'y laissa, mais tout à coup une fureur blême le saisit.
- Ca va donc t'y finir ! ...
Il pouvait à peine parler. Le sang lui bombait la bouche et il le crachait avec ses mots, par paquets pourpres. Il était droit sous la lune, la taille cambrée, toujours terrible, avec son poing sur la hanche, le sabre au bout d'un bras.
- Tu peux donc pus me tuer, vous autres tous !..
Il semblait près de tomber. On se porta vers lui, en armes.
- Pisque-donc que vos fusils sont propres à rien....
Il secoua sa tête et leva une épaule, mais son sabre encore épuvanta.
- Si tu veux me tuer sûrement, dit le dragon à l'énorme foule, gn'ia qu'un moyen...
A ce moment il s'inclina, - mais avant de s'ébouler sur le bloc des morts, tandis que du fond de l'ombre son geste s'élargissait aux étoies, il eut le temps de viser l'ennemi, de lui lancer son arme et de lui hurler :
- Prends mon sabre !
