Constant
Louis-Constant Wairy, dit
Constant, (1778 - 1845) entre au service de Bonaparte au moment du départ de
celui-ci pour la campagne de Marengo. Il se ra le valet de chambre du Premier
consul puis de l'Empereur, jusqu
'en 1814. Ses Mémoires, publiés en 1830-1831, servent surtout à se justifier
pour les faits que beaucoup lui repreochent, mais sont d'une lecture
divertissante. Il y consacre quelques paragraphes à la bataille d'Austerlitz.
Je
ne sais plus pourquoi, il n'y avait pas à Austerlitz de tente pour l'empereur;
les soldats lui avaient dressé avec des branches une espèce de baraque, avec
une ouverture dans le haut pour le passage de la fumée. Sa Majesté n'avait
pour lit que de la paille; mais elle était si fatiguée, la veille de la
bataille, après avoir passé la journée à cheval sur les hauteurs du Santon,
qu'elle dormait profondément, quand le
général Savary, un de ses aides de camp, entra pour lui rendre compte d'une
mission dont il avait été chargé. Le général fut obligé de toucher
l'épaule de l'empereur et de le pousser pour l'éveiller. Alors il se leva et
remonta à cheval pour pour visiter ses avant-postes. La nuit était profonde,
mais tout à coup le camp se trouva illuminé comme par enchantement.
Chaque soldat mit une poignée de paille au bout de sa baïonnette, et tous ces
brandons se trouvèrent allumés en moins de temps qu'il ne faut pour l'écrire.
L'empereur parcourut à cheval toute sa ligne, adressant la parole aux soldats
qu'il reconnaissait. "Soyez demain, mes braves, tels que vous avez toujours
été, leur disait-il, et les Russes sont à nous, nous les tenons !" L'air
retentissait des cris de Vive l'Empereur ! et il n'y avait officier ni soldat
qui ne comptât, pour le lendemain, sur une victoire.
Sa Majesté, en visitant la ligne d'attaque où les vivres manquaient depuis quarante-huit heures (car on n'avait distribué dans cette journée qu'un pain de munition pour huit hommes), vit, en passant de bivouac en bivouac, des soldats occupés à faire cuire des pommes de terre sous la cendre. Se trouvant devant le 4e régiment de ligne, dont son frère était colonel, l'empereur dit à un grenadier du2e bataillon, en prenant et mangeant une des pommes de terre de l'escouade : "Es-tu content de ces pigeons-là ?" - "Hum ! Ca vaut toujours mieux que rien; mais ces pigeons-là c'est bien de la viande de carême." - "Eh bien, mon vieux - repris Sa Majesté en montrant aux soldats les feux de l'ennemi, - aide moi à débusquer ces b...res là, et nous feront le mardi-gras à Vienne !"
L'empereur revint, se recoucha et dormit jusqu'à trois heures du matin. Le service était rassemblé autour d'un feu de bivouac, près de la baraque de Sa Majesté; nous étions couchés sur la terre, enveloppés dans nos manteaux, car la nuit était des plus froides. Depuis quatre jours je n'avais pas fermé l'oeil, et je commençais à m'endormir quand, sur les trois heures, l'empereur me fit demander un punch; j'aurais donné tout l'empire d'Autriche pour reposer une heure de plus. Je portai à Sa Majesté le punch que je fis au feu du bivouac; l'empereur en fit prendre au maréchal Berthier, et je partageai le reste avec ces messieurs du service. Entre quatre et cinq heures, l'empereur ordonna les premiers mouvements de son armée. Tout le monde fut sur pied en peu d'instants et chacun à son poste; dans toutes les directions on voyait galoper les aides de camp et les officiers d'ordonnance, et au jour la bataille commença.
Je n'entrerai pas dans les détails sur cette glorieuse journée qui, suivant l'expression de l'empereur lui-même, termina la campagne par un coup de tonnerre. Pas une des combinaisons de Sa Majesté n'échoua, et en quelques heures les français furent maîtres du champ de bataille et de l'Allemagne toute entière (sic). Le brave général Rapp fut blessé à Austerlitz comme dans toutes les batailles où il a figuré. On le transporta au château d'Austerlitz, et le soir, l'empereur alla le voir et causa quelques instants avec lui. Sa Majesté passa elle-même la nuit dans le château.