Le baron de Comeau
Le capitaine baron de Comeau (1771 - 1844) était issu d'une famille noble française, qui avait servi dans l'armée de Condé, sous la Révolution. Après la paix de Campo-Formio, il passe au service du nouvel électeur de Bavière, Maximilien-Joseph (lui même ancien officier français). Lorsque, en 1805, l'Autriche envahi ce pays, la Bavière devient l'alliée de la France. Comeau est alors choisi par Napoléon (qui semble avoir eu des rapports avec sa famille, et avoir même connu rencontré personnellement) le désigne, malgré son grade, pour représenter la Bavière à son grand état-major. C'est à ce titre (il occupera ce poste jusqu'en 1812) qu'il assiste à la bataille d'Austerlitz, dont il donne un compte rendu dans ses "Souvenirs des guerres d'Allemagne pendant la Révolution et l'Empire", parus en 1900, mais qu'il n'eut pas la possibilité de relire et de corriger, la mort l'emportant trop tôt.. On verra que ce compte-rendu comporte cependant un certain nombre d'inexactitudes.

Un salut, et il se retire. Chacun court a son poste. Je n’en avais plus, car les magasins bavarois n’étaient plus chargés de fournir les munitions; on les prenait à l’arsenal de Vienne. Je restais dans ce grand salon, embarrassé de ma personne. En allant monter à cheval, Napoléon le traverse, me regarde et passe. Puis il se retourne et me dit : "Que voulez-vous ? Qu’attendez-vous ? ", "Des ordres, Sire." - "A cheval, et suivez-moi."
Je cours à Vienne prendre mes chevaux; je rejoins le groupe impérial avec peine, mais enfin je peux le rejoindre en chemin, à Brünn, en Moravie. Cette route d’une part, celle d’Italie d’autre part, s’encombraient comme j’avais vu celles de Bavière et de Souabe. Brünn fut rempli de soldats qui allaient se placer sur les hauteurs, les rideaux, dans les défilés. Austerlitz fut le point où trois Empereurs rangèrent leurs armées pour faire un champ de carnage. L’armée russe entrait en action; là tout était neuf.
A la grande reconnaissance dans la plaine d’Austerlitz, Napoléon ne m’adresse pas un mot,pas un regard. Je me crois en disgrâce, ce qui m’est assez indifférent. J’avais déjà vu bien des batailles, mais pas encore de cette importance. Je savais que deux mille quatre cents bouches à feu, triplement approvisionnées, formaient notre artillerie; que deux réserves de cavalerie, chacune de douze mille hommes, allaient faire de ces charges dont je n’avais pas encore idée. Une de ces divisions se composait de chasseurs et de cavalerie légère sous les ordres de Lasalle et de Kellermann. Nansouty commandait la grosse cavalerie.
La ligne ennemie offrait un aspect imposant. Immobile, elle couronnait les hauteurs ; les Russes occupaient le centre; les débris de plusieurs armées ‘autrichiennes formaient les ailes. On ne peut voir plus belles lignes d’hommes prêts à combattre. Leur front se couvrait de chasseurs, de hussards, d’artillerie légère; plus de deux mille canons allaient tonner. Des masses de belle cavalerie paraissaient en seconde ligne. Le front Russe était à découvert; des groupes de cosaques immobiles, des régiments de cavalerie habillés de blanc, coupaient de distance en distance cette ligne verte de l’infanterie russe.
De notre côté les masses débouchaient de toutes parts; L’armée française me semblait moins bien placée : des masses d’infanterie; les unes en carrés, les autres en triangles occupaient tous les fonds, toutes les petites vallées. Des batteries de canon, les unes de six pièces, d’autres de douze, plusieurs de quarante, couronnaient les mamelons; derrière les grandes batteries, les masses de cavalerie; beaucoup de pelotons de cavalerie légère se mouvaient devant le front de leur corps d’armée. La garde avec toutes ses armes se voyait à part et un peu en avant de la ligne. L’Empereur était là, seul, assis sur une caisse de tambour. Son nombreux État-major avait mis pied à terre dans un petit ravin.
Un aide de camp arrive ventre à terre; il parle à Napoléon, lui montre un bois sur la gauche. L’Empereur avait souvent regardé du côté de ce bois. Deux autres aides de camp arrivent, et indiquent ce même point où je remarque une troupe en mouvement. L’Empereur se lève, monte à cheval; chacun en fait autant. Nous mesurions des yeux nos ennemis immobiles. Entre ces deux lignes, celle de l’ennemi stationnaire, et la nôtre, plus remuante, Napoléon galopait et ne parlait à ses troupes que par phrases brèves, hachées, tout en galopant. Je ne distingue que ce commandement : "Sénarmont (le général d’artillerie) quarante canons à ce santon et commencez le feu feu ! et il lui indiquait une chapelle isolée. Depuis. sa campagne d’Égypte, Napoléon les nommait ainsi. Il ordonne aussi à Berthier de faire attaquer ce même santon.
Berthier part avec tout son État-major et une compagnie des guides. M. de Lagrange se dirige sur une des grandes batteries, M. de Monthion sur l’autre, M. de Montholon va à la division Kellermann. Les feux de l’infanterie se mêlent; leur fumée nous enveloppe d’un épais brouillard. Les charges de cavalerie, les charges à la baïonnette enfoncent des masses ; les colonnes qui avaient rompu ces masses sont repoussées à leur tour; de nouvelles masses forment de nouvelles attaques, puis, ramenées, se jettent encore sur l’ennemi tête baissée !
Le feu de l’artillerie commence; celui de l’ennemi répond vigoureusement. La terre tremble sous un mouvement de cavalerie; c’est la division de Kellermann. L’infanterie russe fait un feu, d’abord de bataillon, comme à l’exercice, c’est-à-dire qu’un bataillon reste fixe et l’autre fait feu. Ce tir régulier dure peu et est remplacé par un feu de file, mais toujours de pied ferme. Les généraux de cavalerie légère, Lasalle et Kellermann, perdent du terrain. Le général Rapp s’ébranle avec les chasseurs de la garde. La mêlée est furieuse. Les grandes batteries ralentissent leur tir; elles font un mouvement en avant pendant lequel l’artillerie à cheval faisait un feu à la prolonge, feu de mouvement sur ses flancs.
Les carrés d’infanterie, flanqués d’artillerie, s’avançaient sur le santon. Les autres carrés développaient en bataille et commençaient le feu de file en se développant. Les deux carrés d’attaque firent des évolutions que la fumée du canon m’empêcha de voir; les tambours et la musique indiquaient une charge à la baïonnette. J’y courus, mais j’arrivai trop tard : la ligne ennemie était enfoncée et le santon pris.
Les ailes autrichiennes s’ébranlent et font des feux bien mieux nourris que les feux russes. Ces deux ailes marchent pour attaquer et reprendre le santon. Quatre-vingts pièces d’artillerie les reçoivent. Ce corps de gauche dont je remarquais le mouvement depuis le commencement de l’action prenait l’ennemi en flanc. L’Empereur s’y porta. Le combat devint là vif et acharné. La cavalerie autrichienne fit de très belles charges, qui mirent du désordre dans notre infanterie. Les fantassins de la garde donnèrent, en chargeant à la baïonnette après leur second feu. Le combat se maintenait sur ce point et recommençait d’une manière très vive sur notre droite. C’étaient les Russes, qui, reformés sous les murs du parc du prince de Kaunitz (1), reprenaient l’offensive. Ce parc fut enlevé par le corps de Davoust; la droite tint bon, et la division de Nansouty fit une charge. Ce fut alors que l’armée russe, pour rejoindre l’aile autrichienne qui allait être écrasée par les masses de cavalerie de Nansouty, fit un mouvement de flanc qui fut dérangé par un étang mal gelé. Le Bulletin dit que cet étang en avait englouti des milliers. J’en étais assez prés pour voir ce qui s’y passait. L’armée russe longeait 1’étang et le mettait entre elle et cette cavalerie qui l’aurait inquiétée. Quand même quelques pelotons auraient eu le pied dans l’eau, il n’y avait pas de quoi les noyer. Les quelques corps d’hommes et de chevaux que j’y ai vus avaient été tués par le canon; c’était comme sur la rive, et encore moins (2). Je mets en fait que ce n’est pas deux mille hommes qui ont péri là, mais au plus deux cents, tandis que, sans cet obstacle, cette colonne aurait été écrasée.
Pendant cette bataille, je ne voyais rien à faire pour moi qui ne recevais pas d’ordres, et je parcourais cette mêlée générale ; pendant plus de deux heures, impossible de me douter à qui resterait la victoire. J’avais entendu 1’Empereur parler de la batterie de quarante bouches à feu dirigée par Sénarmont. Ce général, mon contemporain et mon camarade, faisait partie de ma promotion. Il m’avait retrouvé avec plaisir. J’allai prés de lui juger de ses oeuvres ;le centre ennemi enfoncé, sa gauche battue et repoussée vers cet étang mal gelé amena Napoléon à cette terrible batterie du santon qui avait si bien réussi. Il fut tout content d’y trouver Sénarmont et moi, deux artilleurs de son temps; il n’en fallut pas davantage pour me remettre dans ses bonnes grâces, et il me donna la mission de faire charger par Kellermann un carré russe de leur droite qui résistait. Dans la colonne de douze régiments de cavalerie légère qui devait exécuter cette charge, il y avait deux régiments bavarois ; je les accompagnai, et je vis toute la puissance qu’a une masse de cavalerie sur une infanterie incertaine, où l’on commence à remarquer ces frôlements qui sont le signe de la démoralisation. Il n’y eut pas de ces décharges d’infanterie qui font rebrousser les chevaux ; pas de ces menaçantes baïonnettes qui arrêtent l’impulsion. C’étaient au contraire des armes jetées par. terre, des fuites entre les jambes des chevaux; des mains se cramponnant à leurs brides, des crinières hérissées, des chevaux se cabrant, se mordant, hennissant; d’autres s’élançaient, ‘s’abattaient, se relevaient, se dressaient ! Jamais bataille, jamais tableau de bataille ne m’avait donne l’idée de semblable mêlée ! . . .
On fit là plusieurs prisonniers. Je regardais comment les soldats distinguaient les morts et les blessés. Il y en eut bien moins que je ne l’aurais pensé: Néanmoins, de ce moment la victoire, un instant incertaine, ne fut plus douteuse. Il ne restait à vaincre que des Autrichiens : ils demandaient à conclure la paix, mais la déroute était rare et partielle. On voyait des masses se retirer en bon ordre, reprendre des positions, forcer nos généraux de former contre elles des colonnes d’attaque, et ne les attendant pas, mais ne fuyant pas.
Pendant cette charge de cavalerie, je m’emparai d’un bon cheval en faisant prisonnier un colonel russe, qui avait été jeté à terre, mais avait encore un pied pris dans l’étrier. Je vis, près d’une haie écrasée, un cheval se cabrer, s’agiter, les rênes de la bride étaient coupées et pendaient comme quatre lanières. Il ruait, traînait et piétinait son cavalier. Je sautai à bas du mien et je tins ce fougueux animal par la bride en sommant l’officier de se rendre. Lui, avec une figure furieuse, me répond en français qu’il ne se rendra pas. Je coupe la courroie de 1’étricr d’un coup de sabre; j’abandonne la bride et je prends l’officier au collet. Je le mets entre les mains de deux soldats bavarois, mes ordonnances.
Ce cheval, si furieux avant, restait là, sans bouger ; je le pris aussi, bien qu’il essayât de faire le difficile, se cabrant, donnant des coups de pied de devant. Aidé par je ne sais qui je le montai et je n’en ai jamais eu de si bon et de si doux. .C’était un de ces petits chevaux kalmouks, à moitié sauvages comme leurs maîtres ; je le remis au Roi de Bavière qui m’avait semblé le désirer; en place le Roi m’envoya un rouleau de ducats cacheté. Je crois qu’il le donna à Napoléon. Du moins quelques officiers de sa connaissance m’ont assuré l’avoir vu à Paris, au jardin des plantes, mais c’en était peut-être un autre, car j’en ai retrouvé en Russie beaucoup de cette race, peu connue dans nos contrées. Le pelage de celui-ci était noir et formait une épaisse toison frisée comme celle d’un chien barbet, queue et crinière très fournies et les jambes de devant courtes et couvertes en arrière de flocons de crin comme des barbes de bouc.
La paix fut la suite de cette mémorable bataille. Les Russes se retirèrent en Pologne et les Autrichiens signèrent à Presbourg un traité qui créa les rois de Bavière et de Wurtemberg et la confédération du Rhin. Je quittai ce champ de gloire et je revins a Vienne faire l’officier d’artillerie pillard. Les arsenaux de Vienne, les fonderies, les manufactures d’armes se trouvaient dans le meilleur état. Je sentis que la Bavière, toujours convoitée par l’Autriche, et actuellement en guerre avec elle, devait l’affaiblir ,le plus possible et surtout la retarder, en ruinant ce matériel lent à se reproduire. Le traité à conclure avec la France aurait pu le conserver, et je me livrai avec ardeur à évacuer ce matériel, à mettre hors de service les machines employées à sa construction. On ne se battait plus; j’ai fait tant que j’ai pu cette guerre sourde à ce dangereux voisin, et j’y voyais la punition de son orgueilleux dédain pour tous les services que les émigrés avaient offerts et qui avaient été rejetés.
J’expédiai donc le plus vite que je pus à Munich les canons bavarois, trophées de l’arsenal de Vienne depuis l’Électeur Charles VII (3) qui avait été empereur et ennemi assez malheureux de la maison d’Autriche. Je décrochai aussi quelques drapeaux bavarois de cette époque qui faisaient assez mauvais effet au milieu d’un grand nombre de queues de pacha et je revins à Munich aussitôt que cela fut possible.
(1) Le château et le parc d'Austerlitz appartenaient à la famille du prince de Kaunitz. (NDLR : ici, on reste sceptique sur la mémoire de l'auteur, qui doit sans doute confondre avec les évènements s'étant passés à la faisandrie de Sokolnitz, les combats de la bataille d'Austerlitz n'ayant à aucun moment atteint le château d'Austerlitz)
(2) Le 30e bulletin de la grande armée qui raconte la bataille d’Austerlitz parle des milliers de Russes qui auraient été noyés dans les lacs; M. Thiers évalue le nombre des noyés à deux mille. Le bulletin ne saurait faire autorité : l’inexactitude des bulletins était passée en proverbe dans l’armée : "menteur comme un bulletin, disait-on. M. de Comeau, attache à l’état-major généra1, était très bien placé pour voir ce qui se passait. (NDLR. Rappelons que cet incident survint lors de la retraite des Russes, ce que Comeau n'indique pas vraiment ici)
(3) Charles-Albert. électeur de Bavière, prétendit, à la mort de l’empereur Charles VI (1740), disputer son héritage à sa fille Marie-Thérèse; il se fit même élire Empereur sous le nom de Charles VII, mais, malgré l’appui de la France, il fut battu, ses pays envahis, sa capitale prise et son fils, pour rentrer en possession de ses Etats, dut signer la paix.