François-René Cailloux, dit Pouget
François-René Cailloux, dit Cailloux (1767 - 1851) s'engagea en 1791 dans le bataillon volontaire de la Meurthe, dont il fut élu capitaine. Après une courte interruption de service, il fera toutes les campagnes napoléoniennes, jusqu'en 1815. . Cet homme "d'un caractère aimable, d'une politesse et d'une urbanité remarquables", fut également un soldat d'un très grand courage, blessé à Heilsberg, à Aspern, à Polotsk et fut fait prisonnier par les Russes en 1812. Sur la base de notes prises au cours de sa carrière, il rédigea des Mémoires, qui furent publiés en 1895. L'extrait ci-dessous relate, très brièvement, il faut le reconnaître, sa participation à la bataille d'Austerlitz.
L'empereur Napoléon, ayant choisi son champ de bataille, fit rétrograder son armée de près de deux lieues. L'ennemi, qui n'en soupçonnait pas la cause, la suivit avec des cris de joie. Mais, arrivée sur le terrain choisi, elle s'arrêta et, le 30 novembre, les deux armées se trouvèrent en présence, l'une présentant le combat et l'autre l'acceptant. La ligne des feux ennemis était très étendue, elle annonçait une force de plus de cent mille hommes. Les deux armées restèrent en présence et assez rapprochées jusqu'au 2 décembre, faisant chacune leurs dispositions. Ce jour, l'empereur Napoléon était à cheval bien avant l'aurore; il passa devant la ligne de son armée. La division Legrand, qui formait l'extrémité de l'aile droite du 4e Corps, fut mise en mouvement en colonne par divisions; le 26e léger fut détaché de la division et chargé de défendre le village de Telnitz, situé à un quart de lieue de l'extrémité droite de la ligne de bataille, où il fut attaqué par un corps de douze mille grenadiers russes qui essaya de le culbuter afin de tourner l'armée française. Quoique ces grenadiers fussent soutenus par trente bouches à feu, ils ne purent y parvenir. Mon régiment était appuyé par quelques pièces d'artillerie et de la cavalerie qui ne put donner à cause du terrain, qui ne le lui permettait pas. La mitraille ennemie nous incommodait fort; nous en vînmes de part et d'autre à la baïonnette. Pendant cette opposition, on peut dire inespérée, puisque le 26e léger était seul chargé de la défense sur ce point, l'attaque se faisait au centre sur les corps de Soult, Bernadotte et Davout, plus particulièrement sur le corps de Soult.
Les Russes s'étaient aventurés avec leur artillerie sur un lac qui était recouvert de neige et de glace; boulets et obus français brisèrent cette glace, qui fit engloutir une grande partie de l'armée russe.
La victoire se déclara en faveur de l'armée française; ce que voyant l'empereur Alexandre, qui était présent à la bataille, ainsi que son frère, le grand-duc Constantin, firent leurs adieux à l'empereur François II en lui conseillant d'en passer par les conditions du vainqueur.
J'eus beaucoup à souffrir, pendant le combat de Telnitz, de l'indocilité du cheval que je montais qui, effarouché par le sifflement des boulets qui voltigeaient autour de ses oreilles et entre ses jambes, ne me permettait pas de me transporter là où je croyais ma présence nécessaire. Le chef de bataillon Brillat m'offrit le sien, que j'acceptai avec empressement. Au moment où je mettais pied à terre, je me sentis couvrir de terre et de pierrailles qui me furent lancées à la figure avec une telle force que je fus mis en sang et presque aveuglé. C'était la chute d'un boulet tombé à trois pas de moi. Je n'enfourchai pas moins la pacifique monture de mon chef de bataillon et me portai au centre de mon régiment, que j'encourageai de la voix et de l'exemple à soutenir honorablement son poste, quoique de sang-froid la tâche parût au-dessus de ses forces.
Vous jugerez, mes enfants, de l'opiniâtreté de la défense et de l'attaque sur ce point, quand vous saurez que l'Empereur avait dit qu'il connaissait tout le danger que courraient les troupes qu'il opposerait aux Russes, qui chercheraient à le tourner par sa droite, mais que ses plans ne pouvaient être changés. Ce fut le premier danger que je courus depuis l'ouverture de la campagne, auquel j'échappai sain et sauf, aux meurtrissures près que je reçus à la figure. Nous fûmes heureux de nous re- trouver après une bataille qui avait duré depuis huit heures du matin jusqu'à trois heures de l'après-midi; un de mes chefs de bataillon vint m'embrasser pour me témoigner sa joie, ce que l'autre fit également. J'eus à peu près soixante prisonniers, au nombre desquels étaient quatre braves capitaines dont un avait conquis un sabre d'honneur dans les guerres d'Italie. L'armée russe perdit plus de quarante mille hommes. Notre cavalerie suivit l'ennemi et faillit prendre les empereurs de Russie et d'Autriche; aussi cette bataille fut-elle désignée d'abord sous le nom de bataille des trois Empereurs. Les vivandières du 26e rivalisèrent de courage; elles apportaient de l'eau-de-vie aux militaires sur le champ de bataille au plus dangereux de l'action, sans vouloir recevoir aucune rétribution. Il resta dans le village de Telnitz un grand nombre de morts et de blessés des deux armées. Un soldat russe, qui avait la cuisse cassée, refusa tous les secours qu'on voulait lui prodiguer, et pour prix de l'humanité qu'on lui témoignait il déchargea son fusil sur un chasseur du régiment qui, ne le croyant pas dangereux, avait eu l'imprudence de lui laisser son arme. Il ne tua pas ce chasseur, mais à l'instant même ce fanatique fut percé de cinq ou six coups de baïonnette.
L'armée française se mit en mouvement le 3 pour suivre ses succès, l'empereur Napoléon bivouaquant comme ses soldats.