Sainte-Hélène, petite île

L'aspect de Longwood ne saurait être agréable qu'au voyageur fatigué d'une longue navigation, pour qui toute terre a ses charmes (Las Cases)

Robert Ouvrard


Que ce soit le 16 ou le 17 octobre 1815 (les témoignages divergent sur ce point de détail), Napoléon monte ce jour là la quinzaine de marches du petit escalier de pierre, taillé dans la falaise, qui donnent accès au quai (aujourd'hui toujours en service) de ce minuscule port portant le nom de Jamestown. Il est pâle, mal rasé, son aspect général reflète une grande fatigue. Mais on le serait à moins : la traversée depuis l'Angleterre a duré un peu plus de deux mois, terrible épreuve pour un homme usé, avant l'âge, par les fatigues de toutes sortes.

La petite ville de Jamestown, vue en direction du centre de l'ile. Carte postale récente.Dans la rade de Jamestown, où des marins et des militaires ont fait le vide - sait-on jamais - on aperçoit le Northumberland et les escorteurs remplis de troupes, que l'on met à terre en toute hâte pour leur faire occuper des emplacements étudiés à l'avance. Cent bouches à feu ont été installés sur les remparts et les forts. Deux camps sont prévus, pour abriter une brigade (un bataillon est également installé sur l'îlot de l'Ascension, perdu au milieu de l'Océan, à 900 kilomètres de Sainte-Hélène...) 

Jamestown est visitée, normalement, par de très nombreux navires - ils sont parfois une bonne cinquantaine dans la rade -  qui se rendent aux Indes ou en reviennent (comme le fera un certain Hudson Lowe, en 1828), car ils ne peuvent faire autrement, faute d'autre halte à proximité.

Les Anglais ont tout organisé dans les plus petits détails.... sauf de prévoir un gîte pour celui qui débarque et pour la quinzaine de personnes qui l'accompagne.  Plantation House (près de la cathédrale), où la Compagnie des Indes abrite son représentant, aurait pu faire l'affaire, mais elle est bien trop difficile à surveiller et, ici, on est décidé à tout faire pour éviter que ne se renouvelle l'aventure de l'île d'Elbe. Tout le reste n'a pas d'importance.

Qu'est-ce au juste que cette l'île de Sainte-Hélène ? Découverte presque par hasard par les Portugais, en 1502, c'est en fait ce qui reste d'un volcan sorti jadis du fond de l'océan. Ses côtes sont abruptes, le paysage est formé de collines complètement dénudées, de rochers tombant à pic dans la mer. On n'y aborde que par cette baie de Jamestown, très évasée, large de 400 à 500 mètres. Jamestown elle même est la seule agglomération de l'île, formé d'ailleurs d'une seule rue, qui remonte dans une sorte de vallée étranglée entre deux murs de rochers et de débris volcaniques. La ville est protégée par un fort (Ladder Hill), perché sur un pic au-dessus de la mer. On y accède par un escalier de sept cents marches. 

L'intérieur de l'île est divers : des vallées peut-être fertiles, quelques-unes ombragées, certaines hauteurs couvertes d'un peu de verdure, à côté de ravins aux parois dénudées, résultat de l'accumulation de lave et de scories, provenant des anciennes éruption. Mais il y a aussi quelques parties boisées - pins, gommiers, arbustes - des vallées protégées des vents, refuge d'une végétation des tropiques, et quelques recoins où poussent légumes d'Europe et fruits tropicaux.

Napoléon passe maintenant sous une voûte, qui débouche sur la place de Jamestown, au fond de laquelle se trouve la rue. A droite, une église, sans caractère. A gauche, le « château », siège de l'administration de l'île. Plus loin, un jardin, qui est entretenu par la Compagnie des Indes, et en bordure duquel se trouve une maison - l'auberge Porteous (détruite par un incendie vers 1917) - qui sert à abriter quelques voyageurs, meublée simplement et proprement. C'est là qu'il va passer sa première nuit sur l'île de Sainte-Hélène, la seule d'ailleurs qu'il passera à Jamestown. 

"Nous trouvâmes l'Empereur dans le salon qu'on lui avait destiné- Il monta peu d'instants après dans sa chambre, où nous fûmes appelés. Il n'était mieux qu'à bord du vaisseau; nous nous trouvions placés dans une espèce d'auberge ou d'hôtel garni."

Le lendemain - nous dirons le 17 octobre - , à 6 heures, il monta à cheval avec l'amiral Cockburn, pour aller visiter Longwood. Ce faisant il traverse la ville.

"La ville de Sainte-Hélène n'est autre chose qu'une très courte rue, ou prolongement de maisons, le long d'une vallée étroite, resserrée entre deux montagnes à pic d'un roc tout a fait nu et stérile."

A Longwood habite le sous-gouverneur colonel Skelton, et son épouse. Le site a un certain agrément, avec ses quelques plantations et son gazon bien entretenu. Le temps est beau. Ici, c'est le printemps, l'été ne commencera qu'à la mi-décembre. Napoléon, qui vient de passer deux mois en mer, à l'étroit comme on peut l'être sur un bâtiment de guerre, apprécie le côté agréable de l'endroit. Il fait quelques pas dans le jardin, déjeune, s'entretient avec lady Skelton (celle-ci parle fort correctement le français). C'est là que l'on a prévu qu'il séjournera. Mais avant, il faut retourner, pour aujourd'hui, à Jamestown.

Sur le chemin du retour, à environ 2 kilomètres de la ville, Napoléon aperçoit un petit plateau, encastré dans des blocs abrupts, révélant une luxuriante végétation, ainsi que quelques bâtiments, un cottage.. Un ruisseau descend en cascade de la falaise ; il demande aussitôt à visiter cet endroit enchanteur. S'engageant dans un sentier, à gauche de la route, il se retrouve bientôt dans une belle avenue de figuiers banians : c'était la propriété de William Balcombe, fonctionnaire de la Compagnie des Indes, qui vivait là avec sa femme et ses enfants, deux garçons et deux fillettes, Jane et Betsy

Les Briars, première résidence de Napoléon à Sainte-Hélène.Sans le savoir, Napoléon vient de découvrir le seul lieu habitable de l'île, avec Plantation House - où il ne mettra jamais les pieds (mais ses compagnons y seront souvent reçus, au début de leur captivité, par l'amiral Cockburn). La propriété s'appelle les Briars, c'est-à-dire « les Églantiers ». Ici, il y a de l'eau, des fleurs, de l'ombre, de la verdure, un pavillon isolé sur un petit tertre (Wellington y a couché en 1805 alors que Napoléon guerroie en Autriche !). L'amiral Cockburn a bien décidé qu'il séjournerait lui-même ici : il lui faudra décamper. Car Napoléon décide tout simplement qu'il va s'y installer ! Il faut aller chercher des meubles, aménager rapidement la résidence. On lui cède, il y passera deux mois, les moins mauvais de sa captivité.

A leur retour, ils virent une petite maison de campagne dans le prolongement de la vallée, à deux milles au-dessus de la ville. L'Empereur répugnait extrêmement a retourner là ou il avait couche (...) Un petit pavillon dépendant de cette petite maison de campagne lui plut, et l'amiral convint qu'il y serait mieux qu'a la ville. L'Empereur s'y fixa et m'envoya chercher."

Pourtant, ce n'est guère le confort, le logement est exigu et les privations seront importantes. Mais l'endroit est calme, relativement solitaire, il y a des ombrages permettant de s'abriter contre les alizés, dont Napoléon souffrira tant. Cette prison pourrait devenir un oasis. 

"Jamais l'Empereur, dans aucune de ses campagnes, peut-être dans aucune des situations de sa vie, n'eut sans doute un logement plus exigu, ni autant de privations. Le tout ici consistait en une seule pièce au rez-de-chaussée, de forme a peu près carrée; une porte sur chacune des deux cotes opposes, et deux fenêtres sur chacun des deux cotés perpendiculaires; du reste, sans rideaux, sans volets, à peine un siège.

Là, il va vivre, jusqu'au 10 décembre 1815, avec Las Cases et son fils, Montholon, Bertrand, et Gourgaud, qui viendra, le 30 novembre, s'installer sous une tente dressée devant la maison. Il fera l'enfant avec Betsy Balcombe. Il commence ici à dicter le Mémorial. Pour protester contre la surveillance (l'amiral Cockburn a mis l'île sous la loi martiale, après que Napoléon se soit, un jour, éloigné des Briars) dont il est l'objet, il renvoie, le 9 novembre, ses chevaux.

Malgré sa santé défaillante, il semble heureux. Il ri beaucoup, joue avec le chien Tom Pipes, fait des parties de whist, les petits garçons montent sur ses genoux et l'appellent Boney. La vie se déroule calmement, Cipriani annonce les repas comme aux Tuileries : « Le dîner de Sa Majesté est servi ! » (même s'il mange peu). Mais des patrouilles circulent sur les chemins, le couvre-feu est établi en permanence . Le 23 novembre, Napoléon prend froid. Le 27, Montholon lui rend compte des aménagements de Longwood. Le temps s'est gâté : il pleut maintenant presque chaque jour.

Le dimanche 10 décembre, Napoléon revêt l'uniforme des chasseurs de la Garde. Il déjeune avec Mrs Balcombe, puis monte à cheval . Il quitte les Briars et à 16 heures, arrive à Longwood, sa nouvelle résidence.

"Enfin on a quitté Briars, on s'est mis en route pour Longwood. L'Empereur a monté le cheval qu'on lui avait fait venir du Cap (selon M. Philippe Osché, auteur du merveilleux livre consacré aux Chevaux de Napoléon, il pourrait s'agir du Sheik, acheté à Lord Charles Somerset, gouverneur de la colonie du Cap). Il le voyait pour la première fois; il était petit, vif, assez gentil. L'Empereur avait repris son uniforme des chasseurs de la garde; sa grâce et sa bonne humeur étaient particulièrement remarquable ce jour la."

Il n'a pas eu vraiment le choix. Plantation House, construite au XVIIIe siècle dans le style colonial anglais, à un peu plus de cinq kilomètres de Jamestown, bien située au milieu de bois et des seuls prés de l'île, dans la partie la plus saine et la plus agréable, offre un confort suffisant, et, à l'abri des vents, un climat supportable. Mais, on l'a dit, c'est la résidence du gouverneur, et où mettre celui-ci ? 

Le "château" ? La maison Porteous ? Situés tous deux près de la mer et à l'entrée de Jamestown, Napoléon aurait été le perpétuel objet de curiosité de la population et des marins. D'ailleurs, les ordres sont formels : il faut isoler le prisonnier. Il ne reste donc que Longwood

Située sur un plateau élevé de plus de 500 mètres, bordé par des ravins difficiles à franchir, Longwood, où l'on accède que d'un seul côté, par un passage facile à surveiller et où un poste de police suffira à barrer le chemin. Cette sécurité prend évidemment le pas sur toutes les autres considérations.

On est ici à seulement 4 500 mètres de la mer. A vol d'oiseau, car, par le route (en forte pente - 10% en moyenne, quelquefois  plus de 15% - car Longwood est à 590 mètres d'altitude), il y a 9 kilomètres jusqu'à Jamestown. Le pic de Diane, le plus élevé de l'île (822 mètres), se trouve, à vol d'oiseau, à seulement 3 kilomètres de Longwood. 

Même de nos jours on n'atteint Sainte-Hélène que par mer. Six fois par an, le Royal Mail Ship St-Helena effectue le voyage en 15 jours, depuis Cardiff jusqu'à Jamestown, avec de courtes haltes à Tenerife et Ascension. Les passagers sont le plus généralement des habitants de Sainte-Hélène : les touristes sont rares !

L'arrivée de Napoléon entraîna une augmentation sensible de la population : près de 2000 soldats et 500 marins de la flottille de guerre qui séjourna dans la baie, ainsi que des officiels du gouvernement anglais, accompagnés de leurs familles.

D'après les dires d'un chirurgien de la marine anglaise, James Taylor, le climat de l'île aurait pu apparaître idyllique : "aucun pays au monde ne jouit d'une température plus douce, d'un climat plus salubre (...) une brise égale et constante renouvelle sans cesse l'air, des sources limpides fertilisent le sol, le climat convient parfaitement aux Européens, qui passent souvent dans l'île de nombreuses années sans éprouver le moindre malaise."

Barry O'Meara sera d'un avis diamétralement opposé, qui n'hésitera pas à dire que l'on pouvait attribuer aux vicissitudes de la température la plupart des maladies qui affectaient la constitution des indigènes. « Le passage soudain du chaud au froid, engourdit les vaisseaux qui se trouvent à la superficie du corps » « La grande sympathie qui existe entre la peau, le foie et les intestins n'a jamais été mieux caractérisée que par un grand nombre de personnes dont ces deux organes ont été et sont journellement attaqués, à Sainte-Hélène, par rapport aux vicissitudes atmosphériques et à la grande humidité qui y règne. »

Voilà qui décrit parfaitement, en des termes qui sont propres à son époque, un climat typiquement « colonial ». La duchesse de Montholon qui séjournera, elle aussi, à Sainte-Hélène, parlera souvent de ces "vicissitudes atmosphériques"; déclarant que le climat de Longwood était « très désagréable, humide, variable », que les deux périodes de pluies, au printemps et à l'automne, se trouvaient être excessivement malsaines. "L'extrême chaleur des endroits abrités du vent et la transition subite que l'on éprouve forcément par les accidents du terrain qui obligent à contourner les montagnes sont, dira-t-elle encore, un danger constant et inévitable. L'air salin et l'ardeur du soleil brûlent tout. Il est impossible de sortir après le coucher du soleil, le serein étant très dangereux. »

Et de fait, bien que située très près de l'équateur - 16° de latitude Sud - Sainte-Hélène offre, en raison de son élévation au-dessus du niveau de la mer, de 300 à 850 mètres, un climat tempéré. Il n'y fait jamais moins de 10° (rarement moins de 12° sur les plateaux les plus élevés). Et à Jamestown, le point le plus chaud de l'île, la température dépasse rarement 28°. Il pleut très souvent. Le vent du Sud-Est souffle constamment sur l'île - il y a rarement de calme complet - avec une assez grande intensité, comme Longwood. Bizarrement, les tempêtes autour de l'île sont à peu près inconnues et, sur l'île elle-même, il n'y a pas d'orages.

Le plateau de Longwood se trouve par conséquent exposé au vent de Sud-Est, continuellement accompagné de pluie ou de bruine. Autour du pic de Diane, il pleut près de deux fois plus que dans le bas pays. Cela est du à la position isolée de l'île au milieu de l'océan et à la hauteur de ses cimes, qui "piègent" les vapeurs s'élevant de la mer, lesquelles  s'agglomèrent autour des sommets. L'île se trouve ainsi presque continuellement couronnée de nuages.

"Des pluies abondantes et soudaines empêchent qu'on ne distingue aucune saison régulière; il n'en est point à Longwood, ce n'est qu'une continuité de vents, de nuages, d'humidité, toujours une température modérée et monotone qui présente du reste plus d'ennui que d'insalubrité."

Alors, quand la pluie cesse, c'est le brouillard. Et les rares jours où il ne pleut pas, l'alizé dessèche tout. 

Car, bien sûr, le soleil fait quand même des apparitions - un jour sur trois en moyenne -. Alors, même si la chaleur n'est pas excessive, on peut en souffrir, car la végétation est trop rare pour offrir une véritable protection.

En 1816, année "sèche", il tombe 831 mm d'eau à Jamestown et 914 mm à Longwood (au delà de 635 mm, un climat est réputé humide), mais la moyenne annuelle des pluies à Longwood dépasse 1 100 mm.

Longwood House. Carte postale récente.La maison de Longwood date de 1755, soixante ans plus tôt, donc. Le gouverneur de l'île d'alors s'était sans doute  imaginé que le plateau, jusque-là inculte, serait d'autant plus fertile que les pluies y étaient plus abondantes qu'ailleurs. On laboura, on sema, on construisit une grange pour abriter la future récolte. Mais ce brave homme avait oublié que le vent est le pire ennemi des plantations : la récolte fut quasiment nulle ! On transforma la grange en maison d'habitation, le sous-gouverneur venant y passer, chaque année, quelques mois. Mais, jamais, l'endroit ne fut conçu pour un séjour permanent.

A cette maison, sans sous-sol mais avec un grenier, les Anglais on fait des réparations, pendant que Napoléon séjournait aux Briars.

Dans son uniforme vert des chasseurs, coiffé du petit chapeau noir, suivi de l'amiral, la petite Betsy Balcombe les regardant s'éloigner en pleurant, Napoléon s'est donc mis en route pour se rendre à Longwood. La route, taillée dans la côte abrupte, tourne sans cesse. Bientôt, au détour d'un dernier virage, il perçoit un changement de température, il ressent l'effet de l'alizé. Bientôt, Napoléon et Cockburn laissent sur leur gauche un petit bois de pins, arrivent près d'Alarm House, le sémaphore qui signale l'arrivée des navires en vue de l'île. Puis, ils aperçoivent, par-dessus un immense ravin, des bâtiments peu élevés: c'est Longwood. 

Mais la route est encore longue, même si, d'ici, l'endroit est à peine à deux kilomètres à vol d'oiseau. Mais il leur faut contourner une espèce de gouffre, qui porte le nom évocateur de Bol de Punch du Diable. 

"La vallée de gauche, qui va toujours en se creusant, forma alors un gouffre circulaire, auquel son étendue, sa profondeur et son ensemble gigantesque ont fait donner le nom de Bol-de-Punch-du-Diable."

Sur la gauche, un sentier descend à flanc de coteau, pour arriver à un cul-de-sac, la Vallée du Géranium : dans quelques années, Napoléon y dormira de son dernier sommeil. Les deux hommes continuent leur route. Ils atteignent le carrefour d'Hutt's Gate, puis une petite maison, à gauche de la route, perdue dans la végétation : c'est celle où habiteront les Bertrand, jusqu'en octobre 1816, avant de se rapprocher de Longwood. 

"Au bout de deux milles, la route fait brusquement un coude à gauche; à ce coude, se trouve Hut's Gate, mauvaise petite maison choisie pour la demeure du grand maréchal et de sa famille

Puis la route continue encore 2 kilomètres environ, le long d'une crête séparant le Bol d'une autre vallée, dont le nom officiel est Fischer's Valley, mais que les exilés français appelleront la « Vallée du Silence » ou « de la Nymphe ». Napoléon ne le sait pas encore, mais il viendra souvent sur cette route, pour rendre visite au Grand Maréchal et à sa femme. 

Enfin, Napoléon et son compagnon arrivent à l'entrée de la propriété et pénètrent le modeste rez-de-chaussée de la maison. Le tambour bat et la garde présente les armes !

Vue de Longwood. Aquarelle de Louis Marchand

"A la porte de Longwood s'est trouvée une garde sous les armes, rendant les honneurs prescrits à l'auguste captif. Son cheval, vif et indocile, peu accoutumé à tout ce spectacle et effraye par le tambour, se refusait obstinément à franchir le seuil, et ce n'est que par la force de l'éperon que le cavalier est venu a bout de l'y lancer; et nous nous sommes trouvés enfin dans notre nouvelle demeure."

"On entre a Longwood par une pièce qui venait d'être bâtie, destinée à servir tout à la fois d'anti-chambre et de salle à manger; de là on passe dans une pièce attenante, dont on avait fait le salon; on entre ensuite dans une troisième fort obscure, en travers sur celles-ci; on l'avait désignée pour recevoir les cartes et les livres de l'Empereur: elle est devenue plus tard la salle a manger. En tournant à droite, dans cette pièce, on trouvait la porte de l'appartement de l'Empereur; cet appartement consistait en deux très  petites pièces égales, à la suite l'une de l'autre, formant son cabinet et sa chambre à coucher; un petit corridor extérieur, en retour de ces deux pièces, lui servait de salle de bain. A l'opposite de l'appartement de l'Empereur, à l'autre extrémité du bâtiment, était le logement de Mme de Montholon, de son mari et de son fils, local qui a formé depuis la bibliothèque de l'Empereur. En dehors de tout cela, et au travers d'issues informes, une petite pièce carrée, au rez-de-chaussée, contiguë à la cuisine, fut ma demeure."

C'est ici que la légende va commencer !

L'illustre prisonnier, pourtant, n'est pas vraiment isolé. Il reçoit des visites. Celles des habitants de l'île, bien sûr, les Balcombe, les Skelton, les corps d'officiers qu'on lui présente. Mais aussi de nombreux voyageurs ! Tous les capitaines des vaisseaux venant de la mer de Chine, qui touchent Sainte-Hélène en mars 1816, et les équipages qui se ruent vers la demeure désormais fameuse. « L'orgueil de ma vie sera de l'avoir aperçu » dit un marin. Un autre : « je n'oserais me présenter devant ma femme, en Angleterre, si je ne pouvais lui dire que je l'ai vu. » Ou ces marins, qui reviennent du Bengale.

Un jour de l'été, l'Auberge de l'Océan est pleine à craquer : le grand voyageur anglais, Manning, revient du Tibet, Manning qui avait été prisonnier en France, qui avait été libéré sur l'ordre de Napoléon, et qui vient, reconnaissant, saluer celui qui lui a permis de reprendre le cours de ses voyages.

Longwood House et ses jardins, ainsi que la Vallée du Géranium, sont désormais territoire français. Le Consul de France loge dans les communs, qui servaient d'habitation aux compagnons de captivité de Napoléon. Il est en même temps conservateur du musée installé dans la partie principale. De la construction d'origine, seules les marches de pierre subsistent, les parties en bois ayant été depuis longtemps dévorées par les termites et le temps ! Les pièces occupées par les exilés sont décorées de belles copies des meubles, des tentures et même du papier peint. On peut voir ici le billard, le lit de camp et, bien sûr, une copie du masque mortuaire. Les jardins, qui avaient été aménagés en 1819, ont été reconstitués, entre 1935 et 1939, mais des plantations récentes altèrent un peu le cadre historique.

A Longwood, l'étiquette règne, comme jadis à la cour; les serviteurs portent l'habit vert brodé d'or ou d'argent au col et aux parements, le gilet de  casimir blanc, la culotte de soie noire, les bas de soie blancs et les souliers à boucle. On « demande audience », on « se fait présenter ». Nul, sauf les dames, ne s'assied en sa présence sans un signe de lui. Le matin, le déjeuner est « libre » ; mais, le soir, on dîne en société, dans la salle à manger et, au dessert, apparaît le grand service en porcelaine de Sèvres, don de la ville de Paris, dit « service des quartiers généraux », avec couverts de vermeil. Saint-Denis et Noverraz, à droite et à gauche de son fauteuil, font son service; Cipriani occupe les fonctions de maître d'hôtel ; Gentilini et Rousseau, valets de chambre, font le service des convives. Il boit du bordeaux coupé d'eau, de l'eau qui vient de la fontaine Torbet, car l'eau de Longwood est imbuvable. 

"On dînait, comme je viens de le dire, de huit à neuf heures; la table était mise dans la première pièce en entrant; Mme de Montholon était à la droite de l'Empereur, j'étais à gauche; MM de Montholon, Gourgaud et mon fils étaient dans les parties opposées"

Lorsqu'il se sent indisposé, il se met à la diète. La viande est dure, la volaille coriace, les pommes de terre mauvaises, les légumes verts rares.

Il fait quelques promenades à cheval. Mais, à partir du mois d'octobre 1816, il sortira plus rarement. Il a été malade, très enrhumé, en juillet, souffrant en septembre. Il va vivre  en reclus ou presque. Les mesures de sécurité, après l'arrivée d'Hudson Lowe, vont être renforces, aucune vexations ne lui sera épargnée. On lui enlève trois domestiques, on expulse Las Cases. A partir de 1819, les progrès de la maladie sont à peu près constants, ses jambes sont enflées, il a des syncopes. Ses compagnons le quittent :Gourgaud, O'Meara, Mme Montholon rentrent en Europe. 

En 1820, un mieux se fait sentir. Antommarchi, arrivé dans l'île avec les deux prêtres corses, a donné le seul bon conseil : prendre de l'activité. Alors, il remonte à cheval, il se met au jardinage, il se remue. Hélas, en juin, les progrès de la maladie reprennent, en novembre les vomissements commencent... 

Le climat de Longwood a définitivement fait son oeuvre, le prisonnier est condamné à disparaître rapidement.

A partir du 17 avril 1821, l'état est désespéré. Napoléon semble s'être résigné à mourir. 

La tombe de Napoléon à Sainte-Hélène. La pierre tombale ne porte aucune inscription.Le 5 mai 1821,  « Bonaparte rendit à Dieu le plus puissant souffle de vie qui jamais anima l'argile humaine. » (Chateaubriand)

Il avait supporté avec un admirable courage le régime inique auquel il avait été soumis.

Il n'avait vu Hudson Lowe que cinq fois, la dernière fois le 18 août 1816, en présence de l'amiral Cockburn, affolé. C'est ce jour-là qu'il avait dit à l'Anglais déconcerté que dans peu d'années tous les ministres de Londres, les Castlereagh, les Bathurst et lui-même, Hudson Lowe, tous seraient « ensevelis dans la poussière de l'oubli », tandis que lui, l'empereur Napoléon, demeurerait toujours le sujet, l'ornement de l'Histoire, l'étoile des peuples civilisés. 

Faisons justice à l'Histoire : le nom d'Hudson Lowe est, lui aussi, passé dans l'Histoire, mais pour d'autres raisons !


·         Las Cases - Le Mémorial de Sainte-Hélène- Librairie Garnier - Paris - 1948

·         A. Chappet, R. Martin, A. Pigeard, A. Rober. Répertoire Mondial des Souvenirs Napoléoniens. SPM. Paris, 1993.