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Les Acteurs |
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Jean Barget Un destin de demi-solde, par
Guillaume Lévêque (Généalogie
en Limousin
n° 17, 5° année, juin 1997, |
Jean
BARGET est né à Linards (Haute-Vienne) le 27 septembre 1784, dans une
famille de la petite bourgeoisie de talents enracinée dans la judicature
locale. Premier enfant et seul fils de Jean-Louis Barget, maître chirurgien,
et de Marie Dumont, il a pour parrain son grand-père paternel l'huissier
royal Jean Barget, et pour marraine sa tante maternelle Catherine-Julie Segond,
épouse de Christophe Dumont. Sa destinée d'adulte semble déjà toute tracée
dans le sillage de la vocation médicale de son père, mais la force des évidences
ne suffit pas toujours pour diriger une existence et la sienne ne peut
s'abstraire de son époque, docile au climat de l'épopée guerrière impériale.
Pourtant
le premier contact du futur baroudeur avec la chose militaire est quelque peu
paradoxal : il est en effet réformé pour faiblesse de la vue le 5 nivôse an
XIV (26 décembre 1805) par le conseil de révision de la Haute-Vienne. on ne
peut exclure que cette décision ait donné lieu à quelque complaisance ou égard
pour protéger l'unique garçon d'un notable qui n'est pas dépourvu
d'influence, puisque Jean-Louis Barget est alors maire de Linards. Mais ce résultat
était-il totalement du goût de son fils ? Celui-ci renoue en effet avec
l'armée en mars 1807, lorsqu'à l'issue de quatre ans d'études de chirurgie
il sollicite son intégration dans le service de santé militaire, le
postulant, alors domicilié à Paris, 148 rue St-Jacques, n'a guère de temps
à attendre et sa vue ne paraît pas alors faire obstacle à sa candidature :
il obtient dès le 8 mai une commission de chirurgien sous-aide major auprès
des hôpitaux de la 26° Division Militaire et sert à la Grande Armée en
Prusse et en Pologne jusqu'à sa mutation le 2 mai 1808 au 16° régiment
d'infanterie de ligne, avec lequel il participe à la sanglante campagne de
1809 en Autriche.
Ce
régiment subit de très fortes pertes lors des batailles d'Essling en mai et
Wagram en juillet ; est-ce l'urgence de reconstituer son encadrement ? En tout
cas la carrière militaire de Jean Barget prend alors un tournant inattendu et
assurément peu conventionnel : en effet le jeune chirurgien jette sa trousse
médicale aux orties pour endosser l'épaulette de sous-lieutenant au même
corps le 16 août 1809. L'ancien réformé troque ainsi définitivement les
instruments d'Esculape pour la foudre de Zeus et de fait tout indique dès
lors qu'il éprouve assurément plus de goût à infliger les blessures qu'à
les panser ! C'est en Espagne, de 1810 à 1813, que s'épanouit cette nouvelle
vocation guerrière, dans l'ombre nourricière d'un protecteur haut gradé qui
le prend comme aide de camp en 1811 : Victor Pelletier de Montmarie, colonel
du 29° Dragons depuis 1807, baron de l'Empire en 1810 et général de brigade
en 1813, est un spécialiste du combat contre les guérillas. C'est auprès de
lui que Jean-Louis Barget poursuit
sa carrière, non sans périls, avec un cheval tué sous lui à la bataille de
Sagonte le 25 octobre 1811 en entrant dans un village à la tête des
tirailleurs de sa brigade, mais également non sans profit, puisqu'il bénéficie
d'un avancement qui s'accélère, d'abord comme lieutenant le 26 février
1812, puis comme capitaine provisoire le 2 décembre 1813.
Le
jeune officier va même s'illustrer d'ambigus titres de gloire dans la sale
guerre entre occupants et résistants, en particulier lors de la capture «
du fameux chef Romuald » et la destruction totale de sa bande, événement
qui lui vaut l'honneur d'être cité dans les colonnes du Moniteur Universel.
C'est dans le numéro 116 du 26 avril 1813 de ce journal officiel du régime
impérial qu'est inséré le rapport du maréchal Suchet, duc d'Albufera,
commandant en chef de l'Armée d'Aragon, qui relate les principaux épisodes
de l'«expédition fort importante que
vient de diriger le général Montmarie contre le brigand Romuald … les 19
et 24 mars, avec un piquet de dragons, le lieutenant Barget atteignit le chef
de bande Romuald à Ansuebar et Chova, lui tua plusieurs hommes, prit ses équipages
et 22 chevaux. Les brigands ont été rejoints le 30 mars près de Gertova :
malgré les ravins et les montagnes les plus difficiles, le lieutenant Barget
… s'est lancé sur eux avec quelques dragons du 24° et au bout de deux
heures d'une course pénible, tout excepté deux hommes a été tué ou pris ;
le chef de bande est au nombre de ces derniers. Le général Montmarie se loue
beaucoup du dévouement des troupes, particulièrement du lieutenant Barget.»
Le maréchal sollicita d'ailleurs la Légion d'Honneur pour le principal
protagoniste de ce fait d'armes, mais le théâtre d'opérations périphérique
qu'était l'Espagne, loin des yeux et des préoccupations stratégiques de
Napoléon alors en plein bras de fer décisif en Saxe avec les coalisés
orientaux, était délaissé même en termes de récompenses honorifiques, et
Barget en fut quitte pour ses espérances, d'autant qu'il perdit peu après
son protecteur Montmarie, mortellement blessé à Leipzig en octobre 1813.
Les
armées françaises refoulées d'Europe poursuivent leur lutte en 1814 sur le
territoire national envahi ; pour le 16° de ligne, l'épopée impériale
s'achève au sein de l'armée d'Italie réduite pour défendre Lyon au
printemps sous le commandement du maréchal Masséna. Après l'abdication de
Napoléon, le régiment rejoint Toulon où ses effectifs sont considérablement
réduits dans le cadre de la réorganisation de l'armée. Le capitaine Barget,
définitivement confirmé dans ce grade par décret du 13 juillet 1814, et
bien que décoré de l'ordre royal du Lys par le duc d'Orléans le 9 juin, est
placé en demi-solde « par son peu
d'ancienneté» et renvoyé dans ses foyers le 27 juillet, dans l'attente
d'un hypothétique rappel sous les drapeaux. Ces retrouvailles avec le
Limousin réduisent à l'oisiveté forcée un homme dans la force de l'âge :
le vainqueur de Romuald n'a que trente ans, dont sept sous les drapeaux, et
doit espérer lors du retour de l'Aigle que cette résurrection de l'Empire
relance sa jeune carrière. En fait, les Cent-Jours ne sont qu'un intermède
au cours duquel il rejoint certes
son régiment dès le 16 mars 1815, mais reste un spectateur de l'Histoire qui
se joue, puisque le 16° de ligne ne participe pas à la campagne de Belgique
; après la Seconde Abdication, l'armée subit un licenciement massif et
Barget est renvoyé en demi-solde dès le 1° août.
Cette
fois, sa vie active - mais il l'ignore - est définitivement terminée :
jamais en effet Jean Barget ne serait réemployé, malgré son vif désir d'échapper
à cette vacuité prolongée. Sa première inspection de demi-solde, le 11 décembre
1815, le décrit comme un sujet au physique « mâle
», à la fortune « médiocre » mais
aux principes hélas « mauvais » (entendons
plus dévoués à l'usurpateur exilé à Sainte-Hélène qu'au monarque légitime
restauré sur le trône des Bourbons). Le général inspecteur porte cependant
sur lui une appréciation élogieuse : «
est un très bon officier
de guerre, plein d'élan, qui, revenu à de meilleurs
principes, pourrait être employé utilement contre les ennemis de la France.
» Les inspections annuelles suivantes, qui se prolongent jusqu'à sa mort
prématurée le 20 juin 1828, confirment en termes très favorables la compétence
et la capacité physique de Barget à reprendre un service actif qu'il appelle
d'ailleurs de ses vœux. Une seule discordance à ce concert : en 1819 le
demi-solde limousin se présente comme estropié (avec à l'appui de ses dires
un certificat médical attestant qu'une blessure profonde lésant le tendon de
son poignet droit lui a fait perdre l'usage de l'index) et sollicite une place
dans le service sédentaire. S'agit-il d'une blessure réellement invalidante,
ou bien n'est-ce qu'une tentative pour s'orienter vers une filière d'emploi
présumée plus accessible ? Quoi qu'il en soit, dès l'année suivante, cette
infirmité supposée est oubliée sans que jamais d'ailleurs ses espoirs ne se
concrétisent, en dépit d'un bref retour sous l'uniforme en avril 1824, le
temps d'escorter jusqu'à Bayonne une colonne de prisonniers de guerre
espagnols de la campagne de 1823 libérés de captivité à Limoges. Englué
dans sa destinée de demi-solde, Jean Barget continua par ailleurs à
solliciter avec acharnement la Légion d'honneur qu'il croyait pouvoir légitimement
revendiquer depuis son exploit de 1813. Là encore ses démarches inlassables
seulement interrompues par la mort furent aussi multiples qu'infructueuses.
La
principale ressource de Barget après son retour en Haute-Vienne fut sa solde
de réforme de 900 francs par an, qui lui assurait un train de vie modeste
mais suffisant pour ne pas le contraindre à exercer une profession, par
ailleurs, étant resté statutairement militaire, il lui fallait solliciter
l'autorisation du ministre de la Guerre pour ses projets matrimoniaux. C'est
ainsi que celui-ci agréa le 26 janvier 1816 l'union projetée par le
demi-solde de Linards sur la foi d'un certificat du maire de Saint-Léonard-de-Noblat
attestant du caractère honorable de la famille de la future : Françoise
Borde-Lamareille, fille de
Jean-Baptiste, propriétaire, et Léonarde Voisin, est «de
bonne vie et mœurs, ... elle a des principes religieux.. appartient à une
famille honnête, ... étant fille unique, sa fortune est au moins de 600
francs de revenu et ... elle ne fait pas de commerce de détail.» C'est
par ce mariage que Barget s'établit à Saint-Léonard, où deux de ses oncles
avaient déjà fait souche. Il n'en naquit qu'un seul enfant, qui, devenu à
son tour officier de carrière, concrétisa le rêve paternel en obtenant la Légion
d'Honneur ...
Une
mort précoce (que rien ne laissait augurer dans les rapports d'inspection,
qui soulignent uniquement la robuste santé de l'officier) écourta
abruptement l'existence de Jean Barget, en pleine force de l'âge et à la
veille d'une révolution qui devait permettre à nombre de ses camarades de
reprendre du service. Mais, au-delà du cas individuel d'un destin bridé en
plein épanouissement et pour ainsi dire frustré de sa maturité, s'y lit
aussi le parcours de toute une génération, unie par une communauté d'expérience,
d'espérances et de déceptions, et devenue un groupe social spécifique, numériquement
non négligeable puisqu'il compte en 1815 près de 20000 personnes placées
dans une étrange situation d'apesanteur sociale caractérisée par l'attente
permanente, et vouées à devenir bientôt un type littéraire, notamment sous
la plume incisive de l'auteur de La
Rabouilleuse : les demi-soldes.
Avec nos remerciements à Monsieur Christian Palvadeau