Chapitre Trois
Les négociations de paix causaient la plus grande anxiété. On ne sut que le 9 août que le congrès s'ouvrirait le 14 à Ungarisch-Altenburg. L'archiduc Charles avait renoncé au commandement suprême, qui fut repris par l'empereur François, assisté d'un conseil de guerre composé de Bellegarde, Jean de Liechtenstein et du rusé Duka. Partout, chez les Autrichiens régnaient la discorde, la rancune et la mesquinerie. Le petit Zinzendorf voulut rejoindre l'empereur François, pour participer aux négociations, mais Napoléon n'accorda pas sa permission.
Dans la matinée du 14 août, nous fûmes effrayés par une épouvantable explosion. Les Français avaient installé un magasin sur l'enceinte, entre la porte Neuve et celle des Écossais, où l'on préparait un feu d'artifice, pour la fête de l'empereur Napoléon, qui survenait le lendemain. Un manque de précautions fit sauter tous les engins, beaucoup de baraques en bois et plusieurs hommes. On compta trente-six morts et une soixantaine de blessés. Plusieurs fusées atteignirent la ville où elles explosèrent, mais sans faire de victimes parmi les Viennois. Nous allâmes, l'après-midi voir ce lieu de dévastation, le bastion noirci et les maisons sans fenêtres qui s'y trouvaient.
15 août. L'explosion de la veille qui brûla et estropia de
nombreuses victimes, fut un prélude approprié pour la fête du grand conquérant,
dont le spectacle préféré est le massacre de milliers d'hommes dans une
bataille. Ce matin, les canons de l'enceinte, le saluèrent à nouveau de leur
tonnerre, ainsi que ceux de quatorze nouveaux bateaux sur le canal du Danube,
parés de drapeaux tyroliens. À trois heures et demie, la procession solennelle
se dirigea vers la cathédrale Saint-Étienne, où l'on chanta un Te Deum en
l'honneur de Napoléon. La journée avait commencé par une grande revue passée
à Schönbrunn par l'Empereur. Venant de Schönbrunn, le maréchal Berthier fut
accueilli sur la Burgplatz par le gouverneur et tous les généraux ; il marcha
ensuite, entouré par ses mignons hussards neuchâtelois, à la tête du cortège,
qui s'arrêta d'abord sur l'enceinte, au palais du duc Albert de Saxe-Teschen,
pour y prendre le prince Eugène, vice-roi d'Italie, qui y demeurait. Ce cortège,
dans lequel Berthier occupait la place de l'Empereur, descendit de l'enceinte
par les Augustins, passa par les places Joseph et Michael, le Graben, jusqu'à
la cathédrale et en revint par la même route. La
masse multicolore des divers uniformes était certes un spectacle intéressant,
mais le désordre qui y régnait, dépassait toute description, surtout au
retour où des maréchaux, et de simples soldats des généraux et des
palefreniers, chevauchaient souvent, les uns auprès des autres.
Vers six heures, grand régal dans la grande salle des Chevaliers de la Burg, le palais impérial. Le portrait de Napoléon était placé sous un dais, les maréchaux et généraux Masséna, Davout, Duroc, Oudinot, etc., les ministres Champagny et Maret, le gouverneur Andréossy, le commandant de la place, Mériage, puis trois généraux autrichiens, Bubna, Rothkirch et Manfredini, le gouverneur autrichien, ainsi que les princes Schwarzenberg et Clary, en tout 160 personnes, étaient attablées. Champagny, Duroc et Andréossy portèrent les santés de l'Empereur, de son épouse et de sa famille.
Nous allâmes sur le canal du Danube, voir la fête des Pontonniers, très joyeux sur leurs quatorze bateaux décorés. L'illumination de la ville commença vers huit heures ; on mit alors feu au reste des fusées du malheureux feu d'artifice, devant la Burgtor. L'illumination ne brilla guère qu'en un endroit où demeurait un important personnage, ami de nos ennemis. On avait placé une immense image transparente de l'empereur Napoléon, sur le palais du comte Fries (note : aujourd'hui le palais Palaviccini), sur la Josephplatz (au numéro 5), où logeait le général Mériage, et directement en face de la statue de l'empereur Joseph. L'inscription latine portée sur le palais du duc Albert (l'Albertina) situé sur le bastion, était une énorme flatterie destinée au conquérant. En revanche, on aurait lu sur une des maisons de la ville ces mots : "Viennois, n'illuminez pas, vous voyez votre infortune aussi bien sans lumière". Sur une autre, on voyait ces lettres : ZWANG. Quand on interrogea les propriétaires de cette maison sur la signification de ces lettres, ils affirmèrent qu'il s'agissait des premiers caractères des mots : "Zur Weihe an Napoleons Geburtsfest", c'est-à-dire "En hommage à la fête de naissance de Napoléon". En réalité, ce mot ZWANG signifiait CONTRAINTE.
De nombreuses promotions furent annoncées dans le camp français. Berthier devint prince de Wagram, Masséna, prince d'Essling, Davout, prince d'Eckmühl, Macdonald, duc de Tarente, Oudinot duc de Reggio, Champagny, duc de Cadore, Maret, duc de Bassano, etc. Faudoas reçut le titre de baron et les aides de camp furent décorés. Après que Bubna eût amèrement reproché au nouveau duc de Cadore, de prolonger intentionnellement les négociations de paix, celui-ci partit enfin le 16 août pour le congrès d'Altenburg et Bubna retourna chez notre empereur.
Napoléon était souffrant, toussait beaucoup, ne dormait pas et se plaignait beaucoup des mauvais lits qu'il avait trouvés à Schönbrunn. Savary lui parla du lit excellent de l'appartement de mon père, habité maintenant par Savary. Ce dernier ne s'en servait guère, car il dormait constamment près de son maître. Aujourd'hui (22 août), l'empereur souffrant pria mon père, par l'entremise du duc de Rovigo, de lui prêter ce lit pendant la durée de son séjour à Schönbrunn. Deux fourgons attelés de six chevaux transportèrent le beau lit à baldaquin, avec ses grands rideaux de soie verte à fleurs blanches, au quartier général de l'empereur.
C'est avec la plus grande discrétion qu'arriva le maréchal Lefebvre, duc de Dantzig, que de simples paysans avaient battu (dans le Tyrol); l'empereur le vit à peine. Les braves Tyroliens avaient encore vaincu. Nous apprîmes aujourd'hui des détails sur ces mémorables combats dans les Alpes du Tyrol, sur la cruauté des Bavarois envers des femmes, des vieillards et des enfants sans défense, sur la vengeance des montagnards, leur héroïsme et leur enthousiasme. Le sort des malheureux qui avaient pour l'instant chassé les oppresseurs, mais dont l'avenir affreux ne pouvait inspirer que de l'étonnement et une grande pitié.
Le 28 août, Savary, qui ne pouvait se rendre en ville, fit savoir à mon père que l'espoir d'une paix prochaine était presque entièrement dissipé car l'empereur François insistait sur le maintien des conditions de Presbourg.
Pendant quelques jours, le général Reynier, commandant de Presbourg, le plus fidèle ami de Savary, habita chez nous. Il nous raconta bien des choses intéressantes, quoiqu'il semblait parfois colorer ses récits outre mesure. Mais ce qui nous intéressait le plus, c'est ce que le duc de Rovigo nous disait sur les habitudes et la façon de vivre de son maître qu'il admirait et craignait. Il ne pouvait s'empêcher de se plaindre amèrement de l'inquiétude constante et des efforts qui en résultaient pour lui. L'esprit infatigable du souverain ne lui permettait pas de jouir d'un repos normal. Le grand homme ne règle pas sa journée. Il quitte sa couche au milieu de la nuit, sonne et l'aide de camp de service apparaît. L'Empereur se met alors à dicter, à moins d'écrire lui-même pendant des heures sur les sujets les plus divers. Les maréchaux et les ducs doivent, quand ils sont de service, coucher sur le sol, sur un sac de paille placé en travers de la porte de la chambre de l'Empereur, pour y passer une nuit habituellement très agitée. Savary se plaignait aussi de la volonté de fer de l'Empereur. "Croyez-moi, s'écria-t-il, notre empereur est un mur, un mur qu'on ne peut pas renverser". Rien ne contrariait plus le grand Empereur que lorsqu'on répondait simplement à ses questions : Je ne le sais pas.
Les espérances de paix variaient sans cesse. Ferdinand Palffy, venant à Vienne en sa qualité de courrier du quartier général impérial autrichien nous fit plusieurs visites. Il pensait que le parti de la paix l'emporterait. Tschernitscheff se montra à nouveau à Schönbrunn et aussi chez l'empereur François, avec des lettres de son autocrate, pour ouvrir la route de la paix.
La brouille entre les Français et leurs alliés augmentait constamment. Le 3 septembre, il y eut au Prater, un combat sanglant entre Français et Hessois, au cours duquel huit Hessois mirent en fuite de nombreux Français. Il y eut plusieurs blessés. Sur la Wieden, un général français fut terrassé par ses hommes, qui le piétinèrent et le maltraitèrent affreusement. Plusieurs bourgeois, voulant rétablir l'ordre, furent maltraités, l'un d'eux abattu, d'autres blessés.
Le 8 septembre, Bubna revint à Vienne. Il passa la soirée chez nous et fit part à mon père, des conditions de paix auxquelles Napoléon ne voulait pas renoncer. Il exigeait non seulement pour lui Krain, la Carinthie, la côte adriatique et la Croatie jusqu'à Save, mais aussi, pour la Bavière, Salzburg et la Haute-Autriche, et, ce qui nous peinait le plus, pour la Saxe trois districts de notre chère Bohème, ceux de Leitmeritz, de Saaz et d'Elbognen. Ainsi serions-nous les sujets du roi de Saxe !
10 septembre. Au cours de l'entrevue d'aujourd'hui entre Bubna et Napoléon, ce dernier, qui excursionnait dans toutes les directions, vers Krems, Presbourg, etc., pour inspecter ses troupes, se montra de fort bonne humeur. La soirée ramena Bubna et Savary chez nous. On parla beaucoup de politique. Savary devint rouge de colère quand il fut question des Anglais et finit par s'écrier : "Je donnerais volontiers mes quatre enfants, si je pouvais exterminer les Anglais". Propos que toutes nos dames prirent au plus mal.
11 septembre. Les Français semblent augmenter encore leurs armements. On planta des palissades sur les bastions et on y amène encore plus de canons. Sur le glacis, trois régiments de chasseurs et un régiment de hussards, ont établi leur bivouacs.
15 septembre. Bubna a déjeuné chez nous avant de retourner chez l'empereur François. Il nous montra le brillant monté en bague que Duroc lui remit hier au nom de Napoléon et dont la valeur est estimé à 10 à 12 000 francs. L'empereur français était de fort bonne humeur hier et tira joyeusement les oreilles du général autrichien. Nous vîmes aussi l'adresse de la missive de Napoléon, portant ces mots : "A Monsieur Mon Frère l'Empereur d'Autriche". Napoléon parla plusieurs fois à Bubna de ses campagnes, de l'armée autrichienne, dont il loua l'endurance et la bravoure, surtout en cette année 1809. Le grand homme ajouta: "Ne croyez pas que vos généraux sont plus maladroits que les miens, mais vous n'avez personne pour les faire marcher. Je dis aux miens: marchez et ils marchent; le chef vous manque".
Le 19 septembre, l'empereur des Français revint de Brünn, où il avait été solennellement reçu et fêté par l'illumination de toute la ville. L'évêque de Brünn se montra, pour supplier humblement que l'on épargne à la ville, l'excessive indemnité de guerre. Mais le rude despote lui répondit brusquement : "Priez et souffrez !"
Le 22 septembre, j'allai dans la matinée avec mon mentor à la Schmelz, où avait lieu la grande revue de la Garde, forte de trente mille hommes. Après avoir attendu presqu'une heure au sommet d'un grand tas de pierres, le cri Vive 1Empereur ! jaillit soudain de milliers de gorges, en même temps que de tous côtés retentissait le fracas des trompettes. L'homme qui faisait trembler le monde, passa devant nous au grand galop de son petit cheval blanc arabe. Il portait comme toujours son uniforme vert très simple, mais son cheval était couvert d'un caparaçon très richement brodé d'or. Berthier, Duroc, jeune et aimable d'aspect et Savary, étaient les plus proches du despote. Une nombreuse suite l'accompagnait, dans laquelle se remarquait le turban blanc du fidèle mamelouk Roustam. De notre point de vue élevé, nous avions devant nous un spectacle grandiose. Les troupes qui simulaient une bataille étaient divisées en deux corps. Napoléon commandait la vieille Garde; la jeune Garde, qui s'approchait depuis Ottakring et Lerchenfeld, obéissait au prince Eugène. Ce dernier gagna. Nous vîmes de belles attaques de cavaleries des lanciers polonais, puis la charge de la cavalerie lourde, l'assaut de Breitensee, la fuite de toute l'infanterie. L'Empereur vaincu finit par se retirer sur Meidling et Schönbrunn.
Dans la soirée, Bubna nous parla une nouvelle fois de la façon la plus intéressante. Napoléon était hier, de la plus mauvaise humeur, aujourd'hui, en revanche, très aimable, surtout envers Bubna personnellement. Quand ce dernier partit, l'Empereur lui dit : "Général ! Quoi qu'il arrive, vous aurez toujours mon estime !'. Il parla à nouveau de l'armée autrichienne. "Mon armée est la meilleure du monde, dit Napoléon, je détruis tous les peuples en un instant seul le vôtre peut se mesurer avec moi ; si les Français étaient mal commandés, c'est l'Autriche qui pourrait dominer le monde". A propos de la bataille d'Essling, l'Empereur dit ; "C'est vrai, je le reconnais, j'ai fait une bêtise à l'époque ; mais je ne suis pas habitué à ce que les éléments se mettent contre moi ; c'est pourquoi je croyais que cette fois encore, mon entreprise réussirait". Napoléon voulait donc mettre la perte de la bataille sur le compte de la crue du Danube et la rupture des ponts, qui le sépara de Davout.
25 septembre. Comme on ne peut pas payer l'énorme indemnité de guerre exigée par les ennemis, ils viennent d'arrêter la plus grande partie du gouvernement autrichien, le comte Dietrichstein (Landmaréchal) et Bissingen (président), quatre conseillers du gouvernement et les plus riches banquiers. Nous avons vu, sur le glacis, des uniformes nouveaux, Schwarzburgeois et Weimariens, provenant du Tyrol.
26 septembre. Dans la soirée, "le petit commandeur" Zinzendorf, vint chez nous ; étant très myope, il ne vit pas que Faudoas, beau-frère de Savary, était des nôtres. Zinzendorf commença aussitôt à se moquer de Savary ; en vain cherchions-nous à changer la conversation. Le "commandeur" devenait de plus en plus mordant et sarcastique. Faudoas, dans son coin, finit par éclater d'un fou rire, auquel presque tous prirent part. Plein de confusion, Zinzendorf ne tarda pas à se retirer, en cachant mal sa colère.
On relâcha les fonctionnaires arrêtés. Le général Mayer vint se joindre le 29, aux négociations de paix. Le prince Jean de Liechtenstein eut une violente altercation avec Champagny, se crut offensé par ce dernier et menaça de s'en aller sur-le-champ.
30 septembre. Napoléon apaisa aujourd'hui la colère du prince Jean. Champagny, le nouveau duc, dut s'excuser. Dans la soirée, grande inquiétude chez nous. Monsieur Charles nous annonça que le comte Khevenmüller, arrêté le 15, serait fusillé demain. Personnellement, nous connaissions très peu ce comte Khevenmüller, qui appartenait à la branche haute-autrichienne de cette famille, bien que son sort tragique nous touchât beaucoup. Mon excellente tante Toni était alliée à la famille Khevenmüller et les deux sœurs Fanny et Nanny, nos grandes amies, cousines du condamné se trouvaient précisément dans notre salon quand nous apprîmes la triste nouvelle. Ces dames étaient hors d'elles-mêmes de frayeur. Finalement, tante Toni écrivit une lettre touchante au duc de Rovigo, qui fut tout de suite expédiée par un courrier à cheval. La réponse nous parvint. Savary promettait de tout faire pour sauver Khevenmüller.
ler octobre. Tout au début de la matinée parvint un second billet de notre duc, adressé à tante Toni avec l'heureuse nouvelle que le comte Khevenmüller n'était pas du tout condamné et qu'il serait probablement gracié ces prochains jours. Dans l'après-midi, Savary nous donna verbalement les détails de toute l'affaire. Le général Rothkirch, qui était venu pour l'échange des prisonniers, se servait du comte Khevenmüller pour soudoyer le secrétaire du général Mériage, commandant de la place de Vienne ; ce secrétaire était payé par les Autrichiens pour donner des renseignements certains sur l'état et les mouvements de l'armée française. Ce qui ne tarda pas à se savoir, le secrétaire fut arrêté ainsi que Khevenmüller, le premier nommé, fusillé aujourd'hui. Mériage fut déplacé, sans doute à cause de la trahison de son secrétaire et le général Dentzel nommé à sa place.
Quand Bubna entra dans notre salon, Charles (Schulmeister) s'y trouvait déjà. Ce personnage mal famé n'y venait guère ; si ses visites avaient été plus fréquentes, cela n'aurait rien eu d'agréable. On pouvait remarquer que, malgré son habituelle effronterie, le policier ressentait une certaine confusion de rencontrer le général autrichien. C'était très facile à comprendre, Charles avait, lors de précédentes campagnes, pratiqué le dangereux métier d'espion double ; il était payé par les Français et les Autrichiens pour les renseigner. Les Autrichiens le capturèrent alors qu'il venait de travailler pour leurs ennemis ; l'espion devait être exécuté séance tenante, c'est-à-dire, pendu. Survint Bubna qui, tenant compte des services autrefois rendus par le condamné, laissa aller Monsieur Charles, lui sauvant ainsi la vie.
Le 6 octobre je passai à cheval le pont de Tabor pour aller dans le camp d'Oudinot, qui ressemblait un peu au jardin de Hetzendorf. On travaillait encore aux ponts fixes sur pilotis qui semblaient fragiles. Nous franchîmes donc le fleuve sur les ponts de bateaux qui avaient été renforcés par des têtes fixes. À Florisdorf, de très nombreuses maisons et même l'église avaient été démolies, les débris ayant servi à construire de hauts retranchements, qui encerclaient le camp comme l'enceinte d'une forteresse. Un profond fossé courait le long des bastions, où l'on avait même construit des casemates. Des canons autrichiens, pris au combat, étaient placés aux entrées. De larges rues traversaient le camp, dont les noms étaient ceux d'officiers supérieurs. Nous lûmes les noms : rue de Saint-Hilaire, de Cervoni, de Bouret, etc. écrits sur de grandes pancartes. Les baraques étaient très jolies, peintes en blanc et pourvues de tout le confort. Celles des officiers étaient même rendues assez luxueuses au moyen d'objets volés. Elles étaient entourées de pins abattus et replantés dans le sol. Dans presque chaque rue se trouvaient aussi quelques maisonnettes en briques pour la cuisine, la boulangerie et la forge. Toutes ces habitations étaient couvertes avec les blés coupés dans la plaine fertile et si infortunée du Marchfeld. Vers le Nord, sur la Brunnerstrasse, qui coupe le camp en biais, nous aperçûmes encore quelques batteries avancées. Directement devant cet ouvrage extérieur, se trouvait le pauvre village de Jedlersdorf, parfois nommé Klein-Mariataferl. Il était complètement détruit, pas une maison ne subsistait, toutes étaient rasées au sol ; chaque planche, chaque panneau de verre, tout ce qui pouvait être utile, servit à aménager le camp.
Le 7 octobre, profitant d'une belle journée d'automne, je revis, en nombreuse compagnie, le camp d'Oudinot à Spitz. Ma mère était dans une des voitures. Nous ne l'avions décidée qu'avec peine à venir avec nous, tant elle avait horreur de tout ce qui touchait à nos ennemis détestés. L'heure du repas de midi venait de sonner quand nous arrivâmes au camp. Devant chaque baraque, un tas de terre de forme régulière et couvert de gazon servait de table ; les hommes mangeaient une bonne soupe de pommes de terre et de viande de bœuf, accompagnée d'un plat creux de légumes. Un officier du nom de Castiglio nous invita très poliment à visiter sa demeure. Sa maisonnette était entourée d'une palissade peinte en blanc et d'une allée de sapins taillés. L'intérieur se composait d'une pièce assez grande et de deux cabinets, le premier servant de chambre à coucher, le second, pour la toilette. Du papier peint et des miroirs couvraient les murs ; des tapis, le sol. Le tout, pillé et volé. On pense bien que, malgré la courtoisie du maître de maison, ce qu'il nous montra ne nous enchanta guère. Nous allions quitter le camp, lorsque je vis des cavaliers venir rapidement vers nous et qu'au milieu d'eux, je reconnus le turban blanc de Roustam. "L'Empereur arrive !" m'écriait-je. On demanda à ma mère d'attendre encore un peu, malgré son humeur chagrine. Elle dut donc se résigner à regarder cet homme méchant et redoutable.
Survint d'abord un peloton de chasseurs de la Garde avec d'énormes bonnets de fourrure, des uniformes verts ornés de nombreux brandebourgs blancs. L'empereur les suivait à la tête de sa très nombreuse escorte, accompagné de près par Berthier, Duroc et Savary. Napoléon passa très lentement devant nous au pas de son cheval, salua aimablement de la main en souriant, et dit : "Qui sont ces belles dames-là ?" Savary avança son cheval et lui nomma ma mère ; le puissant despote répéta son salut. Son visage me parut avoir une expression très différente de celle quand je le vis pour la première fois. L'amabilité de ses traits intelligents contrastait beaucoup avec l'air hautain de l'autre fois. Notre duc après nous avoir nommés, descendit d'un bond de son cheval, vint vers nous et, en souriant, exprima sa surprise de voir ma mère en ce lieu. Elle l'assura que le seul hasard était cause qu'elle se fût trouvée là où l'Empereur devait passer ; l'aide de camp impérial remonta rapidement en selle et se hâta de rejoindre le souverain.
Le 10 octobre, Savary nous raconta que son Empereur fit venir hier, la célèbre machine à jouer aux échecs, du facteur d'instruments Maelzel. Napoléon était un très adroit joueur d'échecs, sachant vaincre sur un échiquier comme sur un champ de bataille. Nous en sûmes bientôt davantage sur cette partie d'échecs du grand empereur, ainsi que sur les secrets de la machine inventée par le conseiller aulique Kempelen. Le possesseur de cette ingénieuse machine étant toujours prêt à la laisser examiner entièrement, on ne pouvait s'expliquer comment un automate en bois pouvait parvenir a bien jouer une partie, alors qu'elle exige toutes les ressources intellectuelles d'un homme. Tout l'intérêt de la machine provenait de l'adresse avec laquelle elle avait été construite, car, même en la montant ouverte, il restait encore un endroit caché d'où un homme connaissant les mouvements des pièces, pouvait actionner la figure mobile. Il ne restait à l'inventeur de cette machine qui passait pour merveilleuse, qu'à trouver un excellent joueur d'échecs, qui, sous le sceau du secret, lui apporterait son concours. Cette fois, ce fut une de nos connaissances, que Maezel avait convaincu de faire la partie de l'empereur ; un joueur extrêmement habile, le père Joseph, du couvent des Écossais.
J'appris ceci comme un très grand secret, dont je ne devais parler à personne, ni même y faire la moindre allusion. Le bon père Joseph ne dut pas se sentir bien à l'aise quand on le transporta à Schönbrunn dans cette caisse et qu'il dut attendre longtemps, dans cette étroite prison glacée dans une des salles de Schönbrunn, la venue du grand homme. Il arriva enfin, la mine sombre et apparemment de mauvaise humeur, considéra avec méfiance la machine sous tous ses angles et s'assit devant l'automate sans dire un mot. La partie commença. Après quelques coups, l'Empereur prit la reine de l'adversaire avec un cavalier, bien que, selon les règles du jeu, cela ne fût pas possible. Mais l'automate, dirigé par le père Joseph, remit la reine à sa place et repoussa le cavalier impérial sur son ancienne case. Napoléon dispersa les pièces avec colère et s'en alla brusquement. Maelzel, qui se tenait timidement auprès n'entendit pas le moindre mot de ce que dit l'Empereur et l'énorme admiration que les pères écossais, surtout le père Joseph, éprouvaient pour le conquérant, s'affaiblir beaucoup en raison de cette occurrence.
Au cours de la parade d'aujourd'hui (12 octobre) à Schönbrunn, un jeune homme s'est approché de l'Empereur; Berthier l'a renvoyé. Comme il ne voulait pas obéir, il a été saisi par l'entourage. On a trouvé deux poignards (en fait un couteau de cuisine) sur lui. Le malheureux, le fils d'un pasteur d'Erfurt, Frédéric Staps, a reconnu avoir eu l'intention de débarrasser le monde de son oppresseur. Il a dit que sa croyance était encore trop faible, sinon Dieu lui aurait donné la force d'enfoncer son poignard dans le cœur de Napoléon. L'Empereur français a fait conduire le jeune homme fanatique a lui, car il voulait le faire déclarer fou. Les réponses décidées de celui-ci allèrent à l'encontre de ce projet. Comme il lui demandait s'il pourrait compter su sa fidélité, s'il lui faisait grâce, il répondit, avec un fort courage, qu'il resterait fidèle à son idée de tuer le tyran. Staps fut exécuté à Meidling sur ordre de Napoléon.
Le 13 octobre. Les négociations de paix prennent maintenant une allure plus rapide. Les deux parties s'ouvrent aux concessions. Au lieu des trois districts de Bohême, on ne réclamait, pour la Saxe, que la partie de territoire jusqu'à Eger, mais on abandonna également cette exigence. Le prince Jean de Liechtenstein, qui avait de fréquents rapports avec mon père, lui communiqua certaines choses dont mon père ne me parla que plus tard. Le négociateur autrichien reçut, du côté français, et d'abord par Laborde, l'aveu très confidentiel, que l'empereur Napoléon offrirait des conditions de paix très différentes et bien plus douces, si la Cour autrichienne déclarait qu'elle ne serait pas opposée à une union matrimoniale entre une archiduchesse et la nouvelle dynastie française. Liechtenstein répondit par le silence à cette très étonnante proposition. Peu de temps plus tard, les Français renouvelèrent leur offre. Le prince Jean en parla à mon père et semblait indécis sur la suite qu'il lui donnerait, s'il devait se servir de cette proposition. Il était clair que Napoléon lui-même serait le fiancé de cet éventuel mariage. On aurait probablement pu conserver plus de la moitié des provinces perdues. Mon père pria intimement le prince de Liechtenstein de ne pas rejeter de son propre chef cette occasion inattendue de donner une autre tournure à toute la négociation de paix et d'en informer au plus vite la Cour autrichienne. Comme Liechtenstein ne voulait pas envoyer Bubna auprès de l'empereur François, mon père s'offrit à y aller, bien qu'il eût préféré laisser cette affaire à un autre. Tout fut en vain. Le prince de Liechtenstein s'en tint à son opinion que cette offre de mariage provoquerait la fureur de l'impératrice Louise Béatrix déjà très irritée, ainsi que celle de son conseiller Baldacci, de caractère passionné, et que cela rendrait la paix encore plus difficile à conclure. Le vaillant général de cavalerie, qui d'habitude n'aimait guère remettre son sabre au fourreau, pensait qu'en raison des tristes événements récents, une reprise des hostilités signifierait la destruction définitive de la monarchie. C'était une situation bien critique pour le héros de la Trebbia et d'Aspern.
14 octobre. La dernière séance des négociations de paix commença hier soir à sept heures et dura quatorze heures, jusqu'à neuf heures ce matin. Du côté autrichien, il y avait, outre le prince, les généraux Bubna et Mayer. Champagny, duc de Cadore, était à la tête des négociateurs français. Liechtenstein donna enfin sa signature et Napoléon, sans attendre la ratification par l'empereur d'Autriche, fit afficher à tous les coins de rues, la proclamation de la paix, dans l'après-midi, sous le tonnerre des canons. Le peuple ne voulait d'abord pas croire à la paix. Quand on entendit la canonnade sur le rempart, la rumeur disait que l'impératrice Joséphine venait d'arriver ; d'autres pensaient qu'on fêtait l'anniversaire de la bataille d'Iéna. Les affiches collées sur les murs éclairèrent le peuple. Liechtenstein et Bubna, partirent vers cinq heures avec leurs aides de camp pour la Hongrie, où se tenait l'infortuné empereur François ; les généraux Mayer et Rothkirch restèrent encore ici, avec leurs aides de camp Cavriani et Waller.
Le duc de Rovigo envoya, de Schönbrunn, à ma mère, un petit olivier, symbole de la paix, en la priant, de bien le soigner. Plusieurs aides de camp partirent dès aujourd'hui. Les camps des troupes françaises des environs de Vienne furent levé sur le champ et le parc d'artillerie du glacis prit le départ ce même jour.
15 octobre. Aujourd'hui, jour de la fête de ma mère, cette Sainte-Thérèse d'habitude si joyeusement célébrée, on devait faire sauter toutes les vieilles fortifications de la ville ; minées depuis plusieurs jours mais on manquait de poudre. Dans l'après-midi, on put entendre une puissante canonnade. On aurait pu croire de nouvelles batailles sur le Marchfeld. Mais c'était les grandes manœuvres de l'artillerie, ordonnées à Spitz par Napoléon, et la destruction des terrassements du camp d'Oudinot, qui occasionnaient ce grand vacarme.
16 octobre. Alors qu'aujourd'hui nous étions attablés pour dîner chez la princesse Liechtenstein, un épouvantable vacarme retentit soudain. Les tables et les chaises bougèrent, les fenêtres tremblèrent fortement et les cloches se mirent à sonner. Les dames eurent très peur. Les Français avaient fait sauter en l'air les murs des bastions Mölker et Elend. Les tuiles volèrent jusque dans la Rossau.
C'est ce jour-là que le puissant despote nous quitta, ayant marqué son passage par des torrents de sang et des destructions. Napoléon quitta Schönbrunn en compagnie de notre duc de Rovigo pour rentrer dans son empire. Seul Faudoas resta en arrière, ainsi que ce coquin de Charles.
Dans la matinée du 19 octobre, le vice-président baron Fertig était arrivé au quartier de la Cour autrichienne, porteur de la nouvelle que l'empereur François avait, lui aussi, accepté et signé les oppressantes conditions de paix. En même temps, Fertig nous annonça l'arrivée, dans l'après-midi, de l'excellent comte Wrbna, commissaire impérial, qui déjà en 1805, avait en cette même qualité, rendu des services si éminents. Il arriva ici à cinq heures de l'après-midi. Sa première affaire fut d'effectuer l'échange des instruments de ratification de la paix. Le fait que l'arrogant conquérant, qui s'était signalé par sa hâte à proclamer la paix, que Napoléon ait ordonné de détruire les murs de Vienne, sans attendre que l'empereur François ait confirmé cette paix, et de faire sauter en l'air les bastions de la Burg impériale, au moment où l'on voulait réconcilier les deux cours impériales, une telle conduite envers l'adversaire forcé de la subir, ne prouvait pas que le vainqueur avait l'intention de se réconcilier. Il est bien possible qu'en rejetant et en ignorant complètement l'éventualité d'une demande en mariage proposée par le souverain de la France, celui-ci en ait conçu encore plus d'amertume à l'égard de la cour autrichienne ; car il était difficile d'admettre que Liechtenstein n'ait pas divulgué une affaire aussi importante.
25 octobre. Le baron Lederer, commandant de la ville, voulait absolument, après le départ de Savary, installer un autre Français dans notre maison. Monsieur Charles, qui y séjournait encore avec son personnel policier, l'avait déjà renvoyé avec rudesse ; aujourd'hui, quand cette demande fut répétée, Monsieur Charles déclara qu'il ferait donner, à chacun qui se présenterait ici, dans cette intention, vingt-cinq coups de bâton.
Les conditions de la paix ont été proclamées aujourd'hui. On n'a sut donc généralement que maintenant les sacrifices qu'il a fallut faire, pour rétablir momentanément la tranquillité. Ces sacrifices étaient grands et pesants, mais les conditions étaient telles que ce terrible homme, qui disposait du sort des peuples de l'Europe, était empêché de formuler des exigences plus grandes encore. Nous devions, pour l'instant, nous y soumettre.
Cette époque était donc passée, qui nous avait apporté de grandes émotions, de fortes contrariétés, beaucoup de colère, une époque qui avait enrichi ma jeunesse d'impressions nouvelles et intéressantes, dont le déroulement me laissa son empreinte précieuse et inoubliable.