Major Mahlern


Le major Mahlern est un de ces vieux vétérans de l'armée impériale, qui a été à l'école dans les camps militaires. Il fait partie, en 1805, du corps de réserve sous les ordres du feld-marschal prince von Auersperg et du général de cavalerie prince de Liechtenstein, et au sein duquel il a été nommé, le 5 octobre, commandant du 6e bataillon du régiment d'infanterie Kerpen. Il participe à la réunion avec l'armée de Kutusov et raconte ici sa participation à la bataille d'Austerlitz (qui mettra d'ailleurs un terme à sa carrière militaire) 


Le 1er décembre, très tard le soir, nous arrivâmes à Austerlitz dans nos cantonnements. Toutes nos troupes firent la même grave faute, celle de ne pas  placer d'avant-postes, mais seulement des sentinelles, et encore, celles-ci ne furent postées que chez les Autrichiens. En un mot, toute l'armée alliée se tenait dans ses quartiers  sans aucun soucis. En tout état de cause on ne croyait pas, ce soir là, au quartier général, à une attaque de l'ennemi, sans quoi on aurait dû prendre d'autres dispositions. Je témoigne de ceci sur mon honneur et ma réputation, car, en raison de mes habitudes et de mon expérience, je me suis toujours rendu à nos avant-postes, pour en vérifier la disposition et, lorsque cela était possible, celle de l'adversaire.

C'est ce que je fis cette fois là encore et ne fut pas peu étonner lorsque je réalisai l'insouciance et les fautes irresponsables , sans doute à l'origine des terribles défaites subies lors de la bataille des jours suivants. Lorsque je retournai au camp, j'informai le brigadier Juerzick des sécurités insuffisante de notre armée.

Celui-ci fut fortement surpris, et donna l'ordre, que tous soient en alerte maximum, afin de ne pas être surpris par l'ennemi. On ne put avertir les Russes, car, des brigadiers jusqu'aux officiers, ne se souciant pas de leur situation, ils bivouaquaient dans les villages des environs.

Une autre erreur était que le général en chef Koutousov et ses divisionnaires, au quartier général, étaient plus préoccupés par leur bien être que d'inspecter les camps ou de reconnaître les positions ennemies.

Vers minuit, on apprit enfin que l'ennemi semblait se préparer à attaquer. Les dispopsitions furent envoyées de tous les cotés, au moyen d'adjudants et d'ordonnances. Mais la plupart d'entre eux ne savaient pas où se trouvaient les différentes unités, de sorte que, plusieurs de ces unités ne reçurent aucun ordre; ce fut en particulier le cas des brigadiers, des officiers d'état-major russes, car, on vient de le voir, aucun d'entre eux ne se trouvait au bivouac.

Le 2 décembre à 7 heures du matin, il y avait un brouillard si épais que l'on ne voyait pas à 50 pas, , on entendit une forte fusillade, sans que l'on puisse déterminer quelle partie de notre armée alliée était passée à l'attaque ou était attaquée par l'ennemi.

On vît seulement, peu ou prou, que les colonnes russes se mettaient en marche, en passant devant nous, et que, peu après, les corps francs français avançaient à leur rencontre.

En raison du brouillard, les russes crurent que leurs chasseurs ou bien d'autres troupes voulaient se retirer chez eux, et ils ne tirèrent pas sur eux, restant au contraire en ordre parfait (sans ordres de leurs officiers, lesquels se trouvaient encore dans leurs villages, totalement insoucieux) sur leurs positions. Ce n'est que lorsque l'ennemi, formé en masse,  fut à une distance d'à peu près 20 pas, qu'ils réalisèrent leur erreur et s'élancèrent à sa rencontre avec courage et bravoure. Ce fut alors un affrontement général qui, grâce à la fermeté des Russes, permit de le repousser une première fois.. Finalement s'avancèrent les grenadiers, formés en échiquier, qui chargèrent, impassibles, lorsqu'ils se rendirent compte du replis des premières lignes, leurs bonnets bien enfoncés sur l'oeil gauche. Les russes, toujours sans instruction de leurs chefs, restèrent cependant  parfaitement réunis et firent front. Le combat fut mené si intensément des deux cotés, qu'il fallut un certain temps d'incertitude, jusqu'à ce que les rangs russes se disloquent et soient assaillis par leur arrière par la cavalerie française.

A peine avaient-ils aperçu les masses françaises, que celles-ci s'écartèrent et leurs canons, qui se trouvaient dissimulés au milieu d'elles, délivrèrent une décharge qui brisa totalement les colonnes russes. Entre-temps arrivaient les officiers russes, cherchant leurs unités et leurs troupes; la majorité, cependant, tomba aux mains de la cavalerie ennemie, le reste se retirant avec les troupes russes en désordre.

A présent, les Autrichiens étaient également attaqués de tous les cotés par l'ennemi, de nouveau reformés en échiquier. Les brigadiers ne savaient pas de quel coté faire front face aux troupes s'avançant depuis le défilé; de plus, les canons ne pouvaient être mis en place qu'avec difficulté en raison de la fatigue des chevaux. 

Le capitaine Till, du 6e bataillon Kerpen, qui avait été envoyé pour observer les mouvements que faisait l'ennemi dans le brouillard et de que les Russes entreprenaient, revint en toute hâte, informant le brigadier que l'ennemi attaquait des deux cotés à marche forcée. A peine cette information était-elle formulée que le régiment Würzburg était menacé par le centre français. Le courageux colonel Sterndahl, commandant le régiment et le 6e bataillon d'infanterie Auersperg, fit avancer au-devant de l'ennemi, son commandant de régiment par interim attaqua les Français avec ses grenadiers, avec une telle vaillance que ces derniers reculèrent.

Mais, en raison du brouillard, les bataillons suivant se dirigèrent trop sur leur gauche et furent, en conséquence, séparés de leur brigade, ce dont l'ennemi tira parti pour faire passer sa cavalerie, séparer et envelopper  ces bataillons. Il en résulta le désordre dans ce brave régiment, dont la plus grande partie fut faite prisonnière ou fut dispersée.

Le 6e bataillon d'infanterie Auersperg, qui était deux fois plus nombreux que les autres 6e bataillons(cela venait du fait que le lieutenant-colonel Bach, depuis Ulm avait recueilli un grand nombre de soldats et les avait intégré à ce bataillon) fut par conséquent un grand renfort pour le colonel par interim Sterndahl, pour combler le vide qui venait de se créer.

Pendant ce temps, Napoléon avait fait avancer sa troisième ligne de son aile droite, formée de troupes bavaroises, avec l'ensemble des grenadiers français.

Durant tous ces mouvements la troisième ligne autrichienne avait eu le temps de se mettre en marche. Mais avant, son brigadier  avait remarqué une hauteur , sur laquelle faire installer quelques canons; malheureusement il fut blessé par un coup de feu tiré par un chasseur ennemi. 

Pour répondre à l'attaque, , je fis avancer mon bataillon, formé en masse, sur la hauteur que je viens de mentionner., marcher de front, et, comme nous étions menacé de face et de coté, j'avisais mes camarades du régiment Beaulieu de se joindre à moi et de couvrir les flancs. Lorsque les tirailleurs ennemis aperçurent  ce mouvement en avant, ainsi que la mise en place de deux canons, qui permettaient de prendre en enfilade toute la ligne ennemie, ils interrompirent un long moment leur fusillade.  Au moment où je mettais en place ces dispositions, le général Juerzick me cria "Bravo ! Major Mahlern !"

Ce mouvement à peine achevé, j'observais que l'ennemi se préparait à une attaque frontale. Au moment où il commençait de s'avancer, je fis tirer une décharge, le forçant à marquer le pas. Dans le même instant, le bataillon Beaulieu était furieusement attaqué par les grenadiers français et rejeté J'entamais alors une contre attaque avec le bataillon Reuss-Greitz;  durant ce mouvement en avant, nous fûmes pris sous un feu très sévère, au cours de laquelle le capitaine Nigl, ainsi que de nombreux soldats furent sévèrement blessés et beaucoup tués.

En raison de ces pertes, et du fait que mon flanc gauche était désormais menacé par l'ennemi, mon bataillon fléchit; je l'incitait cependant à rester ferme. Mon brave adjudant,  l'enseigne  Jlljaschek, qui avait vu le capitaine Steinberg et le lieutenant Bayer tomber blessés, descendit de cheval et se mis à leur ordres; il tira son épée et ramena l'ordre parmi les soldats découragés.

Quelques décharges ralentirent le feu de l'ennemi, rendant le transport des blessés moins périlleux. . Au milieu de mon bataillon, une balle ennemie abattit mon porte drapeau; j'avais reçu, pendant le combat, deux cadets, sans que l'on m'ait dit les tâches qu'ils devaient exercer; les intéressés n'avaient pu seulement me dire que les ordres suivraient. J'avis assigné deux d'entre eux à la garde du drapeau. L'un deux, nommé Schöndler, était un cuirassier. Lorsqu'il aperçut un officier français s'élançant hors du carré, pour s'emparer du drapeau tombé à terre, il se précipita sur celui-ci avec le sabre, lui infligeant une blessure à la main, qui le força à lâcher le drapeau.. Il me l'amena en me disant "Je vous remet, Major, le bien le plus précieux de mon bataillon, son drapeau !"Je le nommais, ainsi que les adjudants précédemment cités à de plus hautes charges, à mes risques et périls.  Je dois dire que ce jour, en dépit de toutes ses suites malheureuses, fut pour moi un des plus heureux.

Le bataillon Reuss-Greitz, qui se trouvait à coté du mien, reculait également; pendant ce mouvement son commandant, le brave lieutenent-colonel Scovaud (?), fut sévèrement atteint d'une balle au ventre et à la colonne vertébrale. je me retrouvais pratiquement seul et fit former le carré à ce qui me restait de soldats.

J'avais déjà 1 officier et 72 soldats tués, 2 capitaines et plus de 100 soldats blessés, enfin 50 prisonniers. De plus, un grand nombre de soldats étaient, durant la marche, tombés malades, décédés ou disparus, de sorte que mon bataillon, qui, au début de l'affaire, se montait à 312 hommes, n'en comportait maintenant guère 80.

Je me retirai lentement devant l'ennemi vers une hauteur boisée et, alors que nous nous en approchions, nous remarquâmes que nous avions devant nous un marécage devant nous, dans lequel un cosaque et son cheval étaient à moitié enfoncés.

Voyant ceci, je donnais l'ordre à mon bataillon d'appuyer à gauche de ce marécage, pour continuer la marche en franchissant le ruisseau qui sortait de ce marécage, me dirigeant moi-même avec mon cheval, qui ne pouvait franchir cet obstacle, dans ce marécage, dans lequel nous nous enfonçâmes  bientôt à moitié. Mais mon cheval progressait bravement et atteignait déjà l'autre rive, lorsqu'il se pris les pattes dans les racines d'un arbre; je me crut perdu. L'ennemi ne se risqua pas jusque là, sans doute parce qu'ils virent qu'un bataillon en carré et les hussards de la Garde russe se trouvaient à proximité, mais il fit tirer un coup de canon, qui n'atteignit ni mon cheval ni moi-même, mais un arbre, derrière lequel je me protégeais. Effrayé, mon cheval fut, en deux bonds, hors du marécage et je fus sauvé.

Lorsque, peu après, je poursuivis, avec mon bataillon, ma route en descendant la hauteur, par le chemin empruntant le pont près du moulin, je remarquais qu'il s'agissait là d'une communication principale venant de Brünn vers Austerlitz, et qu'une partie de notre artillerie et de l'artillerie russe se retirait. Je fis donc avancer mon bataillon, pour protéger le pont, jusqu'à ce que l'artillerie soit passée.

L'artillerie passa donc le pont sans pertes. Je fis tirer furieusement sur les chasseurs à cheval français, qui pensaient pouvoir s'en servir, secondé par notre artillerie, entre temps arrivée sur une petit hauteur. La plus grande partie des chasseurs fut ainsi repoussée, mais l'un de leurs escadrons attaqua cependant le 5e bataillon Württemberg, qui se retirait devant la hauteur en carré, dont une partie fut dispersée, une autre faite prisonnier, le reste trouva refuge derrière une auberge le long de la route de Brünn. Je reçu alors l'instruction de protéger avec mon bataillon l'artillerie, qui avait pour rôle d'empêcher  la cavalerie ennemie de franchir le pont et le ruisseau, ce que je fis exactement.

Les français firent avancer quelques canons et obusiers pour troubler, sans résultats cependant, notre artillerie. Comme je me trouvais derrière notre artillerie, je dus faire reculer mes troupes derrière les hauteurs.

Le combat d'artillerie continua encore quelque temps, mais nous reçûmes bientôt l'ordre de la retraite.

C'est ainsi que se termina ma participation à la bataille d'Austerlitz.