Journal de marche du colonel Lataye
Le général de brigade Pierre-François Lataye (1755 - 1827) n'est encore, en 1805, que colonel. Il commande, à Austerlitz, le 10e régiment de cuirassier (l'ancien Royal-Cravates), où il sert depuis 1773. Il a rédigé un Journal de marche durant la campagne de 1805. L'extrait ci-dessous est une sorte d'hommage posthume aux combattants russes.
Le lendemain, en passant sur le champ de bataille nous avons mieux distingué les cadavres. La nuit avait été froide et un grand nombre de blessés avaient dû succomber, mais l'on ne pouvait voir sans être attendri de ces malheureux Russes, les uns appuyés languissamment contre un tronc d'arbre, les autres dans le fossé de chaque côté de la route, où ils s'étaient traînés pour se soustraire aux intempéries; d'autres n'ayant pas eu la force de se traîner plus loin étaient demeurés au milieu des champs, couchés sur le ventre, la figure sur la terre. En général, ils n'avaient plus leurs capotes et comme la plupart avaient fait les morts, ou que leur inanition avait fait croire qu'ils l'étaient réellement, on les avait déshabillés jusqu'à la chemise. Dans un fossé était couché un Russe mort et à côté de lui un petit chien qui, ne l'ayant pas perdu de vue lorsqu'il fut tué, avait passé la nuit près de son cadavre ; ce pauvre animal, léchant les mains livides de son maître, donnait l'exemple de la fidélité la plus touchante.
Le 16 frimaire lorsque nous rentrâmes à Dwaroschna, les habitants étaient occupés à donner la sépulture aux morts. Ils en mettaient dix à douze dans le même trou, de sorte qu'une plaine d'une étendue de quatre lieues n'était qu'un cimetière ; quoique renfermant chacune autant de cadavres, les fosses se touchaient presque.
... Les chevaux que nous avions vus le 12 au milieu de la plaine ayant une jambe cassée étaient encore à la même place, en vie et même debout. Je les ai fait tuer. Devant une maison de la route qui avait servi d'ambulance, au moins deux cents cadavres d'hommes morts entre les mains de ceux qui les pansaient étaient nus, en un monceau.
Dans chaque maison du village nous avons trouvé sept à huit Russes qui s'y étaient traînés et dont les blessures, faute de soins, étaient gangrenées. Ils mouraient de faim et lorsqu'on leur présentait des pommes de terre, ils les mangeaient toutes crues. Cependant ils ne se plaignaient pas, ce qu'ils avaient de commun avec tous leurs compatriotes qui se laissent tuer, lorsqu'ils sont vaincus, sans se plaindre et sans paraître regretter la vie. Dans leur système, lorsqu'ils meurent ainsi les armes à la main loin de leur patrie, ils y vont ressusciter. C'est une idée que l'on entretient parmi eux et à laquelle ils ajoutent foi.