Consulat - Premier Empire

Les Acteurs

Louis Thomas Villaret de Joyeuse

Guy de Rambaud


Né dans une famille noble de Gascogne, terre plus connue pour ses mousquetaires que pour ses marins, Villaret de Joyeuse va devenir l’Amiral en chef des flottes de la Convention. Sous 4 régimes politiques différents, il ne servira qu’un seul pays, la France, mais sans compromission avec ses gouvernants successifs.

Un cadet de Gascogne

Quand il naît le 29 mai 1747 à Auch, en la paroisse Saint-Orens, rien ne semble destiner Louis Thomas Villaret de Joyeuse à devenir un amiral de la flotte pendant la Terreur. Sa famille tient un rang distingué dans la noblesse de Gascogne, où les marins sont rares. Son père est fonctionnaire royal. Aucun Villaret, avant lui, ne laissa un nom dans l’histoire. Sa mère est d’une famille établie de longue date à Auch. Le jeune Louis-Thomas fait de très solides études au collège des jésuites de sa ville natale et sa famille le verrait d’un bon oeil embrasser l’état ecclésiastique. Mais, Louis n’est pas d’accord… la mer l’attire, il rêve d’être marin . Toutefois, à défaut de pouvoir lui faire endosser une soutane, ses parents le font  entrer dans les gendarmes de la Maison du Roi, à l’âge de seize ans.

 

Gendarmes et Chevaux-Légers de la Maison du Roi (Gravure tirée de L'Ecole de Mars de Manesson Mallet)

Nous sommes en 1763. Ce Gascon se fait rapidement apprécier par ses qualités de chef et son aptitude à l’apprentissage du métier des armes. Mais hélas, comme du temps de d’Artagnan, les duels sont nombreux et on le retrouve souvent en train d’en découdre sur le pré. Et parfois, ses affrontements pour l’honneur se terminent mal. Louis tue un adversaire et doit quitter en toute hâte ce Corps d’élite.

Avec le Bailli de Suffren

Aquarelle d’Antoine Roux - Bâtiments de la Compagnie des Indes
Musée de la marine, Paris (© Collection particulière Guy de Rambaud)  

A la fin de l’année 1763, sa famille cède et il peut enfin devenir marin. Son apprentissage des choses de la mer se fait au cours de divers embarquements qui vont le mener d’abord aux Antilles. Son caractère vif, un courage ardent  et un zèle que les difficultés semblent  augmenter,  telles sont les qualités qui le font tout de suite apprécier de ses chefs. En 1768, au bout de deux ans d’apprentissage, il se voit nommer enseigne de vaisseau à la Compagnie des Indes.  

Embarqué comme Lieutenant de vaisseau, sur la frégate l’Atalante, en 1773, il fait plusieurs campagnes dans les mers des Indes . Mais, il se retrouve sans emploi, à Pondichéry lorsque les Anglais viennent mettre le siège devant cette place en 1778, il offre ses services au Gouverneur et déploie en ces circonstances des talents et une bravoure tels qu’il obtient le grade de capitaine de brûlot, en 1779, grâce au récit que fait Monsieur de Bellecombe, au Roi, de sa belle défense de Pondichéry.  

 

En 1781, il commande en cette qualité le Pulvériseur, qui fait partie de l’Escadre de Suffren. Le vieil Amiral apprécie toute la valeur de Villaret et lui confie le commandement de la Bellone après le combat de Gondelour. Il se retrouve donc capitaine de frégate et exerce un de ses premiers commandements sur la Dauphine, après quoi il s’embarque sur un puissant vaisseau, le Brillant qu’il commande en second.

En 1782, le célèbre bailli de Suffren l’appelle auprès de lui pour exercer les fonctions d’aide de camp. Son escadre est à la mer dans l’océan Indien. Elle bloque Madras et Trinquemalé dont elle fait le siège, cependant que la flotte anglaise s’efforce de maintenir sa maîtrise totale des mers.  

Suffren  établit devant Madras deux vaisseaux et deux frégates commandés par Peinier. Prévenu que la flotte anglaise fait mouvement pour anéantir la flottille française, le bailli Suffren confie à Villaret une mission périlleuse voir impossible  : il doit aller prévenir Peinier que l’ennemi arrive à la cote et pour cela passer à travers les filets de la Royal Navy. Sans doute serez-vous pris en allant ou en revenant, tirez-vous de cette situation comme vous pourrez mais battez-vous bien!  lui dit le Bailli. Il lui répond avec un sens de l’humour digne de d’Artagnan : M’avez-vous fait des lettres de recommandation pour l’Amiral anglais et pour le Gouverneur de Madras ?  

Batoni Pompéo Suffren  
Musée de Versailles
(© Arnaudet ; © G. Blot ; Réunion des musées nationaux)  

Villaret part sur La Naïade, une petite frégate et navigue trois jours sans encombre.  A l’aube du quatrième, il se retrouve nez à nez avec un énorme vaisseau britannique de 64 canons, le Sceptre. Combattre de suite lui serait fatal et trop éloigné encore de Madras la canonnade n’alerte Peinier. Il décide de se rapprocher des hauts fonds du rivage. Le lourd vaisseau ennemi ne peut en effet s’aventurer là où passe Villaret. Approchant de Madras et des vaisseaux à avertir, Villaret de Joyeuse engage ce combat de David contre Goliath. La lutte dure cinq heures et le commandant anglais entre deux bordées, lui crie : Brave jeune homme, conservez à votre roi un officier qui sait si bien défendre son pavillon, rendez vous!  Mais il faudra que sa corvette soit en train de couler avec huit pieds d’eau dans la cale pour que Villaret amène son pavillon et consente à embarquer sur le navire de son adversaire, lequel, avec élégance, refuse l’épée que Villaret lui tend en lui disant : Monsieur, vous nous donnez une bien belle frégate, mais vous nous l’avez fait payer bien cher!

Louis a 36 ans, il vient certes de perdre son navire, mais il a cependant toute raison de s’estimer satisfait. Comme le lui avait demandé Suffren, il s’était bien battu et le sacrifice de son navire lui avait permis d’accomplir sa mission. Peinier, alerté en temps utile, avait pu lever l’ancre avec sa flottille et éviter l’anéantissement.

Lorsqu’au mois de juin 1783, Villaret de Joyeuse est libéré en échange de prisonniers ennemis, il retrouve avec joie un commandement à la mer. Suffren le tient en haute estime et dit de lui : il a deux grandes vertus qui le rende estimable: sa modestie sur ses talents militaires et sa haine de l’Anglais. 

Splendeurs et misères de la Marine de Louis XVI

En juillet 1783, les mérites de Louis Villaret de Joyeuse sont hautement reconnus par le roi qui le fait Grand Croix de l’Ordre de Saint-Louis, la plus prestigieuse distinction honorifique qui se puisse décerner à l’époque. Les années suivantes vont le voir bourlinguer sur tous les océans au commandement de navires de plus en plus importants. En 1784, il reçoit enfin sa nomination au grade de capitaine de vaisseau.

Louis Villaret de Joyeuse 
(© Collection particulière Guy de Rambaud)
 

On le retrouve à la Cour, au mariage d’un ancien des Indes comme lui, le Capitaine André de Rambaud, le 7 mars 1785, à la Paroisse Saint-Louis. A ce mariage sont aussi témoins le Bailli de Suffren, ainsi que l’Oncle de la mariée Agathe Mottet de Ribécourt, le futur Commissaire David Le Proux de la Rivière, qu’il retrouvera à ses cotés, aux Caraïbes, en 1802.  

Suffren n’est pas qu’un grand marin, c’est aussi un haut et puissant seigneur, Suffren de Saint-Tropez, mais qui veut permettre aux officier bleus (roturiers)de faire partie du  Grand Corps  des officiers de marine. Hélas, les réformes allant dans ce sens se heurte à l’insubordination des états-major de la marine. Suffren aurait pu certainement supprimer cette injustice, en devenant Ministre de la Marine. Membre de  L’Olympique de la Parfaite Estime, admiré de tous, on peut supposer qu’il aurait su convaincre les responsables de la marine, très souvent francs-maçons, de la nécessité pour les rouges (nobles) d’ouvrir le Grand corps aux bleus. L’admiration que lui porte les autres officiers et son caractère autoritaire auraient pu lui permettre de faire respecter les décisions du Roi par le Grand Corps. Villaret comme Suffren, avant lui, devient membre de la loge L’Union de Lorient, peu de temps après le mariage de son ami à Versailles.  

On doit  toutefois ne pas oublier que Louis XVI dote la France d’une marine puissante. Et cela à coup de millions, certes au détriment des routes, des stocks de blé prévus en cas de disette, pour les pauvres... Mais, le résultat est là une guerre gagnée, de beaux vaisseaux, admirablement bien commandés, des ports superbes (Marseille, Toulon, Brest, et surtout Cherbourg…). Dans les derniers temps de la monarchie absolue, les Anglais perdent la maîtrise totale des mers. En 1779, Necker fait savoir au Mercure et aux Nouvelles que la marine coûte 14 millions par mois. La Compagnie des Indes fait faillite et cela là encore coûte très cher à un Etat de plus en plus pauvre et ruine de braves serviteurs du Royaume, des bourgeois et des nobles, qui en toute confiance y avaient placé leurs économies.

La désorganisation des flottes françaises sous la Constituante et la Convention

Le grand bouleversement de 1789 va amener dans la société et notamment ses lois, des transformations souvent positives. Les armées de la France deviennent révolutionnaires, mais si sur terre la victoire suit nos étendards, sur mer et dans les ports les conséquences vont à l’opposé être désastreuses.

Dès 1789, les rapports entre les officiers et les équipages déjà mauvais se dégradent encore. Des mouvements insurrectionnels sur les navires et sur les quais sont la cause de la mort de bien des officiers nobles, d’où une émigration considérable de la plupart des survivants. Les journaux du monde entier, notamment des Etats-Unis, s’émeuvent du sort réservé aux officiers de la marine française. L’Angleterre limite son soutien financier aux meneurs de la Révolution, craignant une contagion révolutionnaire à ses équipages.

Donc, bien avant le 10 août 1792, pour commander les vaisseaux et diriger les batailles, il ne reste plus que :

-         les officiers bleus (qui n’ont pas massivement émigré)

-         des officiers de navires de commerce ou de pêche (bâtiments beaucoup plus petits que les vaisseaux de 120 canons comptant 1098 hommes d’équipage, très difficiles à manœuvrer et à commander surtout dans une bataille navale)

-         les maîtres, pilotes ou simples matelots de la Marine royale nommés officiers,

-         et les quelques rares officiers qui sont restés par amour de la France pour certains ou par idéal révolutionnaire pour d’autres (Pléville Le Pelley, d’Estaing, La Touche-Tréville, Kerguelen, Kersaint, Vence…), mais le plus souvent, car ils sont attachés à leur marine, à leurs navires et car ils avaient su se faire apprécier par leurs matelots.  

Paulin-Guérin   Louis Villaret-Joyeuse

Musée de Versailles 
(© Collection particulière Guy de Rambaud)
 

Louis-Thomas Villaret de Joyeuse est de ceux-ci. Il part fin 1790 pour Saint-Domingue, où il arrive au début de la Révolution. Il contribue à retarder le processus qui allait faire de cette île un charnier. Il revient en France et, le 14 mars 1792, à Lorient, il prête le serment civique qui le lie au régime républicain. il devient à partir de ce moment le citoyen Villaret-Joyeuse, capitaine de vaisseau de la République. Son frère, lieutenant-colonel d’artillerie émigre, lui non… il décide de se battre pour la France même républicaine, comme officier de la Marine de sa patrie.

La Marine de sa patrie, ou ce qu’il en reste… peu de chose à vrai dire !

-         plus d’écoles, 
-        
plus d’administration compétente… des civils ou de simples commis,  
-        
plus de canonniers… car envoyés au front.  
-        
plus de constructions navales…

Pléville Le Pelley, républicain convaincu, mais organisateur né et homme d’ordres deviendra le Ministre, en 1797, d’une marine dans une situation catastrophique, aux problèmes déjà énoncés, il ajoute dans ses Mémoires :

-         des magasins vides  
-        
des soldes non payées depuis cinq mois  
-        
plus d’uniformes pour les officiers… logés par charité.  
-        
dix vaisseaux désarmés à Toulon, d’autres en construction pourrissant à Rochefort…

Pléville parle la Marine en 97… mais en 93, à tous ces désordres s’ajoute celui organisé des Commissaires…

 

La première coalition.

Avril 1792, la France républicaine se retrouve en guerre avec l’Autriche alliée à la Prusse et à la Sardaigne. L’Angleterre préoccupée par l’invasion des Pays-Bas intervient. Jusqu’ici, elle s’était montrée contente d’une Révolution qui détruisait notre marine, mais la victoire de Jemmapes est ressentie comme une attaque contre son commerce et son industrie.

En juin 1793, Jean Bon Saint-André, représentant du peuple , restaure l’ordre et la discipline dans Brest... à coups de guillotines. C’est un ancien pasteur de Montauban… élevé chez les jésuites… rejeté par les autres pasteurs en 1782…

Morard de Galles, ancien brillant officier de Suffren, comme Villeret, est destitué. Croisant le long des cotes de Bretagne, les équipages décidèrent que le voyage durait depuis trop longtemps. Ils se révoltèrent. Le 16 novembre 1793, Villaret se retrouve promu contre-amiral et commandant en chef de la flotte. Le représentant du peuple Bon Saint-André déclare au Comité de Salut public :  Je sais que Villaret est un aristocrate, mais il est brave et il servira bien .

Villaret prévient le Comité de Salut public, qui fait trembler toute la région de Brest :

Le patriotisme ne suffit pas pour diriger des vaisseaux. Ignorance, intrigues, apathie pour le service, ambition de grades, voilà le tableau trop fidèle de 19 sur 20 des officiers... Envers les protégés des Comités, il n’est pas plus tendre non plus : Homme nul, la risée de ses officiers et de son équipage... L’amiral Villaret essaye de recréer une escadre capable de prendre la mer et d’affronter les flottes ennemies. Mais, les vaisseaux et les frégates sont des coquilles vides, qui pourrissent dans les ports français.

David Jean Bon Saint-André  
(© Collection particulière Guy de Rambaud)  

 

Certes, il s’empresse de créer à Lorient une école de canonnage. Mais la situation réclame trop, en trop peu de temps, pour que l’on puisse remettre les choses au point. L’Angleterre qui n’a pas eu à subir les contrecoups d’une révolution aligne dans le secteur Manche Océan, une flotte bien commandée, bien entraînée et surtout bien plus puissante que l’escadre de Brest  

Le navire amiral de Villaret est la Montagne, superbe vaisseau de la Marine royale (sous le nom : les Etats de Bourgogne). Un de ces cent dix-huit cannons qui faisaient l’admiration des marins du monde par leur puissance, leur vitesse et leur manœuvrabilité. Mais, il y règne un Club, on y trouve une guillotine et le bourreau mange à la table des officiers. Sur le gaillard avant des orateurs s’excitent en permanence. Et puis, Villaret-Joyeuse est surveillé par Bon Saint-André, qui donne des ordres, même sur les routes à prendre. Heureusement, pendant les combats, il se réfugiera dans les batteries.

L’autel du sacrifice.

Villaret prend la mer, le 17 mai 1794, à la tête d’une escadre composée de 23 vaisseaux et 16 frégates, avec la mission d’aller au-devant d’un gigantesque convoi, de cent soixante-dix navires marchands chargés de grains arrivant des Etats-Unis d’Amérique, sous le commandement du contre-amiral Vanstebel. Ce convoi est un défi au blocus anglais qui accule le pays à la famine, notre  production agricole ayant chutée du fait des troubles contre-révolutionnaires et des réquisitions subies par les masses paysannes, la chute de l’assignat…

Son adversaire, l’amiral Howe, l’attend au large avec 33 vaisseaux bien équipés, bien entraînés et surtout bien commandés.

L’amiral français a reçu des instructions tenant compte de ce rapport de force : croiser à la hauteur des îles Coves et Flores et d’y attendre le convoi. On devait surtout éviter tout engagement avant de l’avoir rencontré. Personne ne lui a demandé de tailler en pièces l’escadre anglaise, ce qui eût été illusoire. C’est une nouvelle fois une mission de sacrifice qui lui est confiée et l’escadre qui sort du goulet de Brest a bien peu de chances d’y revenir au complet.

Lorsque, le 28 mai 1794, on a connaissance de l’armée anglaise, forte de 30 vaisseaux de ligne, commandée par Flowe. Villaret perd d’entrée, un de ses plus importants vaisseaux, Le Révolutionnaire. Empêtré dans sa manœuvre, il s’est laissé distancer par l’escadre et, pris sous le feu de six navires anglais, il est rapidement hors de combat et doit être pris en remorque par L’Audacieux, autre navire de ligne et voilà dès le premier accrochage la flotte française amputée de deux unités importantes

Villaret, fidèle à ses instructions veut éviter de combattre, déjà on hisse le signal de tenir le vent, mais Jean Bon Saint- André décide de désobéir aux ordres guidés par la raison, venant du Gouvernement. Déjà, à plusieurs reprises, Jean Bon Saint-André avait poussé ses divisions hors du goulet. Mais les avaries qui s’ensuivirent font que le comité de salut public désapprouve désormais ces sorties.

Le lendemain, 29 mai (10 prairial) des 7h20 du matin, Howe, qui s’est rapproché de Villaret, veut le forcer à combattre. Il n’y réussit pas, car les vaisseaux français se dispersent, faute de savoir virer de bord sans désordre. La Montagne doit accourir au secours du Terrible de cent dix cannons, de l’Indomptable et du Tyrannique  de soixante-quatorze cannons. Les cent dix-huit cannons du trois ponts amiral parlèrent et Howe ne capture aucun vaisseau. Mais l’ Indomptable et le Brutus de soixante-quatorze cannons doivent regagner Brest le deuxième remorquant le premier.

Le 1er juin, à 9h30, Villaret, rejoint, commence à riposter.

Les français avance en ligne de file bien formés, Howe fonce droit sur eux, en quatre colonnes. La tactique de Howe est de tronçonner l’adversaire sur plusieurs points, puis de relever ses colonnes, de façon à prendre entre deux feux la ligne ennemie. Il y réussit.

La bataille devient très confuse. Les vaisseaux français se battent, mais leur inexpérience les empêche de le faire efficacement. Les anglais peuvent donc se réunir a deux ou a trois contre un.

A bord du Scipion vaisseau de quatre-vingts cannons, (un deux ponts), l’équipage, se révolte contre son commandant, le capitaine Huguet, et amène le pavillon sans avoir combattu...

Plusieurs unités sont en train de couler et amènent leur pavillon pour demander assistance aux navires amis ou ennemis.

Lithographie d’après Mayer 
Combat du 13 Prairial An II ( 1er juin 1794)

(© Collection particulière Guy de Rambaud)  

 

Les canonniers du Vengeur du Peuple , se trompent d’objectif et tirent sur le vaisseau amiral français ! On peut imaginer que Villaret eut quelque peine à empêcher ses propres canonniers de courir aux pièces du bord pour riposter à ces incapables. Le Vengeur du Peuple, sur le nom duquel tant de légendes perdurent, se rend aux Anglais, le premier des nôtres. Il flottera encore plus de quatre heures avant de couler. La panique s’empare de l’équipage et sitôt rendu, il hisse à sa corne le pavillon d’Angleterre, implorant ainsi le secours de son adversaire.  

Son agonie va donner lieu en France à des débordements lyriques bien dans le style de l’époque... Sa défaite va être célébrée à l’égal d’une victoire. À la Convention, Barère avec emphase évoque la fin du Vengeur sous les couleurs d’un exploit antique ! Les Conventionnels s’enflamment. Le poète André Chénier écrit des vers dithyrambiques:  

Lève-toi, sors des mers profondes,
Cadavre fumant du Vengeur
Toi qui vis le Français vainqueur
Des Anglais, des feux et des ondes…   

Quelques mois plus tard lorsque 367 marins, 6 officiers et le capitaine sont rapatriés d’Angleterre où les avait amenés le navire qui les avait recueillis dans la bataille, la légende du Vengeur est si fortement établie qu’elle ne fut pas entamée. Les Conventionnels les disaient pourtant morts en criant : Vive la Patrie, vive la République et en chantant la Marseillaise. En réalité, les marins qui moururent en chantant, se furent les blessés abandonnés par leurs officiers.

La bataille se termine. Villaret Joyeuse, conduit une dernière fois  la Montagne au milieu de tous ses vaisseaux et ces frégates qui coulent ou qui sont démâtés. Jean Bon Saint-André, le représentant du peuple, remontant sur le pont, demande à Villaret d’abandonner le combat, contre la volonté de l’Amiral d’aller secourir son arrière. L’Amiral reste malgré cet ordre pendant deux heures en panne sous le vent des Anglais, tandis que ses frégates et ses corvettes cherchent à remorquer ceux des vaisseaux français démâtés  qui se trouvent sur le champ de bataille, mêlés parmi les vaisseaux ennemis qui curieusement ne s’oppose pas à cette manœuvre. A 19 heures, Villaret retraite sur Brest, il rencontre en route Montaigu avec neuf vaisseaux qui n’ose pas attaquer, car bien que composée d’éclopés, la flotte fait encore assez bonne figure.

Villaret-Joyeuse 
(© Collection particulière Guy de Rambaud)

Ce succès anglais reste toutefois connu sous le nom de The glorious First of June. Quelles sont les pertes ?

-         5 000 morts et blessés français (contre 1 148 chez les Anglais)  
-        
4000 prisonniers,  
-        
7 vaisseaux perdus,  
-        
5 démâtés.

Nous avions pratiqué le tir à démâter, mais les canonniers peu entraînés avaient fait peu de dégâts à la Navy.

Mais, ce combat du premier juin 1794, cette défaite navale est pour Villaret un succès. L’Anglais, fortement éprouvé lui aussi, a dû se retirer après la bataille, laissant le champ libre au convoi américain qui se présente quelques jours plus tard, sans encombre, avec ses 170 bateaux de ravitaillement, augmentés des 14 prises faites en cours de route ! C’est une victoire… sur le blocus, qui permet de nourrir un peuple affamé.

Jean Bon Saint-André, revenu à Brest, s’acharne contre huit pauvres  capitaines qu’il livre à l’accusateur public. Dans son rapport de mer dressé au lendemain des événements, l’amiral ne cite aucun nom de navire et ne donne aucun détail sur les noms des vaisseaux engagés. Les pertes, très lourdes, n’apparaissent guère :  je ne me dissimule pas, écrit-il, qu’il doit être resté dans cette malheureuse affaire quelques-uns de mes bâtiments... J’en distinguai un par le travers d’un Anglais qui coulaient l’un et l’autre...  Villaret a-t-il cherché à minimiser pour ne pas avoir à accabler ces capitaines improvisés qui se sont battus comme des lions, mais ont mal manœuvré ? Le citoyen amiral Villaret-Joyeuse n’a pas l’habitude de mâcher ses mots et de cultiver la litote dans ses lettres et dans ses rapports  ...

On doit toutefois remarquer que Howe, l’Amiral anglais en  ne prenant pas en chasse la flotte française lui évite une destruction totale. Indécis, handicapé, il ne détruit pas des vaisseaux français qui ne sont plus guère en état de se défendre. Pire, il laisse passer le convoi de blé ! Pourquoi ? Plus aucune flotte française ne pouvait l’en empêcher... D'ailleurs, Howe, objet à son retour de moqueries cinglantes, est relevé de son commandement.

Prairial est une défaite, mais limitée et cela vient du rôle dans ce combat de Villaret-Joyeuse et tient du miracle. A la vérité, le marin de tradition et de formation qu’est Villaret supporte de plus en plus mal le laisser aller qui s’installe dans la marine. Dans un engagement devant l’île de Groix, la mollesse et l’incompétence des officiers entraîne la perte de trois grosses unités de l’escadre. Ses capitaines l’abandonnent et prennent chasse en débandade.  Le reste va se réfugier à Lorient et refuse d’en sortir. Excédé, Villaret donne sa démission et rentre chez lui.

Le club de Clichy

Mais il n’est pas homme à vivre dans l’oisiveté. Il est élu en 1797 au conseil des Cinq Cents, par le département du Morbihan. Là, il dénonce vigoureusement l’état misérable des équipages et il s’efforce dans ses nouvelles fonctions de servir autant qu’il le peut cette marine, meurtrie, malmenée, à laquelle il reste profondément attaché.

Mais sa liberté de langage ne plait pas et Villaret se lie dans cette Assemblée avec les chefs du club de Clichy (Dumas, Boissy d’Anglas, Pichegru, Vaublanc) alors considéré comme le parti royaliste.  Le 18 fructidor an V (4 septembre 1797), l’armée investie les Assemblées. Les élections sont cassées dans quarante-sept départements; une soixantaine de députés sont déportés en Guyane, dont Pichegru et Barthélemy, des journalistes royalistes sont pourchassés. C'est la Terreur sèche, Villaret, condamné à la déportation, parvient à se soustraire aux recherches.  Il évite ainsi le sort qu’éprouvèrent ses collègues dans les déserts de Sinamary.

Il se rend volontairement dans l’île d’Oléron, lieu d’exil qu’avait désigné le Directoire à ceux qui avait échappé à la déportation. Le voilà donc assigné à résidence dans l’île d’Oléron où il s’installe avec sa famille. Il y reste trois ans.

Les Antilles

Ce n’est qu’en 1801 qu’il rentre en grâce et reçoit à nouveau un commandement à la mer à la tête de l’escadre de l’océan. Bonaparte sait s’entourer de gens compétents, aux passés politiques divers.

Au niveau de l’envoi, d’un corps expéditionnaire aux Antilles, il planifie tout ( Correspondance de Napoléon. Octobre 1801) :

Quant à Saint-Domingue, l’amiral Villaret-Joyeuse partira de Brest avec douze vaisseaux de ligne français et les cinq espagnols, si ceux-ci ne refusent pas obstinément de le suivre. Il portera 6 ou 7,000 hommes de troupes. Il passera devant Rochefort, où il ralliera l’escadre qui s’y trouve, qui aura à bord 2,500 hommes. Il se rendra droit au Cap, pour faire respecter dans Saint-Domingue les droits de la métropole.

L’escadre de Rochefort sera commandée par le contre-amiral La Touche-Tréville.

Le Scipion et les deux frégates qui sont à Nantes formeront une division particulière, sous les ordres du contre-amiral Bedout. Il sera embarqué 1,000 hommes sur ces trois bâtiments, qui partiront dix jours après le départ de l’amiral Villaret-Joyeuse pour se ranger sous ses ordres et aller droit à Saint-Domingue s’emparer de la partie
espagnole.
 

Les quatre frégates qui sont à Cadix, les deux vaisseaux que l’Espagne nous a donnés et un des trois vaisseaux français partiront sous les ordres du contre-amiral Linois; ils embarqueront 1,500 hommes de troupes et se dirigeront également sur Saint-Domingue.

Les frégates qui sont au Havre embarqueront 600 hommes; elles partiront quinze jours après l’amiral Villaret-Joyeuse, pour lui porter des renforts.

Toutes ces expéditions se feront secrètement, comme si nous étions en temps de guerre.

Le ministre me présentera une note d’agents civils à nommer pour tous ces établissements, qui, tous, seront provisoirement organisés comme la Guadeloupe.

Il faut que tout soit calculé sur le départ de l’amiral Villaret de l’escadre de Rochefort pour le 5 brumaire.

Immédiatement après le départ de l’amiral Villaret, ordonnez des armements à Brest pour pouvoir envoyer des secours à Saint-Domingue, tant en munitions de guerre qu’en hommes.

Je désire que le corps expéditionnaire qui s’embarque à Brest soit porté à 6,000 hommes. Faites-moi connaître l’état de tout le personnel qui est embarqué à bord de l’escadre de l’amiral Villaret-Joyeuse, et ce qu’il faudrait embarquer pour compléter 6,000 hommes.  

Vincent Courdouan 
Escadre à la Martinique  (Versailles)

(© Réunion des musées nationaux)  

Les Anglais occupent la Martinique jusqu'en 1802, date à laquelle le traité d'Amiens rend l'île à la France. La révolte gronde à Saint-Domingue mettant en péril la position française dans tout l’archipel. C’est donc à la tête d’une puissante escadre amenant 20000 hommes destinés au rétablissement de l’ordre qu’il appareille en décembre 1801.

Devant la situation qu’il trouve sur place, Villaret s’efforce de calmer les esprits sans se livrer à une aveugle répression, notamment vis à vis des royalistes de la Martinique.. Il semble d’ailleurs que sa méthode porte ses fruits puisqu’il se maintient en place durant plusieurs années avec les titres de Capitaine général des îles Martinique. Mais, en 1809, alors que le gros des forces françaises a regagné la métropole depuis longtemps, Villaret doit faire face à une attaque menée par l’Anglais avec de puissants moyens. Il reçoit le choc d’une armada forte de 15000 hommes avec un seul navire et quelques milliers d’hommes à terre. Sans renforts, bientôt sans ressources, après avoir subi un bombardement des plus terribles dans le fort Bourbon, il se résout à capituler.

En rentrant en France métropolitaine,  il apprend que sa conduite avait été sévèrement blâmé. Il demande un conseil d’enquête, mais celui-ci lui reproche sans ménagement son abandon.

On l’oublie et on le laisse remâcher sa rancœur et sa disgrâce.

Par le traité de Paris, la France récupère la Martinique.

Mort à Venise

La réhabilitation viendra, et de façon éclatante. C’est Napoléon lui-même qui prend sa défense. Le courage et la fidélité plaide en faveur du vice-amiral... Ses fautes ont-elle fait perdre la colonie ? Elles ont tout au plus abrégé de quelques jours la durée de sa conservation...  Et pour bien montrer la haute estime qu’il a pour Louis Thomas Villaret Joyeuse, il le nomme amiral commandant la IVe région militaire.

Il ne va pas exercer longtemps ce commandement, car Napoléon a besoin d’un chef énergique et incontesté pour un poste important; et c’est ainsi que l’amiral reçoit la charge de Gouverneur général de Venise. Il part donc pour prendre ces nouvelles fonctions à la tête de la ci-devant Sérénissime République mais il n’aura pas le temps de les exercer bien longtemps. Frappé d’hydropisie, il s’éteint en effet le 25 juillet 1812.

Napoléon tint à honorer particulièrement ce grand marin et fit inscrire son nom sur l’Arc de Triomphe, à côté des soldats les plus valeureux de la Révolution et de l’Empire.

Louis-Thomas Villaret de Joyeuse meurt à 62 ans. Sous l’Ancien Régime il fut un grand capitaine aux cotés de Suffren et un  homme ouvert aux idées nouvelles. Pendant, la Révolution on lui demanda d’affronter la flotte anglaise et de faire parvenir à Brest un très important convoi de ravitaillement. Malgré, l’état désastreux de la flotte française, il réussit à la sauver d’une destruction complète dans cette bataille de l’An II et à permettre  ainsi aux navires apportant le blé américain d’arriver à Brest.  Toutefois, la situation de la marine le poussèrent à démissionner et à faire de la politique pour le dénoncer. Une sorte de putsch fit qu’il se retrouva déporté à Oléron. En 1801, Bonaparte lui confia une autre difficile mission cette fois aux Antilles. Villaret permit au pavillon de la France d’y flotter pendant huit et cela alors qu’il était abandonné de tous.

Son frère, le Marquis Villaret de Joyeuse , est décédé en 1824 à Versailles. Lieutenant-colonel avant la Révolution, il émigra en 1792, et fit toutes les campagnes de l'armée de Condé. Rentré en France, dès l'année 1802, il y vit au milieu de sa famille et passe les dernières années de sa vie à soigner l'éducation de ses neveux. Nommé maréchal de camp et commandeur de Saint-Louis après le retour du Roi, il meurt en 1824 à Versailles


A lire :

Robert Castagnon. Gloires de Gascogne. Éditions Loubatière (en partie sur Villaret de Joyeuse)

Monique Le Pelley-Fonteny. Itinéraire d'un marin granvillais : Georges-René Pléville le Pelley (1726-1805). Neptunia (un autre grand marin de la même époque)

A consulter sur Gallica  ou à  la BNF :

Villaret de Joyeuse, Louis Thomas, 1747-1812. Discours de Villaret-Joyeuse, député du Morbihan; sur l’importance des colonies & les moyens de les pacifier : séance du 12 prairial an 5. [Paris] : de l’Imprimerie nationale, [1797?]

A visiter

Musée national de la Marine
Palais de Chaillot
17, place du Trocadéro
75116 Paris 

Musée de la Compagnie des Indes
Citadelle de Port-Louis
56290 Port-Louis

Les galeries historiques de Versailles constituent le plus grand musée d'Histoire du monde (18000 m2), où les documents sont des chefs d’œuvre.  


Remerciements :

Je remercie la Direction des musées de France d’avoir accepté que des œuvres d’art figurant sur la base Joconde, puisse illustrer cette biographie  de Villaret de Joyeuse

La base Joconde : Dessins, estampes, peintures, sculptures, photographies et objets d'art appartenant aux collections publiques françaises. Ce catalogue est en cours de constitution. Il est enrichi en permanence grâce aux informations (notices et images) fournies par les musées.

La base Joconde recense aujourd'hui plus de 130.000 œuvres des beaux-arts et arts décoratifs, du VIIe siècle à nos jours, conservées dans plus de 70 musées.

www.culture.fr/documentation/joconde/pres.htm

Je remercie aussi les collaborateurs du très intéressant site : Généalogie et Histoire de la Caraïbe pour leur aide. 


© 2002 - Anovi - Guy de Rambaud