Jean Rapp


Jean Rapp (1771 - 1821), l'un des aides de camp les plus célèbres de Napoléon, est la figure centrale du célèbre tableau de Gérard, qui le représente au moment où il présente à l'Empereur, entouré de son état-major, le prince Repnin, qu'il vient de faire prisonnier. Cet épisode est également l'élément le plus important de la courte relation que Rapp fait de la bataille, dans ses Mémoires parues en 1823.


Jean RappNous arrivâmes à Austerlitz. Les Russes avaient des forces supérieures aux nôtres; ils avaient replié nos avant-gardes et nous croyaient déjà vaincus.

L'action s'engagea; mais, au lieu de ces succès faciles que leur garde seule devait obtenir, ils trouvèrent partout une résistance opiniâtre. Il était déjà une heure, et la bataille était loin de se décider pour eux. Ils résolurent de tenter au centre un dernier effort. La garde impériale se déploya; infanterie, cavalerie, artillerie, marchèrent sur le pont sans que Napoléon aperçût ce mouvement, que lui dérobaient les accidents du terrain. Un feu de mousqueterie se fit bientôt entendre, c'était une brigade commandée par le général Schinner que les Russes enfonçaient. 

Napoléon m'ordonna de prendre les Mamelouks, deux escadrons de chasseurs, un de grenadiers de la garde, et de me porter en avant pour reconnaître l'état des choses. Je partis au galop, et je n'étais pas à une portée de canon que j'aperçus le désastre. La cavalerie était au milieu de nos carrés, et sabrait nos soldats. Un peu en arrière nous discernions les masses à pied et à cheval qui formaient la réserve. L'ennemi lâcha prise et accourut à ma rencontre. Quatre pièces d'artillerie arrivèrent au galop et se mirent en batterie. Je m'avançai en bon ordre; j'avais à ma gauche le brave colonel Morland, et le général Dallemagne à ma droite. "Voyez-vous, dis-je à ma troupe, nos frères, nos amis qu'on foule aux pieds: vengeons-les, vengeons nos drapeaux !". 

Nous nous précipitâmes sur l'artillerie, qui fut enlevée. La cavalerie nous attendit de pied ferme et fut culbutée du même choc; elle s'enfuit en désordre, passant, ainsi que nous, sur le corps de nos carrés enfoncés. Les soldats qui n'étaient pas blessés se rallièrent. Un escadron de grenadiers à cheval vint me renforcer, je fus à même de recevoir les réserves qui arrivaient au secours de la garde russe. Nous recommençâmes. La charge fut terrible; l'infanterie n'osait hasarder son feu; tout était pêle-mêle; nous combattions corps à corps. Enfin l'intrépidité de nos troupes triomphe de tous les obstacles; les Russes fuient et se débandent.

Alexandre et l'empereur d'Autriche furent témoins de la défaite; placés sur une élévation à peu de distance du champ de bataille, ils virent cette garde qui devait fixer la victoire taillée en pièces par une poignée de braves. Les canons, le bagage, le prince Repnin, étaient dans nos mains; malheureusement nous avions un bon nombre d'hommes hors de combat, le colonel Morland n'était plus, et j'avais moi-même un coup de pointe dam la tête. J'allai rendre compte de cette affaire à l'empereur; mon sabre à moitié cassé, ma blessure, le sang dont j'étais couvert, un avantage décisif remporté avec aussi peu de monde sur l'élite des troupes ennemies, lui inspirèrent l'idée du tableau qui fut exécuté par Gérard.

Les Russes, comme je l'ai dit, se flattaient de nous battre avec leur garde seule. Cette jactance avait blessé Napoléon, il s'en est rappelé longtemps.

Après la bataille d'Austerlitz, Napoléon me nomma général de division, et m'envoya au château d'Austerlitz pour soigner ma blessure, qui n'était pas dangereuse. Il daigna me faire plusieurs visites, une entre autres le jour de l'entrevue qu'il accorda à l'empereur d'Autriche.