Discours de l'Empereur au Sénat, dans la séance du premier vendémiaire an 14[1].

 

      ".SÉNATEURS, dans les circonstances présentes de l'Europe, j'éprouve le besoin de me trouver au milieu de vous, & de vous faire connaître mes sentimens[2].

      Je vais quitter ma capitale pour me mettre à la tête de l'armée, porter un prompt secours à nos alliés, & défendre les intérêts les plus chers de mes peuples.

      Les voeux des éternels ennemis du Continent sont accomplis : la guerre a commencé au milieu de l'Allemagne. L'Autriche & la Russie se sont réunies à l'Angleterre[3] ; & notre génération est entraînée de nouveau dans toutes les calamités de la guerre. Il y a peu de jours, j'espérais encore que la paix ne serait point troublée[4] ; les menaces & les outrages m'avaient trouvé impassible : mais l'armée autrichienne a passé l'Inn[5]. Munich est envahie, l'électeur de Bavière est chassé de sa capitale ; toutes mes espérances sont évanouies.

      C'est dans cet instant que s'est dévoilée la méchanceté des ennemis du Continent. Ils craignaient encore la manifestation de mon profond amour pour la paix ; ils craignaient que l'Autriche, à l'aspect du gouffre qu'ils avaient creusé sous ses pas, ne revînt à des sentimens de justice & de modération ; ils l'ont précipitée dans la guerre. Je gémis du sang qui va en coûter à l'Europe ; mais le nom français en obtiendra un nouveau lustre.

      Sénateurs, quand à votre voeu, à la voix du peuple français tout entier, j'ai placé sur ma tête la couronne impériale, j'ai reçu de vous, de tous les citoyens, l'engagement de la maintenir pure & sans tache. Mon peuple m'a donné dans toutes les circonstances des preuves de sa confiance & de son amour. Il volera sous les drapeaux de son Empereur & de son armée, qui dans peu de jours auront dépassé les frontières.

      Magistrats, soldats, citoyens, tous veulent maintenir la patrie hors de l'influence de l'Angleterre qui, si elle prévalait, ne nous accorderait qu'une paix environnée d'ignominie & de honte, & dont les principales conditions seraient l'incendie de nos flottes, le comblement de nos ports, & l'anéantissement de notre industrie.

      Toutes les promesses que j'ai faites au peuple français, je les ai tenues. Le peuple français, à son tour, n'a pris aucun engagement avec moi qu'il n'ait surpassé. Dans cette circonstance si importante pour sa gloire & la mienne, il continuera à mériter ce nom de grand-peuple dont je le saluai au milieu des champs de bataille.

      Français, votre Empereur fera son devoir, mes soldats feront le leur ; vous ferez le vôtre !"

 


[1] 23 septembre 1805. Paru dans : Mémorial administratif du département de l'Ourte, n° 289 du 10 vendémiaire an XIV (02.10.1805), p. 18-19. Liège : J.F. Desoer, 1806. (Mémorial administratif du département de l'Ourte ; IX). Le préfet Desmousseaux, qui ordonne la publication de ce discours, précise qu'il est en outre réimprimé à 400 exemplaires pour être affiché dans toutes les communes du département.

[2] Le discours de l'Empereur ne constitue pas formellement une déclaration de guerre (la France porte secours à une puissance à laquelle elle est alliée par traité), mais la conséquence en est bien telle. Il y aura donc toujours discussion sur le point de savoir s'il y a eu là violation ou non de la Constitution (art. 50 de la Constitution de l'an VIII), qui porte que les déclarations de guerre, assimilées à des lois, doivent être adoptées par le Corps législatif. Sur les raisons et motifs invoqués pour présenter devant le Sénat ce discours et les deux sénatus-consultes (sur la conscription et la garde nationale) qui l'accompagnent, voir : Jean Jacques CAMBACERES, Mémoires inédits. Paris : Perrin, 1999, t. 2, p. 43-45, ainsi que la Correspondance de Napoléon Premier, publiée par ordre de l'empereur Napoléon III. Paris : C. Tchou : Bibliothèque des Introuvables, 2002, t. VI, vol. XI, p. 199-201, n° 9215 "Note".

[3] En germe dès la rupture de la paix d'Amiens (1803), la troisième coalition est lancée par la conclusion de la convention secrète d'alliance russo-anglaise des 8/11 avril 1805, à laquelle l'Autriche adhère le 9 août. Naples suivra (secrètement), le 10 septembre, et la Suède le 3 octobre. La Suède ne déclarera officiellement la guerre que le 31 octobre. Quant à Naples, son double jeu sera total puisque, officiellement, elle signe avec la France, le 21 septembre, un traité garantissant sa neutralité dans le conflit, attendant le 20 novembre pour se déclarer en guerre contre Napoléon.

[4] La correspondance de l'Empereur montre, effectivement, sa bonne foi sur ce point. À l'opposé, il ne peut ignorer – et n'ignore pas – que sa politique italienne depuis le début de l'année ne pouvait manquer d'élever la tension : proclamation du royaume d'Italie, création de principautés napoléonides à Piombino, puis Lucques et, surtout, annexions de la République ligurienne (officielle) et des États de Parme et Plaisance (rampante) sont autant d'indices – aux yeux des Autrichiens, notamment, très directement concernés – que Napoléon ne s'en tiendra pas à l'état présent des choses dans la Péninsule et, plus largement, sur le Continent.

[5] Les 8/9 septembre 1805. L'électeur de Bavière quitte aussitôt sa capitale (qui sera occupée le 14) et se réfugie le 12, avec toute sa Cour et son armée, à Würzburg.