Consulat et Premier Empire

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L'attentat de Staps (12 octobre 1809)

Robert Ouvrard


Né en 1792, Frédéric Staps était le fils d'un pasteur luthérien officiant à Erfurt, ville où le jeune homme était employé dans une maison de commerce. Très marqué par la défaite des armées autrichiennes, lors de la campagne de 1809 et par la mort, le 31 mai, de Ferdinand von Schill, officier prussien animé d'une haine féroce contre Napoléon, et qui venait de tenter, en vain, une insurrection en Westphalie, Staps décide d'assassiner celui qu'il considère comme l'unique responsable des malheurs de son pays. Il se rend à Vienne. Il a laissé à ses parents, qu'il a informé de ses projets,  un curieux message "On le trouvera parmi les vainqueurs, ou mort sur le champ de bataille". Après une première tentative avortée, il est près de réussir, le 12 octobre, lors d'une des nombreuses parades militaires organisées à Schönbrunn. Vêtu d'une redingote et chaussé de bottes, il a mis un chapeau noir,  qui ne cache pas un visage rond et coloré, plutôt doux et candide.

Le général Rapp, l'un des principaux protagonistes de cet évènement, le raconte dans ses Mémoires.

Cependant la paix trainait en longueur: les négociations d'avançaient pas; et l'Allemagne souffrait toujours. Un jeune homme, égaré par un amour aveugle de la patrie, forma le dessein de la délivrer de la délivrer de celui qu'il regardait comme la cause de ses maux. Il se présenta à Schönbrunn le 23 octobre, pendant que les troupes défilaient: j'étais de service; Napléon était placé entre le prince de neuchâtel et moi. Ce jeune homme, nommé St.., s'avança vers l'empereur; Berthier, s'imaginant qu'il venait présenter une pétition, se mit au-devant et lui dit de me la remettre; il répondit qu'il voulait parler á Napoléon: on lui dit encore que, s'il avait quelques communications à faire, il fallait qu'il s'adressât à l'aide-de-camp de service. Il se retira de quelques pas, en répétant qu'il ne voulait parler qu'à Napoléon. Il s'avança de nouveau et s'approcha de très près: je l'éloignai, et je lui dis en allemand qu'il eût à se retirer; que, s'il avait quelque chose à demander, on l'écouterait après la parade. Il avait la main droite enfoncée dans la poche de côté, sous sa redingote; il tenait un papier dont l'extrémité était en évidence. Il me regarda avec des yeux qui me frappèrent; son air décidé me donna des soupsçons: j'appelai un officier de gendarmerie qui se trouvait là; le le fis arrêter et conduire au château. Tout le monde était occupé à la parade; personne ne s'en aperç. On nint bientôt m'annoncer qu'on avait trouvé un énorme couteau de cuisine sur St..: je prévins Duroc; nous nous rendîmes tous au lieu où il avait été conduit. Il était assis sur un lit où il avait étalé le portrait d'une jeune femme, son portefeuille, et une bourse qui contenait quelques vieux louis d'or. Je lui demandais son nom.

"Je ne puis le dire qu'à Napoléon."

"Quel usage vouliez-vous faire de ce couteau ?"

"Je ne puis le dire qu'à Napoléon."

"Vouliez-vous vous en servir pour attenter à sa vie ?"

"Oui, monsieur."

"Pourquoi ?"

"Je ne puis le dire qu'à lui seul."

J'allais prévenir l'empereur de cet étrange événement; il me dit de faire amener ce jeune-homme dans son cabinet: je transmis ses ordres et je remontai. Il était avec Bernadotte, Berthier, Savary et Duroc. Deux gendarmes amen`rent St. les mains liées derrière le dos: il était calme; la présence de Napoléon ne lui fit pas la moindre impression; il le salua cependant d'une manière respectueuse. L'empereur lui demanda s'il parlait français; il répondit avec assurance:

"Très peu."

Napoléon me chargea de lui faire en son nom les questions suivantes:

"D'où êtes-vous ?"

"De Naumbourg"

"Qu'est votre père ?"

"Ministre protestant"

"Quel âge avez-vous ?"

"Dix-huit ans"

"Que vouliez-vous faire de votre couteau ?"

"Vous tuer"

"Vous êtes fou, jeune homme; vous êtes illuminé"

"Je ne suis pas fou; je ne sais ce que c'est qu'illuminé"

"Vous êtes donc malade ?"

"Je ne suis pas malade, je me porte bien"

"Pourquoi vouliez-vous me tuer ?"

"Parce que vous faites le malheur de mon pays"

"Vous ai-je fait quelque mal ?"

"Comme à tous les Allemands"

"Par qui êtes-vous envoyé ? Qui vous pousse à ce crime ?"

"Personne. C'est l'intime conviction qu'en vous tuant je rendrai le plus grand service à mon pays et à l'Europe, qui m'a mis les armes à la main"

"Est-ce la première fois que vous me voyez ?"

"Je vous est vu à Erfurt, lors de l'entrevue"

"N'avez-vous pas eu  l'intention de me tuer alors ?"

"Non, je croyais que vous ne feriez plus la guerre à l'Allemagne; j'étais un de vos plus grands admirateurs"

"Depuis quand êtes-vous à Vienne ?"

"Depuis dix jours"

"Pourquoi avez-vous attendu si longtemps pour excécuter votre projet ?"

"Je suis venu à Schönbrunn il y a huit jours avec l'intention de vous tuer mais la parade venait de finir, j'avais remis l'exécution de mon dessein à aujourd'hui"

"Vous êtes fou, vous dis-je, ou vous êtes malade"

"Ni l'un, ni l'autre"

"Qu'on fasse venir Corvisart"

"Qu'est-ce que Corvisart ?"

"C'est un médecin ", lui répondis-je

"Je n'en ai pas besoin"

Nous restâmes sans rien dire jusqu'à l'arrivée du docteur; St.. était impassible. Corvisart arriva.; Napléon lui dit de tâter le puls du jeune homme, il le fit.

"N'est-ce pas, monsieur, que je ne suis pas malade ?

"Monsieur se porte bien" répondit le docteur en s'adresssant à l'empereur.

"Je vous l'avais bien dit ", reprit St.., avec une sorte de satisfaction.

Napléon, embarrassé de tant d'assurance, recommença ses questions

"Vous êtes une tête exaltée, vous ferez la perte de votre famille. Je vous accorderai la vis, si vous demandez pardon du crime que vous avez voulu commettre, et dont vous devez être fâché."

"Je ne veux pas de pardon. J'éprouve le plus vif regret de n'avoir pu réussir."

"Diable ! Il paraît qu'un crime n'est rien pour vous ?"

"Vous tuer n'est pas un crime, c'est un devoir"

"Quel est ce portrait qu'on a trouvé sur vous ?"

"Celui d'une jeune personne que j'aime"

"Elle sera bien affligée de votre aventure !"

"Elle sera affligée de ce que je n'ai pas réussi; elle vous abhorre autant que moi"

"Mais enfin, si je vous fait grâce, m'en saurez-vous gré ?"

"Je ne vous en tuerai pas moins"

Napoléon fut stupéfait. Il donna ordre d'emmener le prisonnier. Il s'entretint quelque temps avec nous, et parla beaucoup d'illuminés. Le soir il me fit demander et me dit:

"Savez-vous que l'évènement d'aujourd'hui est extraordinaire. Il y a dans tout cela des menées de Berlin et de Weimar."

Je repoussai ces soupçons.

"Mais les femmes sont capables de tout-"

"Ni hommes ni femmes de ces deux cours ne concevront jamais de projet aussi atroce."

"Voyez leur affaire de Schill."

"Elle n'arien de commun avec un pareil crime."

"Vous avez beau dire, monsieur le général; on ne m'aime ni à Berlin, ni à Weimar."

"Cela n'est pas douteux: mais pouvez-vous prétendre qu'on vous aime dans ces deux cours ? et parce qu'on ne vous aime pas, faut-il vous assassiner ?"

Il communiqua les mêmes soupçons à ....

Napoléon me donna l'ordre d'écrire au général Lauer d'interroger St..., afin d'en tirer quelque révélation. Il n'en fit point. Il soutint que c'était de son propre mouvement et sans aucune suggestion étrangère qu'il avait conçu son dessein.

Le départ de Schönbrunn était fixé au 27 octobre (note: en réalité, Napoléon quitta Vienne le 16 octobre - Rapp se trompe ici sur les dates, comme ci-dessous - Staps fut exécuté le 17 octobre). Napoléon se leva à cinq heures du matin et me fit appeler. Nous allâmes à pied sur la grande route voir passer la garde impériale, qui partait pout la France. Nous étions seul. Napoléon me parla encore de St...

"Il n'y a pas d'exemple qu'un jeune homme de cet âge, Allemand, protestant, et bien élevé, ait voulu commettre un pareil crime. Sachez comment il est mort."

Une pluie tombante nous fit rentrer. J'écrivis au général Lauer de nous donner des détails à ce sujet. Il me répondit que St.. avait été exécuté à sept heures du matin, 27, sans avoir rien pris depuis le 24. On lui avait offert à manger; qu'il avait refusé, attendu, disait-il, qu'il lui restait assez de force pour marcher au supplice.On lui annonça que la paix était faite; cette nouvelle le fit tressaillir. Son dernier cri fut < Vive la Liberté ! vive l'Allemagne ! mort au tyran ! > Je remis ce rapport à Napoléon. Il me chargea de garder le couteau, que j'ai chez moi."

Constant fut également témoin de l'affaire:

Ce fut à une des revues dont je viens de parler et qui attiraient ordinairement une foule de curieux venus exprès de Vienne et des environs, que l'Empereur faillit être assassiné. C'était le 13 octobre (sic) : Sa Majesté venait de descendre de cheval et traversait à pied la cour, ayant à coté d'elle le prince de Neufchâtel et le général Rapp, quand un jeune homme d'assez bonne mine fendit brusquement la foule, et demanda en mauvais français s'il pouvait parler à l'Empereur. Sa Majesté l'accueillit avec bonté, mais, ne comprenant pas très bien son langage, elle pria le général Rapp de voir ce que voulait ce jeune homme. Un général lui fit quelques questions; mais peu satisfait apparemment de ses réponses, il ordonna à l'officier de gendarmerie de service de l'éloigner. Un sous-officier conduisit le jeune homme hors du cercle formé par l'état-major, et le repoussa dans la foule. On n'y pensait plus, quand tout à coup l'Empereur, en se retournant, retrouva le faux solliciteur qui venait à lui de nouveau, portant la main droite sur sa poitrine comme pour prendre un placet dans la poche de sa redingote. Le général Rapp saisit cet homme par le bras et lui dit: « Monsieur, on vous a déjà renvoyé à moi. Que demandez-vous? » Il allait se retirer de nouveau, lorsque le général, lui trouvant un air suspect, donna l'ordre à l'officier de gendarmerie de l'arrêter. Celui-ci fit signe à ses gendarmes de se saisir de l'inconnu. L'un d'eux, le prenant au collet, le secoua un peu violemment, et sa redingote s'étant à moitié déboutonnée, un autre gendarme en vit sortir comme un paquet de papiers: c'était un grand couteau de cuisine, avec plusieurs feuilles de papier gris l'une sur l'autre, pour servir de gaîne. Alors les gendarmes le conduisirent chez le général Savary (..)

Lorsqu'on le conduisit au lieu où il devait être fusillé, quelques personnes ayant dit que la paix venait d'être signée, il s'écria d'une voix forte: <<Vive la liberté ! Vive l'Allemagne !". Ce furent ses dernières paroles.

 

Napoléon rend compte de l'évènement à son ministre Fouché.

Un jeune homme de dix-sept ans, fils d'un ministre luthérien d'Erfurt, a cherché, à la parade d'aujourd'hui, à s'approcher de moi . Il a été arrêté par les officiers; et, comme on a remarqué du trouble dans ce petit homme, cela a excité des soupçons; on l'a fouillé et on lui a trouvé un poignard .

Je l'ai fait venir, et ce petit misérable, qui m'a paru assez instruit, m'a dit qu'il voulait m'assassiner pour délivrer l'Autriche de la présence des Français. Je n'ai démêlé en lui ni fanatisme religieux ni fanatisme politique. Il ne m'a pas paru bien savoir ce que c'était que Brutus, mais le fils du pasteur d'Erfurt s'avéra simplement un Allemand exaspéré, comme tant de jeunes étudiants du Tugenbund naissant, et résolu à recommencer si on le laissait vivre. La fièvre d'exaltation où il était a empêché d'en savoir davantage.

On l'interrogera lorsqu'il sera refroidi et à jeun. Il serait possible que ce ne fût rien. Il sera traduit devant une commission militaire.

J'ai voulu vous informer de cet événement, afin qu'on ne le fasse pas plus considérable qu'il ne parait l'être. J'espère qu'il ne pénétrera pas; s'il en était question, il faudrait faire passer cet individu pour fou.

Gardez cela pour vous secrètement, si l'on n'en parle pas. Cela n'a fait à la parade aucun esclandre; moi-même je ne m'en suis pas aperçu.

P. S. Je vous répète de nouveau et vous comprenez bien qu'il faut qu'il ne soit aucune question de ce fait.


Sources.

Mémoires du général Rapp. Bossange Frères, Paris, 1823.
Ph. Jéhin. Rapp, le Sabreur de Napoléon. La Nuée Bleue,1999.
Jean Tulard. Une journée particulière, Lattès, Paris, 1994.
Mémoires de Constant. Éditions de Crémille, Genève, 1969.


© Anovi - 2002 - R. Ouvrard