Consulat - Premier Empire
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Lettre anglaise inédite relatant 
l'exhumation de l'Empereur à Sainte Hélène en octobre 1840.

Ce document a été publié, en 1972, par le colonel André L'Huillier 
(Académie des Sciences, Belles lettres et Arts d'Angers - Mémoires - Neuvième Série - Tome III et IV - Année 1969 - 1970 - Ier trimestre 1972)

Nous tenons à remercier Mme M. Claire Py de nous avoir permis d'en prendre connaissance.


Dans la présentation de cette lettre, A. L'Huillier écrivait : 

"En 1954, j'assistais à une vente, à Paris, à l'Hôtel Drouot. Amateur d'autographes, de marques postales civiles et militaires, je me rendais acquéreur d'un lot contenant des documents considérés de peu de valeur par le commissaire priseur. Ce n'est que l'an dernier, en mettant un peu d'ordre dans mon grenier, que je trouvais, dans un carton contenant le reliquat de pièces non encore inventoriées depuis mon arrivée à Angers, diverses lettres écrites en anglais. Après avoir détruit la plus grande partie d'entre-elles, sans intérêt historique ou philatélique, j'ouvrais une lettre jaunie, écrite de Sainte-Hélène, le 30 octobre 1840.  A la 14ème ligne, je lisais : "The late Emperor Napoléon"... Vous devinez mon émotion!  Je venais de découvrir un document très intéressant, puisque l'auteur de cette lettre : M. L , conte, avec beaucoup de détails, souvent inédits, la translation des cendres de l'Empereur à son ami, le captain PILLON, résidant à Londres.

Voici la traduction de ses parties essentielles"


Extrait de la lettre de M. Gidson au captain John Pillon,
aux bons soins de MM. Cox et C°, Craigscourt, Charing-Cross, London.
Sainte-Hélène, 30 octobre 1840.

Mon cher Pillon,

Un grand évènement vient d'avoir lieu ici, dont je crois qu'un bref récit ne sera pas dénué d'intérêt pour vous. Je veux dire la translation de la dépouille  mortelle de l'Empereur Napoléon (car c'est ainsi qu'on le désignait et qu'il a été honoré pendant la procession, un titre qui, comme vous le savez bien, lui avait été refusé de son vivant par notre Gouvernement). Le 8 courant, à l'arrivée de la frégate française La Belle Poule, commandée par le prince de Joinville, accompagnée par la corvette La Favorite sur la proue de laquelle se tenaient le maréchal Bertrand, le général Gourgaud, le  baron Las Cases, et Marchand, ainsi que 4 serviteurs du  défunt Empereur. L'exhumation et la procession ont eu lieu le 15 courant, l'anniversaire du jour où, il y a 25 ans, le Northumberland est arrivé dans cette rade avec Napoléon et sa suite à bord.

Les commissaires, M. le comte de Rohan Chabot de la part de la nation française, et le Capitaine Alexander, Royal Engineer, du côté britannique, accompagné par son Honneur Chief Justice Wilde, l'honorable Colonel Frelawney, R.A., l'honorable Lt-Colonel Hodson (ces trois sont membres du Conseil), W.H. Steele, Esquire, le Colonel Surebourg et le Lieutenant Littlehales, commandant le brick de Sa Majesté Dolphin, et les officiers français avec le prêtre, l'abbé Coquereau, s'assemblèrent au tombeau à 12 heures de la nuit du 14. Quand l'exhumation commença, on eut de grandes difficultés à tailler le ciment. A 10 heures du matin cependant, on atteint les cercueils qu'on porta à une tente voisine où ils furent ouverts. Le corps paraissant en parfait état, la figure très peu changé de ce qu'elle était lorsqu'il y avait été placé il y a 19 ans, la main tout à fait ferme.

Exhumation de Napoléon à Sainte-Hélène - D'après une lithographie de N. Maurin. "Le général Bertrand regardait avec l'attitude de quelqu'un qui  va se précipiter..." (Emmanuel de Las Cases)Le cercueil extérieur de bois d'acajou n'avait  pas pourri. Ceux de fer blanc et de plomb dans lesquels il reposait (ce dernier fut soudé de nouveau), furent tous deux mis dans un superbe sarcophage apporté de France, avec le nom "NAPOLEON" en lettre d'or sur le couvercle. On dit qu'il a coûté 12000 francs. Il fut placé sur un chariot surmonté d'un dais fait tout exprès. Un splendide drap mortuaire de pourpre avec la couronne impériale, l'aigle et un "N" en or à chaque coin couvrait le tout. Il coûte 20000 francs. La procession quitta le tombeau à environ 4 heures de l'après-midi quand de tout petits canons se mirent à tirer d'une butte élevée et continuèrent jusqu'à son arrivée au quai. Une salve royale fut tirée par les troupes de ligne lorsque le corps fut remis au Prince qui l'attendait.

Immédiatement, il fut descendu sur une allège. La frégate et les 2 autres navires de guerre qui, pendant la journée avaient leurs vergues en croix, les redressèrent à cet instant et commencèrent à tirer des salves, ce qui continua jusqu'à ce que le corps fut presque le long de la frégate, comme s'ils se réjouissaient du prix dont ils prenaient possession. Toute la cérémonie telle qu'elle fut conduite par les français était fort imposante (ligne de mots barrés par l'auteur de cette lettre). La tenu splendide qu'ils montrèrent à cette occasion est difficile à décrire.

Deux jours avant la cérémonie, des convocations imprimées avaient invité les notabilités à y assister en tenue de deuil approprié. A l'heure où elle devait avoir lieu, des contre ordres furent donnés en secret (quand tous étaient assemblés pour présenter les hommages convenables) et la force militaire les chasse d'une façon tout à fait arbitraire de l'endroit qui leur avait été assigné.

Le Capitaine Alexander, qui doit être grandement loué de tout le mal qu'il s'est donné, reçut de Son Altesse Royale une élégante tabatière en or sertie de diamants, au centre de laquelle était un portrait du Roi des Français. Du même personnage l'Honorable Lt-Colonel Frelawney, R.A., reçut un magnifique fusil de chasse à deux canons avec des accessoires de qualité pour son aimable hospitalité et ses attentions envers le Prince et sa suite. (Trou dans le papier) Mc Kinna, qui est immédiatement sous les ordres du Capitaine Alexander reçut une large médaille d'argent. Ma fille aînée, aidée d'autres jeunes filles, fut choisie pour faire deux pavillons tricolores, l'un de 6 mètres de long qui flottait sur le bateau, au-dessus du corps de Napoléon, et un plus petit à la poupe du même bateau où se trouvait le Prince. Ce dernier leur fit un grand honneur en leur faisant don d'un bracelet d'or serti de rubis et d'une émeraude au milieu. Les pavillons sont en soie, à l'exception du rouge qui est un crêpe de Chine (il n'y avait aucune soie rouge disponible).

Nous avons eu le plaisir de faire la connaissance de plusieurs gentlemen français attachés à la mission ; tous ont semblé pleins de joie à l'idée d'avoir réussi à accomplir la mission qui leur avait été confiée.

Environ quarante petites médailles furent distribuée comme souvenirs de cette occasion. 200 livres sterling furent offertes par le Gouvernement français pour être distribuées aux travailleurs qui retirèrent le corps de la tombe. Aussi 300 livres pour des oeuvres charitables qui en ont vraiment grand besoin  ; l'île n'a jamais été si en détresse en raison des impôts.

...................
Croyez que je reste votre bien sincère.
L. GIDSON


Cette lettre présente un intérêt historique indiscutable. En effet :

-Elle est écrite par un britannique, témoin des diverses cérémonies qui se succédèrent depuis le Tombeau jusqu'au quai de Jamestown, le 15 octobre 1840
-elle concorde avec les rapports ou mémoires si émouvant du baron Las Cases, d'Arthur Bertrand, du général Gourgaud, de l'abbé Coquereau, du comte De Rohan-Chabot, du docteur Guillard, etc...

-Elle relate plusieurs faits inédits, à savoir :

-la confection de deux pavillons tricolores par la fille aînée de l'auteur de la  lettre, Miss Mary Gidson, assistée d'autre jeunes filles;
-la distribution de cadeaux aux officiers britanniques responsables de l'organisation des diverses cérémonies, de médailles, de dons en espèces.

Enfin : cette lettre confirme tout ce que nous avons lu dans les mémoires de Las Cases, à savoir que c'est bien la dépouille mortelle de l'Empereur, qui fût remise au prince de Joinville, par son Excellence le major Général Meddelmore, Gouverneur de Sainte-Hélène, le 15 octobre 1840.

(Fin du texte de M. L'Huillier)

L'île de Sainte-Hélène en 1815 - Gravure anonyme - Coll. Ouvrard


Nous avons communiqué cette lettre à M. Bruno Roy-Henry, dont on sait l'engagement en ce qui concerne "l'énigme de l'exhumé de 1840". Il a bien voulu nous répondre ce qui suit :

La lettre de Mister Gidson est particulièrement intéressante : je ne la connaissais pas !  Vérification faite, il ne semble pas que Gidson ait fait partie des 40 témoins de l'exhumation (vingt Français et le même nombre d'Anglais, mais je n'ai pas les noms de tous les témoins anglais.). Votre texte parle du colonel Frelawney ; mes sources (Rohant-Chabot, Gilbert Martineau) mentionnent  « Trelawney ». Une erreur de plume ?

Je note que Gidson mentionne simplement le « cercueil extérieur de bois d'acajou », sans parler du quatrième cercueil, en acajou également (encore que ceci puisse être mis en doute).

Un passage est particulièrement étonnant :

"deux jours avant la cérémonie, des convocations imprimées avaient invité les notabilités à y assister en tenue de deuil appropriée. A l'heure où elle devait avoir lieu, des contre ordres furent données en secret (quand tous étaient assemblés pour présenter les hommages convenables) et la force militaire les chasse d'une façon tout à fait arbitraire de l'endroit qui leur avait été assigné. "

C'est, qu'au départ, les Anglais n'avaient pas prévu l'ouverture du cercueil pour la reconnaissance du corps ! Parmi ces notabilités, il devait bien s'en trouver qui avaient connu Napoléon de son vivant et. Cipriani ! Difficile de faire taire tout ce monde.

Le fait essentiel -dans cette lettre- c'est l'incident avec les notables (dont je n'avais jamais entendu parler...). On envisageait pas l'ouverture du Tombeau, chez le Gouverneur Midlemore. Quand cela fut accepté, on chassa d'éventuels témoins (qui connaissaient Napoléon et Cipriani) en dehors des gens sûrs comme Darling (le fabricant des cercueils en 1821, présent en 1840)!

Comme de juste, nos colonels n'y ont vu que du feu ! Troublés par les révélations de Rétif de la Bretonne, ils affirment leur conviction, pour ne pas être "frustrés" de leur image d'Epinal trônant dans leur mémoire de Napoléonien: "le Retour triomphal des Cendres"... qui ne fut d'ailleurs pas si triomphal que cela: obsèques militaires et non ceux dus à un chef d'État: absence du corps diplomatique et des corps constitués!

Bruno Roy-Henry


Pour terminer ce dossier, voici le récit du retour des Cendres de Napoléon Ier à Paris, écrit par Philippe de Rohan-Chabot, commissaire du Roi Louis-Philippe lors de l'expédition à Sainte-Hélène.

L'entrée inoubliable de l'Empereur dans la capitale fut à midi, le 15 décembre 1840. La luminosité est faible. Tandis qu'un soleil chétif, parfois voilé, blondit la brume glaciale, le gel endiamante les rigoles. Au début de l'avenue de Neuilly, on avait élevé d'un coté des estrades, tendues d'étoffes noires, où une foule innombrable s'agglutine et hurle "Vive l'Empereur !". Sur un panneau, je déchiffre en lettres majuscules: "Tribune d'Austerlitz". Une baraque foraine s'orne de deux peintures : "La mort de Napoléon"; "Mazagran". Des chanteur-vendeurs de complaintes à un sou, des vendeurs de tabac, des vendeurs de boissons chaudes (dans des urnes masquée d'un tissu foncé) circulent parmi la cohue des trottoirs. Des soldats et des gardes nationaux forment une chaîne d'anneaux humains, de nuances multiples, le long de la chaussée.

Le cortège s'avance, qu'annonce une double file de gendarmes de la Seine, grenadiers martiaux avec leurs buffleteries jaunes et leur bonnet à poil.... Aux plumets, aux sabres, aux fusils, succède une berline noire à frise d'argent où a pris place M. Coquereau. Elle devance le carrosse, tapissé de velours jais que j'occupe avec les membres de la mission, à l'exception de M. de Las Cases qui a insisté pour n'apparaître qu'aux Invalides à titre de député...

Le canon tonne; les caisses résonnent; la foule s'enroue à crier: "Vive l'Empereur !", "Vive Louis-Philippe", "Vive le grand Napoléon", "Vive mon vieux Napoléon !". Touchante familiarité du peuple...

Quatre-vingt-six sous-officiers, porte-bannières des 86 départements, scandent le pas; guidé par un chambellan à la livrée de l'Empereur, un destrier gris caparaçonné de violet, sellé du siège de velours cramoisi et or où s'assit Napoléon le jour de Marengo, trotte d'un pas allègre...

Voici le char mortuaire !

Des valets de pied aux livrées impériales le devancent. Il mesure 12 mètres, pèse 26 000 livres, le cercueil 5 000... Un crêpe violet, soutaché d'abeilles d'or, recouvre cette pyramide cyclopéenne, dont le soubassement, réceptacle de la bière, s'ornemente de 4 aigles, socles d'un simulacre de cercueil, la couronne, l'épée, le sceptre et le manteau de l'Empereur, des faisceaux d'étendards pris à l'ennemi, de 1792 à 1815, sont autant de trophées de la gloire. Le maréchal Oudinot, duc de Reggio, le maréchal comte Molitor, l'amiral baron Duperré, le général Bertrand tiennent les cordons du poêle... Des familiers de l'Empereur, des dignitaires militaires et civils, des régiments, des gardes nationaux ferment le cortège...

Aux Champs-Élysées, qu'avait descendu Charles X, l'année 1824, des piédestaux colossaux en faux marbre bordent le tracé majestueux...

L'unanimité s'affirme totale. Il n'y a aucune dissonances; quelques cris de "A bas les traîtres !" lancés par une poignée de bellicistes impudents, se perdent dans la foule et une petite manifestation des jeunes hommes des écoles de droit et de médecine, qui tentent de se mêler au cortège, est à peine remarquée.

Nous progressons lentement...

Le peuple s'agenouille. Nombre de gens s'avancent et baisent le crêpe du char... A 1h30, nous atteignons l'esplanade des Invalides.

Cent mille Parisiens- il y avait eu 500 000 demandes de billets ! - glacés et pressés à étouffer sur trois échafaudages et autour, attendent la dépouille. Ils battent la semelle, frottent vigoureusement leurs mains l'une à l'autre, boivent du café, du thé, du grog, bouillants. Beaucoup patientent là depuis 2 heures du matin. Des bottines fourrées chaussent les femmes, des écharpes de laine cachent le nez des hommes. Le froid en tuera certains, me dira-t-on..."

Puis, en début d'après-midi, c'est l'arrivée du cortège aux Invalides: "A 2h30, nous sommes aux grilles de l'hôpital des soldats. Trop haut, le char ne peut les franchir. On le laisse à droite, et 80 sous-officiers vétérans s'avancent. Ces anciens devraient porter le cercueil à l'intérieur de l'église. La bière, lourde à leurs vieilles épaules, ils n'y parviennent pas: 36 matelots de la Belle-Poule viennent aussitôt les suppléer.

L'église Saint-Louis, sobrement décorée, regorge de monde. Le roi -venu à 1 heure-, la reine, les princes et les princesses, Monseigneur Affre, évêque de Paris et son clergé, le gouvernement, la chambre des Pairs - M. le baron Pasquier - la chambre des Députés, la cour et la ville, attendent. M. de Lamartine, républicain et M. Berryer, légitimiste, sont absents; un catafalque nu trône au centre de la nef.

Précédés du Prince de Joinville, sabre au clair, le cercueil pénètre dans l'édifice du culte. Monseigneur Affre l'accueille. Le Requiem de Mozart retentit... Au bout de l'allée principale, Sa Majesté regarde son fils venir à lui. Le Conseil a préparé un échange de phrases historiques entre eux, mais a omis d'en avertir le prince qui, surpris, salue de son sabre en guise de réponse, et s'efface. Le roi, réalisant aussitôt la situation, improvise une courte allocution. Le Moniteur du 16 reproduira un dialogue plein de noblesse, qui n'a pas eu lieu: "Sire, je vous présente le corps de l'Empereur Napoléon". "je le reçois au nom de la France..."

Le Prince de Joinville baise la main de sa mère, serre celle de ses frères. Les marins placent le cercueil sur le catafalque. L'évêque, les prélats, les clercs, chantent le Requiescat in pace... le roi dit à Bertrand: "Général, déposez sur le cercueil la glorieuse épée de l'Empereur"; à Gourgaud: "Général, déposez sur le cercueil le chapeau de l'Empereur" Les larmes montent à mes yeux.

A 3 heures, la cérémonie s'achève; une immense salve d'artillerie retentit. Napoléon repose au milieu de ce peuple français qu'il a tant aimé...

A 5 heures, le char est conduit sous l'Arc de l'Étoile."

Les 5 cercueils de l'Empereur. Souvenirs inédits de Philippe de Rohan-Chabot, commissaire du Roi Louis-Philippe". Ed. France-Empire, Paris, 1985 - Librairie des Deux Empires)


Voir également sur ce site : Le retour de l'Aigle et de l'Aiglon


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