Le général Anne Jean Marie René Savary (1774 - 1833) fut l'aide de camp et l'homme de confiance (certain diront "le séide") de Napoléon et on le connaît essentiellement pour sa participation active dans l'exécution du duc d'Enghien., puis comme ministre de la police, lorsque Fouché fut remercié. A Austerlitz, son rôle fut extrêmement important dans les jours qui précédèrent la bataille, lorsque, par deux fois, il fut envoyé auprès du tsar Alexandre Ier, tout autant pour offrir un problématique cessez-le-feu, que pour observer à son aise les positions des armées alliées. Durant la bataille elle-même, il remplit parfaitement ses fonctions d'aide de camp.
Nous étions au dernier jour de
novembre 1805
; le lendemain, 1er décembre, il plaça lui-même toutes les divisions de son
Armée; il connaissait son terrain aussi
bien que les environs de Paris. Le maréchal,Davout (1) était
à l’extrême droite, en échelons, sur la
communication de Brünn à Vienne, par Nikolsbourg. Sa division de droite était commandée par le
général Friant ; c’était celle-là qui agissait avec
nous.
Le maréchal Davout était séparé du corps du maréchal Soult par des étangs qui présentaient de longs défilés étroits, et d’une difficile communication.
Le maréchal Soult avait aussi la droite de la partie de l’armée qui était opposée à l’armée russe. Sa division de droite était celle du général Legrand, qui joignait juste les étangs qui le séparaient du général Friant. A la gauche du général Legrand, était la division Saint-Hilaire, et à la gauche de celui-ci, celle du général Vandamme.
En deuxième ligne, derrière le maréchal Soult, était d’abord la division des grenadiers réunis, et à leur gauche les deux divisions du maréchal Bernadotte.
A gauche du maréchal Soult, sur une configuration de terrain un peu plus avancé, était le corps du maréchal Lannes, ayant sa première division (celle du général Caffarelli) à la droite du chemin d’Olmutz à Brünn , et sa deuxième division (celle du général Suchet) appuyée par sa droite au même chemin, et de sa gauche au Santon. L’infanterie de la garde était la réserve naturelle du maréchal Lannes. Comme le terrain à notre gauche paraissait offrir un grand développement, on jugea convenable de ne pas en éloigner la cavalerie; on mit d’abord la cavalerie légère à la droite du maréchal Lannes; elle n’y incommodait nullement le corps du maréchal Soult, qui se trouvait sur un vaste plateau, un peu en arrière et à droite.
Derrière la cavalerie légère, on plaça les dragons.
Les cuirassiers restèrent encore ce jour-là près du corps du maréchal Soult avec la garde à cheval..
L’empereur passa sa journée entière à cheval, à voir lui-même son armée régiment par régiment. Il parla à la troupe; il vit tous les parcs, toutes les batteries légères; donna les instructions à tous les officiers et canonniers. Il alla ensuite visiter les ambulances et les moyens de transport pour les blessés.
Il revint dîner à son bivouac, et il fit appeler tous ses ses maréchaux: il les entretint de tout ce qu'ils devaient faire le lendemain, et de tout ce qu’il était possible que les ennemis entreprissent.
On aurait pu écrire un volume de bout ce qui sortit de son esprit dans ces vingt-quatre heures.
On avait vu dans toute l’après-midi l’armée russe arriver et prendre des positions très rapprochées de notre droite. L’empereur était prêt dans les deux hypothèses, ou de recevoir l’attaque de l’ennemi, ou de l'attaquer lui-même.
Le soir, c'était le ler décembre, il s’engagea à notre extrême droite un tiraillement qui se prolongea assez tard pour donner de l’inquiétude à l’empereur. Il avait déjà envoyé plusieurs fois savoir d’où il provenait; il me fit appeler et m’ordonna d’aller jusqu’à la communication entre la division du général Legrand et celle du général Friant, et de ne pas revenir sans connaître ce que faisaient les Russes, ajoutant que ce tiraillement devait couvrir quelque mouvement.
Je n’eus pas bien loin à aller; car, à peine arrivé à la droite de la division Legrand; je vis son avant-garde qui était repoussée d’un village placé au pied de la position des Russes, qui avaient voulu s’en emparer pour déboucher de là sur notre droite; la nature du terrain favorisait leur mouvement, qui était déjà commencé lorsque j’arrivai. Il faisait un beau clair de lune ; cependant ils ne continuèrent pas ce mouvement à cause de la nuit qui s’obscurcit bientôt : ils se contentèrent de s'amonceler sur ce point, de manière à se déployer rapidement à la pointe du jour.
Je revins à toutes jambes rapporter ce que j’avais vu; je trouvai l’empereur couché sur la paille, et dormant profondément sous une baraque que les soldats lui avaient faite, si bien que je fus obligé de le secouer pour le réveiller. Je lui fis mon rapport; il me fit répéter, envoya chercher le maréchal Soult, et monta à cheval pour aller visiter lui-même toute sa ligne et voir le mouvement des Russes sur sa droite; il en approcha aussi près que possible. En revenant à travers les lignes du bivouac, il fut reconnu par les soldats , qui allumèrent spontanément des torches de paille : cela se communiqua d’un bout de l’armée à l’autre : dans un instant, il y eut une illumination générale, et des cris de Vive l'Empereur ! qui s’élevaient jusqu’aux nues.
L’empereur rentra très tard, et quoiqu’il continuât à prendre du repos, il ne fut pas sans inquiétude sur ce que pourrait devenir le mouvement de sa droite pour le lendemain. Il était éveillé et debout à la pointe du jour, pour faire prendre en silence les armes à toute l’armée.
Il y avait tin brouillard très épais, qui enveloppait tous nos bivouacs au point de ne pouvoir distinguer à dix pas. Il nous fut favorable et nous donna le temps de nous disposer; cette armée avait été si bien dressée au camp de Boulogne, que l’on pouvait compter sur le bon état dans lequel chaque soldat tenait son armement et son équipage.
A mesure que le jour arrivait, le brouillard paraissait se disposer à remonter. Le silence jusqu’à l’extrémité de l’horizon était absolu; on n’eût jamais pensé qu’il y avait autant de monde et de foudres enveloppés dans ce petit espace.
L’empereur me renvoya encore à l’extrême droite pour observer le mouvement des Russes : ils commençaient à déboucher sur le général Legrand, comme j’arrivais près de lui ; mais le brouillard empêchait de bien juger le mouvement. Je revins en rendre compte. Il était à peu près sept heures du matin; le brouillard était déjà assez remonté pour que je n’eusse plus besoin de suivre la ligne des troupes pour ne pas m’égarer (on était à deux cents toises des Russes).
L’empereur voyait toute son armée, l’infanterie et la Cavalerie formées en colonnes par division. Tous les maréchaux étaient près de lui et le tourmentaient pour commencer : il résista à leurs instances jusqu’à ce que l’attaque des Russes se fût plus prononcée. A sa droite il avait fait dire au maréchal Davout d’appuyer le général Legrand, qui bientôt après fut attaqué et eut toute sa division engagée. Lorsque l'empereur jugea à la vivacité du feu que l’attaque était sérieuse, il fit partir tous les maréchaux et leur ordonna de commencer.
Cet ébranlement de toute l’armée à la fois eut quelque chose d’imposant; on entendait les commandements des officiers particuliers. Elle marcha comme à la manoeuvre, jusqu’au pied de la position des Russes, en s’arrêtant parfois pour& rectifier ses distances et ses directions. Le général Saint-Hilaire attaqua de front la position russe qu’on appelle dans le pays montagne du Pratzen. Il y soutint un feu de mousqueterie épouvantable, qui aurait ébranlé un autre que lui. Ce feu dura deux heures, il n’eut pas un bataillon qui ne fût déployé et engagé.
Le général Vandamme, qui avait eu un peu plus d’espace à parcourir pour joindre l’ennemi au feu, arriva sur la colonne, la culbuta, et fut maître de sa position et de son artillerie en un instant. L’empereur fit de suite marcher une des divisions du maréchal Bernadotte derrière la division Vandamme, et une portion des grenadiers réunis derrière celle de Saint-Hilaire. Il envoya l‘ordre au maréchal Lannes d’attaquer promptement et vivement la droite des ennemis, afin qu’elle ne vînt point au secours de leur gauche qui se trouvait totalement engagée par le mouvement de l’empereur.
La portion de l’armée ennemie qui avait commencé son mouvement sur le général Legrand, voulut rétrograder et remonter le Pratzen; le général Legrand la suivit de si près, appuyé de la division Friant (du maréchal Davout), qu’elle fut forcée de combattre comme elle se trouvait placée, sans oser reculer ni avancer. Le général Vandamme, dirigé par le maréchal Soult, et appuyé d’une division de Bernadotte, fit un changement de direction par le flanc droit, pour attaquer, en les débordant, toutes les troupes qui étaient devait la division Saint-Hilaire.
Le mouvement réussit pleinement, et les deux divisions, réunies sur le Pratzen même par ce mouvement, n’eurent plus besoin des secours de la division Bernadotte; elles firent un deuxième changement de direction par leur flanc droit , et descendirent du Pratzen pour attaquer en queue toutes les troupes qui étaient opposées au général Legrand. Ces troupes quittèrent, pour attaquer les Russes, la position d'où ceux-ci étaient descendus pendant la nuit précédente pour attaquer le général Legrand; elles avaient ainsi parcouru le demi-cercle complet. L’empereur fit appuyer le mouvement par les grenadiers réunis et la division de la garde à pied; il eut un plein succès et décida la bataille.
Le général Vandamme, en commençant son premier changement de direction à droite, était un échec. Le 4e régiment de ligne perdit une de ses aigles dans une charge de cavalerie exécutée sur lui par la garde russe; mais les chasseurs de la garde et les grenadiers de service près de l’empereur chargèrent si à propos, que cet accident n’eut pas de suites.
C’est après le deuxième changement de direction à droite de la même division Vandamme , alors en communication avec Saint-Hilaire, que l’empereur ordonna à celle des divisions de Bernadotte qui suivait le mouvement d’aller droit devant elle, et de ne plus suivre la direction de Vandamme. Cette division le fit ; elle combattit l’infanterie de la garde russe, l’enfonça et la mena battant une bonne lieue; mais elle revint à sa position, on ne put savoir pourquoi. L’empereur, qui avait suivi le mouvement, de la division Vandamme , fut fort étonné, en revenant le soir, de trouver cette division de Bernadotte sur la place d’où il l’avait lancée lui-même le matin. On va voir s’il avait lieu d'être mécontent du mouvement rétrograde de cette division.
La gauche de notre armée, sous les ordres du maréchal Lannes, et où était toute notre cavalerie, aux ordres du maréchal Murat , avait enfoncé et mis en fuite toute la droite de l’armée russe, qui, à la nuit tombante, prit la route d’Austerlitz pour se rallier aux débris de l’autre portion de cette armée que le maréchal Soult avait combattue. Si la division du maréchal Bernadotte eût continué à marcher encore une demi-heure, au lieu de revenir à sa première position, elle se serait trouvée à cheval sur la route d’Austerlitz à Hollitsch, où la droite de l’armée russe faisait sa retraite. En empêchant ce mouvement , elle complétait sa destruction. Toute la journée fut une suite de manoeuvres dont pas une ne manqua, et qui coupèrent l'armée russe, surprise dans un mouvement de flanc, en autant de tronçons qu’on lui présenta de têtes de colonnes pour l’attaquer.
Tout ce qui était descendu du Pratzen pour attaquer les généraux Legrand et Friant fut pris sur place, par le résultat des mouvements des divisions Saint-Hilaire et Vandamme (2).
En résumé, il nous resta, avec le champ de bataille, cent pièces de canons et quarante-trois mille prisonniers de guerre, sans compter les blessés et les tués qui restèrent sur le terrain ; il était difficile de voir une journée plus victorieuse et plus décisive.
L’empereur revint le soir tout le long de la ligne où les différents régiments de l’armée avaient combattu. Il était déjà nuit, il avait recommandé le silence à tout ce qui l'accompagnait, afin d’entendre les cris des blessés; il allait tout de suite de leur côté, mettait lui-même pied à terre et leur faisait boire un verre d’eau-de-vie de la cantine qui le suivait toujours. Je fus avec lui toute cette nuit, pendant laquelle il resta fort tard sur le champ de bataille; l’escadron de son escorte l’y passa tout entière à ramasser des capotes russes sur les morts, pour en couvrir les blessés. Il fit lui-même allumer un grand feu auprès de chacun d’eux, envoya chercher partout un commissaire des guerres, et ne se retira point qu’il ne fût arrivé; et, lui ayant laissé un piquet de sa propre escorte, il lui enjoignit de ne pas quitter ces blessés qu’ils ne fussent tous à l’hôpital. Ces braves gens le comblaient de bénédictions, qui trouvaient bien mieux le chemin de son coeur que toutes les adulations des courtisans.
C’est ainsi qu’il s’attachait le coeur de ses soldats, qui savaient que, quand ils étaient mal, ce n’était pas sa faute : aussi ne s’épargnaient-ils pas à son service.
La nuit était si noire, que nous avions été obligés de passer par Brünn, de sorte que le maréchal Davout reçut l’ordre tard, et ne put ce jour là que réunir son corps et s’approcher à portée de reconnaître l’ennemi.
(1) On remarquera facilement que l’auteur nomme souvent un maréchal pour indiquer son corps d’armée, et un général de division pour indiquer la division commandée par ce général.
(2) C’est dans ce moment que l’empereur envoya du champ de bataille, son aide de camp Lebrun, porter la nouvelle du succès à Paris, et qu’il envoya également un officier à l’électeur de Bavière et celui de Wurtemberg.