Philippe Paul Ségur
Philippe-Paul Ségur (1780 - 1873) fut aide d camp de Napoléon, avec le grade de général de brigade, alors qu'il n'était âgé que de 32 ans. Il a laissé des Mémoires, au succès largement mérité, tant par leur qualité historique (on rappellera ici sa narration de la campagne de Russie) que par le talent d'écrivain qu'ils démontrent. Ayant fait toutes les campagnes napoléoniennes, Ségur mourut à l'âge de 93 ans !
Enfin, le jour du 2 décembre
commençant à poindre, il nous fit appeler dans sa baraque. On nous y servit un
court repas qu'avec nous il prit debout après quoi, ceignant son épée : «
Maintenant messieurs, nous dit-il, allons commencer une grande journée ! »
Chacun alors courut à ses chevaux. Un instant après, nous vîmes, sur le
sommet de ce tertre que nos soldats appelaient « butte de l'Empereur »,
accourir, des divers points de notre ligne, suivis chacun d'un aide de camp,
tous les chefs de nos corps d'armée.
Napoléon avait voulu qu'ils vinssent ainsi, tous à la fois, recevoir ses derniers ordres. Ce furent : le maréchal prince Murat, le maréchal Lannes, le maréchal Bernadotte, le maréchal Soult, et le maréchal Davout. Dans cet instant solennel ces maréchaux formèrent, autour de l'Empereur, le plus formidable ensemble que l'imagination puisse concevoir ! Spectacle merveilleux ! Dans ce cercle redoutable, que de gloires réunies ! Que de chefs de guerre, justement et diversement célèbres, entourant le plus grand homme de guerre des temps antiques et modernes ! Il me semble les voir encore recevoir successivement son inspiration, et aussitôt, comme s'ils eussent emporté la foudre, s'élancer de toutes parts pour en aller briser les forces réunies de deux empires ! Ma vie aurait la durée de celle du monde, que jamais l'impression d'un tel spectacle ne s'effacerait de ma mémoire. Ainsi commença l'une des plus célèbres journées de notre histoire !... Que les temps ont rapidement changé ! Mon Dieu ! que, alors, tout était grand, le hommes forts, les temps glorieux, et que nos destinées semblaient imposantes !
Les premières paroles de l'Empereur à ses maréchaux leur avaient expliqué son plan de bataille. Certain, par les rapports de la nuit, que, dans la seule pensée de ne point le laisser s'échapper, l'ennemi achevait à notre portée son mouvement de flanc, et qu'il se jetait en masse sur notre droite, il s'était écrié de nouveau : « Oui, c'est un mouvement honteux ! Ils me croient donc bien jeune ; ils s'en repentiront ! »
Et aussitôt il avait renouvelé à chacun ses ordres.
Davout, dont la tête de colonne harassée commençait seulement à paraître, avait l'instruction d'arrêter en tête, à notre extrême droite et au fond du défilé bordé par les lacs, l'ennemi qui, depuis la veille, s'y engageait follement de plus en plus.
Soult, pour sa division de droite, reçut le même ordre ; et, pour ses deux autres divisions déjà ployées en colonnes d'attaque par-delà le ruisseau, aux débouchés des deux villages de notre centre, l'instruction d'être prêt à s'élancer sur le plateau central de la bataille.
Bernadotte, arrivant obliquement de notre gauche, dut assaillir à la fois, de ce côté, ce même plateau.
Cet effort simultané, de quatre divisions, sur le centre des Austro-Russes dégarni par leur mouvement en avant et à leur gauche, l'Empereur lui-même, avec sa double réserve des grenadiers réunis et de sa Garde, le soutiendra ! En même temps, à notre aile gauche, Murat et sa cavalerie chargeront par les intervalles de l'infanterie de Lannes ; puis, en se retirant derrière eux, les attireront, et feront expirer sous les feux de nos bataillons les élans de sa cavalerie ennemie, qui de ce côté semble puissante.
L'Empereur termina par ces mots : « Il faut que, dans une demi-heure, la ligne entière soit tout en feu ! »
Ainsi, pendant que, à notre gauche et surtout à notre droite reculée au fond d'un vallon, où l'ennemi s'avance et s'enfonce, on résistera, une formidable attaque sur le plateau élevé du centre, où l'armée alliée, en se prolongeant vers sa gauche, nous présente un front affaibli, l'envahira. Les deux ailes ennemies se trouveront soudainement séparées par ce coup de guerre. Dès lors l'une, attaquée en face et débordée par notre victoire sur le centre, devra céder; tandis que l'autre, trop avancée, tournée, dominée par cette même victoire centrale, et cernée contre les lacs, dans ce coupe-gorge où elle s'est aventurée, y sera écrasée ou prise. Voilà la bataille, telle qu'elle fut conçue et exécutée !
L'Empereur, après avoir donné ses instructions à ses maréchaux, dit à chacun d'eux: « Allez ! » Et chacun successivement, la tête haute, le regard animé, et en lui faisant le salut militaire, partit aussitôt. Quand il en fut à Bernadotte, l'accent de sa voix devint remarquablement plus sec et plus impérieux ; et comme, peu d'instants après, les deux divisions de ce maréchal se portaient au point d'attaque, lui-même les harangua. La proclamation de la veille avait été lue à la flamme des bivouacs, il ajouta : « Dans ce jour, il faut confondre l'orgueil russe, et terminer la guerre par un coup de foudre ! »
En ce moment de sombres vapeurs que le soleil soulevait, et qui en interceptaient les premiers rayons, semblèrent aux Russes favoriser leur mouvement de flanc, en avant à gauche ; mais, tout au contraire, elles voilaient notre attaque, prête à surprendre en flagrant délit cette imprudente et folle manoeuvre.
Déjà, sur notre ligne oblique, à notre droite en arrière et refusée, leur attaque avait commencé, de Telnitz à Sokolnitz, vers les bas-fonds des lacs, où tous, à l'envi l'un de l'autre, descendaient et s'accumulaient, nous assaillant du fort au faible. Il n'était pas huit heures ; le silence et l'obscurité étaient encore sur le reste de la ligne, quand soudainement, et d'abord sur les hauteurs, le soleil, dissipant ce brouillard épais, nous montra le plateau de Pratzen, qui se dégarnissait de plus en plus par la marche de flanc des colonnes ennemies. Quant à nous, restés dans le ravin qui marque le pied de ce plateau, la fumée des bivouacs et les vapeurs, plus lourdes sur ce point résistant encore, dérobaient aux yeux des Russes notre centre ployé en colonnes et prêt à les attaquer.
A cet aspect, le maréchal Soult, que l'Empereur avait gardé le dernier près de lui, voulut courir à ses divisions et leur donner le signal ; mais Napoléon plus calme, laissant l'ennemi achever sa faute, le retint encore ; il lui montra Pratzen : « Combien vous faut-il de temps, lui dit-il, pour couronner ce sommet ? - Dix minutes, répondit le maréchal. - Partez donc, reprit l'Empereur ; mais vous attendrez encore un quart d'heure, et alors il sera temps ! »
Le moment venu, les divisions Vandamme et Saint-Hilaire, s'élançant hors du brouillard qui les enveloppait, apparurent soudainement. Il était huit heures. Le plateau, attaqué de front, et à revers de gauche à droite, fut escaladé au pas de course. Le premier coup de canon, sur ce point-là, fut russe. L'ennemi se trouva surpris ; les uns marchaient toujours vers leur gauche, les autres nous faisaient face sur trois lignes ; elles tinrent mal. On méprisa leurs premiers feux; on les attaqua à l'arme blanche, et ces lignes tournèrent successivement le dos. Elles abandonnèrent leurs sacs déposés à terre devant elles, leur artillerie même, et s'enfuirent devant nos baïonnettes. A neuf heures, et de notre côté, la bataille, péniblement sur la défensive en arrière à droite, déjà victorieuse en avant au centre, et menaçante à notre gauche, était engagée sur tout notre front.
Vers onze heures tout avait réussi selon les prévisions de l'Empereur. Le centre russe était percé, ses deux ailes séparées ; mais il fallait conserver cet avantage et en profiter : il fallait se maintenir au centre contre les réserves russes, et à la fois surprendre en flanc et en arrière les masses de la gauche ennemie, pendant qu'elles se ruaient violemment contre notre droite qu'elles écrasaient ! Nous entendions leurs coups en arrière à droite de nous, du haut de cette position centrale que si rapidement nous venions de conquérir.
Vers midi j'y retrouvai l'Empereur. Je revenais, par son ordre, d'appeler sa garde à pied et de conduire sur une éminence, en arrière du ruisseau et de ce plateau, les grenadiers réunis de la réserve. Lui-même, avec la cavalerie de sa garde, venait de s'y avancer et d'y faire monter à sa gauche Bernadotte. Il se défiait de ce maréchal ; il m'envoya lui renouveler ses ordres et en observer l'exécution.
Je le trouvai à pied à la tête de son infanterie. Agité, inquiet, il demandait à ses soldats un calme dont lui-même ne leur donnait peut-être pas assez l'exemple. Ce n'était point, il est vrai, sans motif. Il me montrait des masses formidables de cavalerie s'amoncelant en face de lui ; il se plaignait, à trop haute voix, de n'avoir point un seul escadron à leur opposer; enfin il me pria si vivement d'aller supplier Napoléon d'envoyer de la cavalerie à son secours, que ne pouvant résister à ses instances je retournai les porter à l'Empereur. Napoléon me répondit avec impatience : « Eh ! il sait bien que je n'en ai point de disponible ! » Il venait, en ce moment, de placer en avant de lui tout ce qu'il en avait sous la main. C'était, avec une batterie d'artillerie, toute la cavalerie de sa garde ! En même temps, forcé de dégarnir à son tour ce plateau central, il jetait à droite les deux divisions de Soult et sur le flanc et sur les derrières de l'aile gauche des Austro-Russes, qu'il achevait ainsi de séparer de tout le reste.
Dans ce mouvement un retour offensif de l'infanterie alliée, appuyée par la garde russe, faillit ébranler Vandamme et Saint-Hilaire ; ils le repoussèrent à la baïonnette : ce fut le moment critique de la bataille !
Il était une heure. Napoléon, au sommet de ce plateau dominateur, voyait devant lui la garde d'Alexandre s'avançant en masse pour l'en chasser et le lui reprendre. Au même instant il entendait en arrière, à droite de lui, les feux redoublés de la gauche avancée des Russes. C'étaient près de trente mille hommes contre moins de dix mille des nôtres qui s'efforçaient de leur tenir tête. On eût dit qu'ils étaient près de se rendre maîtres, derrière nous, des positions d'où nous venions de nous avancer le matin même. De ce côté le combat, dans des bas-fonds, lui était caché. Le bruit en devenait si menaçant, que, détournant les yeux de l'attaque décisive qui se préparait en face, et voyant derrière lui une masse noire de troupes en mouvement, il s'écria: « Eh quoi ! sont-ce donc là les Russes ? » Sur ma réponse, car j'étais seul près de lui en ce moment, que ce devait être sa réserve, il m'ordonna d'aller à toute bride m'en assurer.
C'était en effet la division des grenadiers réunis de notre réserve. Duroc, apercevant les progrès de la gauche russe contre notre droite, marchait du côté des lacs, au secours de Soult et de Davout.
Il y avait à peine quelques minutes que mon retour avait rassuré l'Empereur sur ses derrières, que, devant lui, l'attaque de la garde à cheval l'Alexandre commença. Elle fut si impétueuse que les deux bataillons de gauche de Vandamme en furent écrasés ! L'un d'eux même, tout sanglant, son aigle et la plupart de ses armes perdues, ne se releva que pour fuir au pas de course. Ce bataillon était du 4e régiment. Il passa presque sur nous et sur Napoléon ; nos efforts pour l'arrêter furent inutiles ; les malheureux étaient éperdus, ils n'écoutaient rien ; ils ne répondirent à nos reproches d'abandonner le champ de bataille et leur empereur, que par le cri de « Vive 'Empereur! » qu'ils poussaient machinalement en fuyant plus vite encore !
Napoléon sourit de pitié ; puis, avec un geste de dédain, il nous dit: « Laissez-les aller » et, calme au milieu de cette échauffourée, il envoya Rapp et la cavalerie de sa garde.
Il était temps, mais un moment suffit pour tout changer. Bientôt, Rapp reparut devant l'Empereur, lui annonçant l'entière défaite, par la garde française, de la garde russe ! Il revint seul, au galop, la tête haute, le regard en feu, le sabre et le front ensanglantés, tel enfin qu'un tableau célèbre le représente ; mais avec cette différence, qu'il n'y avait là, près de Napoléon, ni débris de combat, ni canons brisés, ni morts, ni ce nombreux état-major dont le peintre l'a entouré. Le sol, battu par le passage des combattants, était nu. Sur ce sommet, l'Empereur était à deux ou trois pas en avant de nous; Berthier à côté de lui, et derrière lui Caulaincourt, Lebrun, Thiard et moi seulement. La garde à pied, l'escadron de service lui-même, étaient à une assez grande distance, en arrière à droite. Les autres officiers de l'Empereur, Duroc, Junot, Mouton, Macon, Lemarois, étaient dispersés, au loin, sur toute la ligne. Rapp, en arrivant, dit à haute voix : « Sire, je me suis permis de prendre vos chasseurs ; nous avons renversé, écrasé la garde russe et pris son artillerie ! - C'est bien, je l'ai vu, répondit l'Empereur; mais tu es blessé ! » Rapp reprit : « Ce n'est rien, Sire, ce n'est qu'une égratignure ! » Et il revint prendre sa place au milieu de nous. Savary reparut alors, au pas, nous montrant son sabre turc brisé dans la même charge, disait-il, où Rapp venait de s'immortaliser ; mais Rapp, qui le détestait, se trouvant en ce moment près de moi, contesta ce fait, et, comme il était tout échauffé encore, il m'en dit bien plus.
Cette victoire, c'était en effet Rapp, avec les mamelouks dont il était colonel et les chasseurs à cheval de la garde, qui venait de la décider. La cavalerie et l'artillerie de la garde russe avaient été sabrées et culbutées ; Ordener et ses grenadiers à cheval avaient achevé. Un rang entier de jeunes et infortunés chevaliers-gardes d'Alexandre, étendus par terre, frappés par-devant, couvrait la place où ce terrible choc avait eu lieu. D'autres lignes de morts, de blessés, et de sacs de fantassins que les Russes ont l'habitude de déposer à leurs pieds avant le combat, indiquaient les autres positions où venait de succomber l'infanterie de la garde ennemie, dont Bernadotte allait compléter la défaite. En ce moment Apraxine, jeune officier d'artillerie que nos chasseurs avaient pris, fut amené devant l'Empereur ; il se débattait, il pleurait, il se tordait les mains de désespoir, s'écriant qu'il avait perdu sa batterie, qu'il était déshonoré, qu'il voulait mourir. Napoléon en le consolant lui dit : « Calmez-vous, jeune homme, et sachez qu'il n'y a jamais de honte à être vaincu par des Français ! »
On voyait au loin les restes des réserves russes nous abandonnant le plateau central, et la gauche de leur armée se retirer, à rangs pressés, vers Austerlitz. Ils fuyaient sous les coups de canon de notre garde, dont le commandant Dogros (aujourd'hui pair et général de division) sillonnait leur longue déroute.
Ce fut peu d'instants après, et au milieu du bruit des feux qui tonnaient encore à nos deux ailes, que l'Empereur dépêcha Lebrun à Paris pour y porter la nouvelle de sa victoire. Ce choix, malgré le premier orgueil du succès, plut autour de Napoléon. Il réparait à nos yeux quelques paroles dures de la veille à propos d'une faute financière commise par le ministre Barbé-Marbois, beau-père de ce colonel.
L'Empereur, alors entièrement maître de ce centre élevé et avancé de la bataille, s'y affermit. En même temps, sur le penchant à sa droite du côté d'Aujezd, il achevait de faire tuer, prendre ou mettre en déroute l'arrière-garde de l'aile gauche ennemie, la moins engagée dans le défilé des lacs, ou qui cherchait à s'en retirer. Dès lors, sûr de sa victoire au centre et à sa gauche, où il sait que triomphent Lannes et Murat, il laisse Bernadotte et sa garde à pied sur le plateau. Toute son attention se retourne, en arrière à sa droite, du côté des bas-fonds des lacs. Vingt-sept mille Austro-Russes, aveuglément aventurés, y combattaient encore contre les neuf mlle hommes de notre droite, que depuis le matin ils n'avaient pu forcer. Napoléon pousse sur les derrières de cette masse abandonnée les deux divisions de Soult victorieuses au centre et à Aujezd, nous aussi, ses batteries de réserve, et jusqu'à l'escadron de service près de sa personne.
Cette malheureuse aile,
ainsi écrasée de trois côtés sous les efforts
simultanés de Davout, de Soult, de Duroc et de ses grenadiers, cernée, poussée,
culbutée par nous et Vandamme contre les lacs, y cherche un refuge. Le plus
grand nombre, avant de les atteindre, est forcé de mettre bas les armes ;
deux milliers seulement s'échappent par la chaussée qui sépare ces deux lacs.
D'autres milliers, égarés par la terreur, se livrent à la glace qui en couvre
la superficie. En un instant nous vîmes ce miroir, blanchi par les frimas, se
noircir de la multitude éparse de fuyards aventurés sur ce dangereux appui,
que brisaient sous leurs pas nos boulets impitoyables. A cet aspect l'Empereur,
resté sur les hauteurs, s'écria : « C'est Aboukir! »
Quant à nous qui chargions en ce moment, nous nous arrêtâmes saisis de pitié à la vue de ce terrible et nouveau spectacle. Quelques-uns de nous tendirent à ces naufragés une main secourable. Pour ma part ce fut un cosaque qu'en passant je retirai de ces eaux glacées. Je ne me doutais guère, en cet instant, que, l'année suivante, après avoir assisté d'abord à la conquête de Naples et des Calabres, puis à celle de la Prusse, je devais, bien loin de ces lacs, le retrouver, et qu'alors, blessé et prisonnier moi-même au fond de la Pologne, j'y serais reconnu et à mon tour protégé par ce Tartare !
Il faut toutefois le dire à l'honneur de cette aile vaincue, et qui fut tuée ou prise presque tout entière, sa fin, dans le piège où elle était tombée, fut glorieuse. Environnée, chargée de toutes parts, elle se défendit par pelotons jusqu'à la dernière extrémité ! Cela est si vrai que, près de ces lacs, après cette scène désastreuse, lorsque nous nous retournâmes contre ceux qui sans espoir tenaient encore, ils nous attendirent de pied ferme jusque sur leurs pièces , ils les déchargèrent sur nous tellement à bout touchant, que j'eus la figure brûlée par le feu qui sortait de l'une d'elles.
Quelques centaines de fantassins continuaient de résister à notre escadron d'élite, quand Vandamme, m'apercevant : « Ségur, me cria-t-il, venez donc m'aider à prendre ce parc d'artillerie embourbé que quelques artilleurs ivres défendent seuls ! » Cette prise était si facile que nous deux suffîmes. Un de ces bataillons réduit à cent cinquante hommes arrivait en ce moment; sur mon exclamation à la vue d'un si petit nombre : « Ah, oui vraiment ! Mais on ne fait pas de bonne omelette sans casser beaucoup d'oeufs ! » me répondit-il. Sa division avait en effet soutenu le plus rude choc de la bataille.
Pendant que s'achevait, à notre droite, cette victoire, à notre gauche l'aide droite russe avait été vaincue de front, avec perte de six mille hommes, par Lannes et Murat ; elle avait été poursuivie sur la route d'Olmütz, d'où, se tournant à droite, elle gagnait Austerlitz, perdant sa ligne d'opérations, et n'ayant plus d'autre refuge que vers Holitch et la Hongrie. Ces Russes défilèrent ainsi devant notre centre et Bemadotte. Mais ce maréchal, qui marchandait trop la gloire quand il n'en devait pas seul profiter, s'étant arrêté trop tôt, avait laissé passer leur défaite sans la troubler, il n'en avait pas même aperçu la singulière direction.
Vers quatre heures la bataille était finie ; il n'y avait plus qu'à poursuivre et à ramasser des débris épars et en déroute. L'Empereur en donna l'ordre; il adressa plusieurs mots heureux aux officiers et aux soldats près desquels il se trouvait ; puis, quittant les lacs, il revint de notre droite à notre gauche, jusque sur la route d'Olmütz. Dans ce trajet sur toute la ligne de bataille jonchée de blessés, comme il s'arrêtait à chacun d'eux, la nuit le surprit. Le brouillard du matin retombait alors en pluie glacée et augmentait l'obscurité. Il recommanda le silence, afin de pouvoir entendre les gémissements de nos malheureux soldats mutilés ; lui-même allait les secourir, leur faisant donner, par Yvan et son mamelouk, l'eau-de-vie de sa cantine.
Enfin, vers dix heures du soir, arrivé ainsi, de blessé en blessé et presque à tâtons, sur la route d'Olmütz, au point où s'embranche celle d'Austerlitz, il y passa la nuit dans la pauvre maison de poste de Posorsitz. Il y soupa des vivres que lui apportèrent les soldats des bivouacs voisins, s'interrompant à tout moment, et envoyant ordre sur ordre pour faire ramasser nos blessés et les porter aux ambulances. Ce fut là que, retrouvant Rapp avec sa blessure au front, il lui dit : « C'est un quartier de noblesse de plus, et je n'en connais pas de plus illustre ! »