Antoine Ausgustin Flavien Pion des Loches


Le colonel Antoine Augustin Flavien Pion des Loches (1770 - 1819) n'a pas directement participé à la bataille d'Austerlitz, mais il a laissé , dans ses "Campagnes", publiées en 1889, d'intéressant détails sur des actions "parallèles", précisées dans les lettres qu'il adressait à sa fiancée.


Le 30 brumaire (21 novembre), nous arrivâmes à Austerlitz. La 1e division (général Legrand) était avec nous, les deux autres étaient cantonnées en arrière. Nous restâmes dans l’inaction jusqu’au 7 frimaire (28 novembre). Le château du prince de Kaunitz, où logeait M. le maréchal (note : Soult), était plein de vins, on aurait pu en distribuer longtemps à la division Legrand et au 5e régiment de hussards qui couvrait le quartier général; mais l’adjoint Dufay, qui pensait peut-être trouver moyen d’en faire argent, s’établit grand échanson, et à peine put-on obtenir quelques distributions.

A Austerlitz (en Moravie), le 5 frimaire an XIV (20 novembre 1805). Après 86 jours de marche, nous voilà arrivés à peu prés au centre de la Moravie,, nous avons à droite la Hongrie, à gauche la Bohême, et en avant, si nous sortons de la Moravie, la Silésie autrichienne et la partie de la Pologne qui appartient à la maison d’Autriche : tous ces pays sont aussi barbares que les noms qu’ils portent, on y parle une langue inintelligible; ceux d’entre nous qui savent l’allemand sont à quia, parce que nous avons parcouru le pays par des chemins de traverse où nous n’avons trouvé que de pauvres habitants ; ils manquent presque des choses nécessaires à la vie, ils n’ont ni linge ni vaisselle, ils sont d’une malpropreté qui soulève le coeur. Voila où nous en sommes depuis huit jours, et malheureusement c’est ici que, selon toutes les apparences, nous allons avoir des cantonnements. Arrivés, depuis deux jours , dans un gros bourg, d’où je vous écris, nous manquons de tout, il fait froid et nous n’avons pas de bois, le vin est très rare, la viande mauvaise, le pain aigre, noir et dur, un lit de paille, je ne me suis jamais trouvé si mal, et néanmoins je jouis d’une parfaite santé, je l’attribue au grand exercice que je prends. Tous ceux de mes camarades que j’ai vus hier dans leurs cantonnements n’ont pas si bonne mine que moi ; cependant j’ai eu autant de maux qu’eux et j’ai bien pris ma part des fatigues de la campagne. Il m’est arrivé plusieurs fois d’être à cheval dès les six heures du matin, jusqu'à la nuit et de n’avoir d’autre nourriture qu’un peu de pain et d’eau-de-vie dans ma poche. Notre corps d’armée s’est battu cinq fois, une des affaires a été assez chaude, cependant nous avons perdu tr`s peu de monde. Sommes-nous au bout de nos courses ? Aurons-nous bientôt des quartiers d’hiver supportables ? Je l’espère, on dit qu’il y à des négociations. Il ne faut rien moins que l’espérance dans la pais pour rendre supportable notre position.

L’avant-garde générale de l’armée était à Wischau , petite ville à deux lieues en avant sur la gauche d’Austerlitz. Le 7 frimaire (28 novembre), à une heure de l’après-midi, on bat la générale, on tire le canon d’alarme, nous jetons nos bagages dans les fourgons, nous montons à cheval à la hâte et nous nous portons sur la hauteur en avant de la ville. Là, près d’une petite chapelle, était notre batterie d’artillerie légère qui avait tiré le canon d’alarme. Nous apercevons l’armée russe en bataille; nos dragons s’étaient laissé surprendre à Wischau, un régiment y fut sabré. Entre nous et l’armée russe, un peu sur notre gauche, était le 5e corps et la cavalerie du prince Marat, qui  furent longtemps à se former en bataille. L’empereur quitta son quartier de Brünn et vint s’établir en avant sur notre gauche à une maison de poste. Le maréchal Soult était fort embarrassé. Si les Russes avaient fait un mouvement par leur gauche, nous étions obligés de nous retirer; il envoya l’ordre à ses deus premières divisions de lever leurs cantonnements, mais elles  n'arrivèrent point en ligne le jour même. Nous n’étions pas sans inquiétude; cependant la journée se passa tranquillement de notre côté ; à minuit nous rentrâmes à Austerlitz.

Notre parc n'avait pas suivi tous nos mouvements ; il était cantonné à Gross-Piravart, une partie de l’équipage autrichien pris à Spitz, était restée à Nikolsbourg (note : aujourd'hui Mikulov, à la frontière austro-tchèque), faute de chevaux. A peine étions-nous couchés, que le général Lariboisière est mandé par le maréchal Soult; il revient et m’ordonne de monter à cheval pour requérir à Nikolsburg des chevaux qui amèneront l’équipage autrichien et porter à M. Cabau à Gross-Piravart l’ordre de mettre son parc en marche sur Pohrlitz (note : aujourd'hui Pohorelice). Je pars, accompagné d’un maréchal des logis, par une nuit absolument noire, à travers des chemins inconnus. A huit heures du matin, dans un village où je fais rafraîchir mes chevaux, je trouve tous les équipages  de la division Vandamme; je me croyais donc bien en sûreté; je me trompais car j'appris que peu d’instants après mon départ un parti de cosaques était venu les piller, après avoir sabré les domestiques des généraux et les gens d'escorte. Arrivé à midi à Nikolsbourg, j'envoie à M. Cabau l'ordre de se mettre en mouvement et je requiers du bourgmestre 160 chevaux pour atteler les 40 voitures de mon parc. Il me répond que cela lui est impossible, que son arrondissement est épuisé, mais je le menace de le faire. conduire pieds et poings liés au quartier général où il sera fusillé. .

Le lendemain avant neuf heures, j’avais 126 chevaux. J’allais partir, lorsque le général Samson me fit  informer que la communication n’était pas libre, qu’un régiment de chasseurs en patrouille avait trouvé plusieurs partis ennemis à peu de distance de la ville ; je lui demandai 50 chasseurs pour m’escorter, car je n’avais pour toute garde que le lieutenant Doyen, un sergent et 4 canonniers à pied, à peine le nécessaire pour faire marcher les paysans qui conduisaient les chevaux. Le général me refusa l’escorte, malgré tout ce que je lui avais raconté de la journée du 7 et de l’importance de mon convoi. J’étais fort embarrassé, je craignais de le compromettre, et je délibérai un moment si je n’attendrais pas l’arrivée de M. Caban, à qui je me serais réuni. Mais j’aperçois quelques soldats d'infanterie sur la grande route, je les arrête, je leur représente, sans les effrayer, qu’ils voyageront plus en sûreté avec moi ; je remplis leurs gibernes de cartouches; je place en tête du convoi un obusier chargé; je fais allumer une mèche et je pars. Les soldats d'infanterie me flanquaient en se tenant dans la campagne à quelques cinquantaines de toises sut mon flanc par où je craignais d'être inquiété, j'éclairais moi-même à cent pas en avant. Si j’avais découvert quelque parti, je lançais un obus, c’en était peut-être assez pour effrayer une cavalerie qui n’aurait pas soupçonné un parc marchant sans escorte. J’arrivai sans incident à Pohrlitz ; un chef d'escadron de cuirassiers me témoigna toute sa surprise,  il était au moins aussi effrayé que le général Samson ; je veillai toute la nuit pour empêcher les désertions. Je devais recevoir de nouveaux ordres à Pohrlitz, parce qu’au moment de mon départ d’Austerlitz, le corps d’armée allait commencer un mouvement rétrograde ,qui devait le rapprocher de cette ville. Le 10 frimaire (ler décembre), je fus tenté de rejoindre le quartier général en laissant mon parc à Doyen, mais cet officier était si  neuf, si emprunté, que j’hésitai à lui en confier le commandement. Le 11 frimaire (2 décembre) au matin, Lavillette arriva de l’armée, apportant à M. Caban l’ordre de se rendre en hâte à Brünn ; il fut très surpris de me trouver avec mon convoi. Il était envoyé par M. le maréchal Soult, qui, ayant appris l’accident arrive aux équipages de la division Vandamme, en avait conclu que j’avais été tué ou pris. Lavillette m’ayant dit qu’au moment de son départ , la canonnade commençait à s'engager et qu’il l’avait entendue pendant sa route, nous en conclûmes qu’il y avait une grande affaire (c’était la bataille d'Austerlitz). En nous acheminant sur Brünn, nous rencontrâmes bientôt une quantité innombrable de blessé, mais tous joyeux et contents ; ils nous annonçaient que nous avions battu l’ennemi sur tous les points. Nous arrivâmes à Brünn assez tard, nous y rencontrâmes le Dr Vaudiée, aide-major du 5e d’artillerie; il ne nous donna sur la journée d’autres détails qu’en nous disant que dès le matin il avait vu arriver à Brünn une grande quantité de blessés, qu’il y avait établi une espèce d’hôpital et qu’il avait la main fatiguée d’avoir fait des pansements. Bientôt arrivèrent dans notre maison des officiers d’infanterie de notre corps d’armée, blessés sur la fin de la journée; leur narration ne nous laissa aucun doute sur nos succès.

Le soir même de la bataille d’Austerlitz, notre parc arrivait à Brünn, c’est-à-dire à deux lieues sur les derrières du champ de bataille, de sorte que si le lendemain il eût encore fallu se battre, le 4e corps se serait trouvé en mesure. Je ne courus pas les dangers du feu comme ceux de mes camarades qui se trouvaient sur le champ de bataille, mais je Courus deux fois le risque d’être pris et haché bar les Cosaques ; je leur échappai  par une espèce de miracle et je m’acquittai aussi honorablement qu’heureusement de ma mission.

Le 12 frimaire (3 décembre), je rejoignis le corps d’armée à Menitz, un des vil!ages du champ de bataille. Chemin faisant, nous rencontrâmes un grand nombre de blessés russes et français ; j’admirais le courage des soldats russes, dont plusieurs blessés aux jambes se traînaient à quatre ; d’autres grièvement blessés, réunis près des feux encore fumants du bivouac, y attendaient la mort sans pousser un cri. Quand nous passions devant quelques maisons nous distinguions aux cris qu’elles étaient pleines de blessés français, le plus grand silence régnait dans celles occup6espar les blessés russes. Dans la nuit, le général reçut de M. le maréchal l'ordre de ramasser les 80 canons laissés par les Russes; ce soin fut confi6 à M. Lignien, son aide de camp. 

Le 13 frimaire (4 décembre), nous étions en route à deux heures de l’après-midi, quand un officier d’état-major vint avertir M. le maréchal que les deux empereurs avaient une entrevue. Nous abandonnons le corps d’armée, nous piquons des deux et bientôt nous arrivons au lieu de l’entrevue, sur la grande route de Hongrie, prés d’une maison; les deux empereurs, environnés d’un cercle de généraux et d’officiers d’état-major, conféraient depuis deux heures et traitaient de la paix; les maréchaux de France à l'écart étaient debout comme les deux souverains, celui d'Autriche avait fait admettre à la conférence son cousin le prince Jean de Liechtenstein, qui fit presque seul de son coté les frais de la conversation. 

Les deus souverains se séparent, l’empereur français donne la main à l’empereur d’Autriche, le voit monter en voiture, puis il monte à cheval et, suivi de ses maréchaux, il se rend a Austerlitz. Ceci se passait en avant du village d’Urschitz. Le corps d’armée vint coucher ce même jour à Dambourschitz, non loin de là. Nous étions tous bien persuadés que les empereurs s’étaient quittés bons amis et qu’ils étaient convenus de la paix; mais nous ne savions rien en détail et nous attendions avec impatience que M. le MaréchaI rentrât d’Austerlitz , où il avait accompagné Sa Majesté. Il ne revint point et nous nous couchâmes avec l’espérance. Dans la nuit nous fûmes réveillés en sursaut, le feu avait pris au village.

Mariahilf (en Moravie), le 15 frimaire an XIV (6 décembre 1807). Je ne vous ai pas écrit depuis le 5 et je crois que ma lettre était datée d'Austerlitz. Depuis ce jour, nous n’avons ni postes d’armée ni équipages; depuis ce jour, nous n’avons ni pain, ni vin, ni viande, ni asile ; depuis ce jour, nous bivouaquons; l'empereur partage nos peines et nos fatigues, ainsi personne ne peut se plaindre. Le 9 et le 10, nous avons été en présence des Russes; notre armée était forte de 60,000 hommes, l’armée russe de 80,000. Enfin, le 11 frimaire, nous avons eu une affaire des plus sanglantes : 40.000 Russes sont hors de combat, en comprenant dans ce nombre les hommes tués, blessés ou pris. Le reste de l'armée est en pleine déroute ; 120 pièces de canons sont tombées en notre pouvoir, l'armée l’armée ennemie est débandée et hors d'état d’agir. J'aurais bien voulu pouvoir vous donner plus tôt tous ces détails, je crains que les papiers publics ne vous aient informés de la fameuse bataille d'Austerlitz; ma dernière lettre étant datée de cette ville, vous pouviez concevoir de l’inquiétude lorsque je ne vous écrivais pas. Je n’ai pas assisté en personne à cette grande bataille; j’étais à deux lieues d’Austerlitz pour accélérer l’arrivée des munitions de guerre dont nous craignions de manquer. Moins exposé que ceux qui se sont trouvés au feu, j’ai eu plus que ma part des maux de cette journée; le parc que je conduisais a failli être pris par un parti de cavalerie cosaque qui nous aurait hachés en pièces ; en accélérant la marche, je l’ai sauvé... Voici le résultat de la bataille d’Austerlitz.

Le surlendemain 13 frimaire , l’empereur d’Allemagne a eu avec l’empereur de France une entrevue sur le champ de bataille ; j’étais présent à cette entrevue, rangé en cercle avec les officiers de l’armée à vingt toises de Leurs Majestés. Les préliminaires de la pais ont dû être signés aujourd’hui, c’est le bruit général; cela me paraît hors de doute, parce que nous nous retirons en arrière et que nous quittons le centre de la Moravie pour venir cantonner sur les frontières de ce pays et de l’Autriche. Nous passerons ici l’hiver vraisemblablement; mais au printemps nous partirons. Nous voila au bout de la campagne, je vais me reposer. Adieu, ma chère, je suis bien fatigué, il est huit heures du soir, je suis à jeun, je n’ai mangé qu’y peu de pain aujourd’hui, mais nous avons un peu à souper, nous allons y procéder.